La fin du voyage

il y a
6 min
262
lectures
12
Qualifié

Des aboiements, la chaleur sur mon visage, du vert, un chemin sinueux qui se faufilait entre des carrés plantés de tomates, ce sont là mes premiers souvenirs. J’avais échappé à la surveillance de mes parents pour courir sur ce chemin, vers ce que je croyais être alors, l’extrémité de l’univers. Adossé maintenant contre un arbre, la main sur la poitrine, je savais, en fait j’avais toujours su, que la partie était perdue d’avance. J’allais mourir ici, seul, après avoir parcouru le monde, traversant des pays, des villages dans le but d’obtenir des réponses à des questions que j’étais bien incapable de formuler. Pure folie.

Mon père était devenu riche grâce à ses investissements dans l’immobilier quand la France était en pleine reconstruction d’après-guerre. Je n’avais que peu de souvenirs de ma mère. Elle était photographe, elle aimait mon père passionnément, et parcourait les zones de conflit pour témoigner des révolutions en marche. Elle avait disparu deux ans après ma naissance. Mon père possédait une vaste bibliothèque qui couvrait les murs du salon. C’était un lecteur acharné avec une prédilection pour les ouvrages anciens. J’avais dévoré pour ma part des livres traitant de voyages, de grandes découvertes. J’avais lu plusieurs dizaines de fois Le livre des merveilles de Marco Polo, L’Odyssée d’Homère et Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne. Mon père avait alimenté ma passion avec bienveillance, dénichant sans cesse de nouveaux ouvrages. J’avais souvent lu sur ses genoux, blotti dans ses bras. Nous avions passé de nombreuses soirées dans cette bibliothèque, goutant juste le plaisir d’être ensemble des heures durant sans dire un mot.

Son amour des livres l’avait conduit fréquemment à offrir des ouvrages à ses amis. Il en abandonnait aussi dans les transports en commun. Il me racontait que c’était pour lui le meilleur moyen de faire découvrir un auteur qu’il avait particulièrement apprécié. Un jour, je lui avais prêté un de mes livres favoris, Sur la route de Kerouac. Il l’avait lu d’une seule traite et me l’avait restitué avec une page pliée. Tous ses bouquins avaient des coins cornés. Il se servait de ces signets pour revenir sur les passages qui l’avaient marqué. Sa manie d’abimer les livres me rendait dingue. J’héritai de sa fortune quand il mourut d’un cancer foudroyant alors que je venais d’attaquer ma première année de Droit. Dès que mon père fut enterré, je mis en vente sa maison, rassemblai toutes mes affaires et partis pour un tour du monde qui dura jusqu’à aujourd’hui.

La douleur commençait à décroitre et je savais que la seule chose qui comptait encore c’était de continuer. L’explication, la réponse était peut-être là, au bout de ce chemin, dans les hautes terres de Madagascar. Je me relevai, en sueur, chargeant mon sac à dos avec d’infinies précautions. Je n’avais pas peur de mourir, je crois que je m’y étais préparé depuis très longtemps. Ce qui me terrifiait c’était de ne pas arriver au bout. Au bout de quoi ? Je marchais lentement, la douleur dans ma poitrine allant et venant, se rappelant à moi, ne me quittant pas.

Après un virage, j’aperçus enfin un petit village malgache, construit en briques rouges, comme toutes les maisons que j’avais pu croiser sur ces hautes terres. J’allais pouvoir me reposer et peut-être chercher de l’aide. Je m’adossais contre un mur poussiéreux. Il n’y avait personne, encore une illusion.

Je commençais à m’assoupir quand je sentis que j’étais observé. J’ouvris les yeux et le visage d’un enfant hirsute, d’une dizaine d’années, me faisait face, sans bouger. Je ne fis aucun mouvement, j’en aurais été bien incapable de toute façon. Ce gamin semblait tout à la fois curieux et effrayé. Rien de surprenant : ma présence, celle d’un vieil homme blanc barbu, « un Vahza » en ce lieu, était un événement peu banal. Il était tout à fait plausible qu’il n’ait même jamais croisé de Vahza de toute sa vie. Je ne parlais toujours pas le malgache alors que j’avais passé deux ans dans ce pays, mais j’essayais tant bien que mal d’entamer la discussion pour briser ce silence pesant.

— Bonjour mon garçon. Est-ce que tu aurais un peu d’eau ?
— Bonjour ! Oui. Est-ce que vous êtes malade ? Tu as l’air très vieux.
— Je suis très vieux, et très malade aussi.

Il disparut en courant. La peur, ou l’inconstance de la jeunesse. Cela n’avait plus vraiment d’importance. Je baissai la tête songeant aux options alternatives, qui manquaient cruellement, à vrai dire. Il revint peu après portant une boite de conserve à la propreté approximative, mais remplie d’une eau de couleur douteuse. Il s’approcha prudemment, me tendit le verre improvisé. Je bus avidement. Nous nous regardions sans rien dire. Je ne savais pas comment le remercier, ni même si j’avais encore la force de parler. Il engagea la conversation.

— Où est ta famille ? Ils doivent s’inquiéter ? Tu es malade !
— Je n’ai pas de femme ni d’enfants d’ailleurs, mon petit.

Je repensais aux femmes que j’avais aimées, à celles qui avaient croisé ma route. À une en particulier, pour laquelle j’avais failli renoncer à ma vie d’errance. Elle avait illuminé mon existence. Je l’avais rencontrée dans un Bakery, à New York il y a plus de quarante ans maintenant. Elle m’avait tout de suite plu. Il y avait une telle douceur et une telle gentillesse en elle. J’avais posé mes bagages, une année durant, essayant de vivre une vie rangée. Lorsque nous passions nos soirées ensemble, je regardais sans cesse par-dessus son épaule, en direction de la fenêtre. Je l’avais suppliée de partir avec moi, de partager mes voyages et ma folie. Armelle… J’avais rencontré des gens extraordinaires, détestables et haineux, mais aucun d’entre eux n’avait réussi à me donner envie de me fixer quelque part ni n’avait réussi à apaiser cette fureur qui me rongeait depuis si longtemps.

Je voyais autour de moi les maisons sommaires en briques rouges, la poussière et les poules qui se promenaient sur les chemins irréguliers du village désert. Est-ce que le sens de toute ma vie était ici, dans ce village perdu, dans cette campagne sans âme ? J’avais parcouru pourtant des endroits d’une splendeur à couper le souffle. Les mangroves au Sénégal où j’avais pu apercevoir des hyènes nager et traverser les bras d’un fleuve au jour levant. Le flanc de l’Everest en été et la beauté brute des monastères tibétains. La traversée des Cévennes au printemps, la brume couvrant le mont Lozère et cette lumière aveuglante. Toutes ces marches épuisantes, interminables m’avaient presque toutes mené à des lieux magiques, irréels. Je croyais alors, atteignant ces sommets, que le temps n’avait plus cours, n’avait plus d’importance, que j’étais comme hors du temps.

— Tu as beaucoup voyagé ? Tu es allé à la grande ville et ailleurs ? Tu as eu une belle vie alors !

C’était qui ce gosse ? C’était un adepte de la maïeutique ou quoi ?

— Et toi, c’est quoi ta vie, raconte-moi un peu ?
— Je vais à l’école les matins, j’ai des amis et puis je rentre à la maison pour aider mes parents à faire des briques et cultiver le riz. On joue au foot parfois, j’aime bien jouer au foot ! Plus tard, je voudrais moi aussi travailler et avoir ma maison et devenir footballeur !

Il respirait la gentillesse et la simplicité. Pourquoi m’irritait-il alors ? Ce n’était qu’un gosse, après tout. Et ce sourire béat sur son visage. Son innocence me rappelait un SDF philosophe, héritier de Diogène, croisé à Berlin vingt ans auparavant. Survivant dans la rue, il était la personne la plus heureuse que j’avais pu rencontrer au cours de ma vie d’errance. Nulle ambition, nulle angoisse existentielle, juste vivre le moment présent. Parcourir les secondes de son existence lui suffisait. Pourquoi est-ce que cela m’avait tant agacé ? Pourquoi les gens heureux sont-ils aussi insupportables ? C’était peut-être que leur bonheur simple et profond me semblait pour ma part totalement inaccessible.

— Quand je vais à l’école, il y a une heure de marche. Je vois toujours des insectes ou des animaux et une fois, j’ai même ramassé un oiseau blessé. Je l’ai soigné et il a pu revoler. Ce que je préfère, c’est promener.

Avait-il lui aussi compris ce que j’avais cherché toute ma vie ? C’était un adepte de Lao-tseu en plus ? Je frissonnai.

— Il y a un blanc comme toi qui est venu il y a longtemps et il a laissé des livres à mes parents. Est-ce que tu aimes lire ? Tu veux que je t’en apporte un ?

Qu’est-ce que le blanc avait laissé ? La bible ? Un recueil de la faune et de la flore de Madagascar ? Un roman à l’eau de rose ? J’avais juste envie de m’allonger quelque part, manger un peu et dormir. J’aurais alors peut-être pu repartir le lendemain matin ou au plus tard le surlendemain. Mais il était peu probable que ses parents rentrent des champs avant un bon moment. Je commençai à me dire que ce gamin avait peut-être la réponse à ce que je cherchais ; j’en avais l’intuition. Bien sûr il n’en avait pas conscience, pas plus que les abeilles n’ont idée du rôle crucial qu’elles jouent pour la survie des espèces de fleurs qu’elles pollinisent.

— OK, petit, amène-moi un livre, je te laisse le choisir.

Il sourit, repartit, courant pieds nus et soulevant un nuage de poussière au milieu du chemin. Qu’est-ce qu’il allait me ramener ? Un ouvrage d’analyse ? Un traité sur les massages cardiaques ? J’essayais de prendre tout cela à la rigolade, mais j’étais vraiment fébrile.

Il revint en marchant, toujours tout sourire. Il tenait à la main un petit livre de poche très abimé et jauni.

— Voilà ! J’ai fait comme tu m’as demandé, j’ai choisi au hasard.

Il me le tendit. J’en reconnus la couverture. Je tremblais. Était-ce possible ? Je fis rouler les pages contre mon pouce et m’arrêtai sur un coin corné ; je crus que ma tête allait exploser. J’ouvris à la feuille abimée, pour y découvrir un paragraphe surligné et annoté.

« Qu’est-ce qu’on éprouve quand on s’éloigne des gens, et qu’on voit leur silhouette diminuer dans la plaine, jusqu’à n’être plus qu’un point qui finit par se dissoudre ? Le monde est trop grand, il nous engloutit sous sa voûte et adios. »

Mon père avait ajouté de sa belle écriture soignée quelques mots à côté de ce passage de Sur la route de Kerouac.

« Je reconnais bien là Julien ! En parler avec lui la prochaine fois ».

Je me rappelai maintenant ma colère quand il m’avait rendu mon livre abîmé. Il avait alors totalement oublié d’en discuter avec moi.

— C’est bien ?

Je me mis à pleurer, repensant à mon père, à Armelle, aux amis que j’avais croisés et qui s’étaient éloignés, aux paysages magnifiques, aux moments de bonheur et de tristesse. Je pleurais les quatre-vingts ans de ma vie passés si vite. Je tendis le livre à l’enfant qui ne souriait plus.

— Tu pleures ? Tu es triste ?
— Non mon petit, ce sont des larmes de joie. Tu veux bien m’aider à me relever ? Allons à l’ombre et tu vas me montrer tes ouvrages préférés.

Je sus que c’était désormais à mon tour de corner des pages pour un petit garçon.

12
12

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Quel beau texte ! Un récit qui me touche, qui me parle, et me renvoie à mes propres souvenirs malgaches. Merci à vous !
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Une belle histoire de transmission...tardive mais qu'importe, j'aime !
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour une histoire émouvante ! Mon soutien ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Une histoire touchante. Une vie passée à rechercher on ne sait trop quoi, et puis, comme un miracle, l'apparition de cet enfant . Et la vie reprend son cycle.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Il n'y a pas de hasard . Il n'y a que des rendez-vous et celui--ci est un cycle qui recommence .
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une aventure surprenante !
Au début de l’histoire la chronologie n’est pas claire, mais une fois bien installé dans le récit, celui-ci se lit agréablement et l’histoire est touchante et crédible.
J’aime et je m’abonne à votre page.

Vous aimerez aussi !