La fin du café dans le monde

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Et si la disparition du café dans le monde était la goutte qui faisait déborder le vase ? Quelles en seraient les conséquences pour l'espèce

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Le bruit mat de la poignée qu’on frappe trois fois, sur le tiroir en bois pour faire tomber le marc du café précédent, le mouvement intérieur du bras qui serre la poignée, puis d’un geste, placer la petite tasse sous le bec et, dans la foulée, pousser le bouton du percolateur. Là, Miguel se retourne et attrape une soucoupe qui, lancée sur le zinc de son comptoir, glisse et arrive pile en face de son meilleur client du matin. Cuillère, cling, et sachet de sucre.
— Salut José Luis ! Comment ça va ce matin ?
José Luis aura quarante-trois ans demain. Ça fait vingt ans qu’il vient presque chaque matin au Cafetin, pour boire deux cafés « solo » et lire les gros titres de la presse. En s’asseyant au comptoir sur l’un des tabourets bancals, à peu près à la même place tous les jours, il se demande si Miguel est plus âgé que lui. Sans doute, mais pas de beaucoup. L’espace d’une seconde, il aurait presque envie de répondre à sa question en lui annonçant que son anniversaire sera demain, et ainsi peut-être déterminer, en échangeant deux ou trois phrases, si Miguel est bien son aîné ou pas, mais il n’en a pas le courage, ça n’est pas son habitude de poser des questions, qui plus est, cette curiosité qu’il ressent à cet instant, le rebute, le déçoit de lui-même, c’est comme ça. Alors il répond, comme toujours : « On fait aller, et toi Miguel ? Ça va ? » De toute façon, c’est Miguel qui fera la conversation s’il en a envie, ça ne le dérange pas Miguel, les silences de son client ne l’incommodent pas, c’est pour ça que José Luis l’apprécie, il respecte son rituel, c’est ce qui est important et les deux hommes le savent sans avoir besoin de se le dire.
Miguel sait que José Luis n’est pas du genre à commenter l’arbitrage du énième Barça/Real de la veille, non, ça non, José Luis c’est un taiseux, sa politesse et son demi-sourire en coin quand il repart une fois ses petits cafés dégustés suffisent à Miguel pour savoir que cet homme est bienveillant, triste et monotone. Depuis deux décennies peut-être, José Luis pousse chaque matin la porte de son bar entre 8h et 8h10 et il sait aussi comme tout le monde dans le quartier, que José Luis, fils unique et orphelin de père, s’occupe de sa mère malade depuis le même nombre d’années qu’il lui fait ses courses, la lave, l’habille, la nourrit et probablement lui lit le journal ou des romans faciles, puisqu’elle est aveugle. On peut facilement imaginer que si un jour José Luis a eu des projets ou des désirs, ceux-ci se sont évanouis dès que la maladie est entrée dans son quotidien, pas le choix, c’est comme ça.
Pourtant ce matin, quelque chose change : penché sur son article, José Luis semble plus absorbé par sa lecture que d’habitude, il fronce les sourcils et marmonne. C’est étrange, parce que Miguel sait que les articles sur l’actualité politique ou le décompte des arrestations en masse suite aux manifestations de ces derniers mois n’impressionnent plus personne et encore moins José Luis qui semble avoir fait son opinion. Non, José Luis a plutôt tendance à chercher dans les journaux l’anecdote, la nouvelle pas ordinaire que personne ne remarque et elles sont plutôt rares. Au moment même où Miguel va lui demander ce qui l’inquiète, brusquement, José Luis se lève et brandit, scandalisé, le papier sous les yeux de Miguel en criant :
— C’est pas possible, c’est incroyable, lis ça Miguel, regarde ! Ils disent que toutes les plantations de café d’Amérique sont en train de sécher les unes derrière les autres, un virus inconnu ravage les plantations, il y a déjà des plantations touchées en Afrique, en Indonésie, à ce rythme ils prévoient qu’en six mois, il ne restera plus un grain de café sur toute la planète !

***


Aujourd’hui, Miguel se souvient bien de ce jour de printemps où José Luis était reparti bouleversé par la nouvelle, car très vite tout a basculé, pour lui, pour ses clients, pour toute la ville et le reste. Était-il le seul avec José Luis à voir cette pénurie de café comme le point de départ de toutes les violences qui allaient ravager le monde pendant les deux années suivantes ?
La prédiction se révéla juste : un mois plus tard, un café solo valait déjà 3 euros, et avant l’été, les torréfacteurs n’en avaient plus. On en trouvait bien sûr au marché noir mais son prix était tellement exorbitant que les gens ont fini tout simplement par y renoncer.
C’est vrai, avec du recul, c’est à ce moment-là que tout s’est enchainé. Quelques semaines plus tard ce fut le Grand Soulèvement et la répression, très vite le couvre-feu, le quotidien de la surveillance et de la délation.
Évidemment, plus personne ne venait prendre son café du matin chez Miguel, et José Luis fut dans les premiers à déserter.
Dommage, parce que Miguel préférait largement la clientèle matinale aux piliers de comptoir qui vidaient ses fûts de bières jusqu’à pas d’heure, d’autant que ceux-là, en plus de leurs théories footballistiques à deux balles, péroraient dans son bar, des commentaires haineux envers presque tout le monde. Durant cette période de discordes et de violences quotidiennes, il ne restait chez Miguel que ce genre de clientèle : nocturne, masculine, alcoolique et d’une profonde bêtise qui postillonnait sur son comptoir jusqu’avant l’heure de la première ronde de la milice.
Pour continuer à travailler, Miguel avait choisi d’adopter le comportement de José Luis : silencieux, impénétrable, monotone. Il était devenu un automate derrière son comptoir faisant la sourde oreille à tous ces propos racistes et intolérants, de sorte que personne ne cherchait plus son approbation. Des oreilles, il y en avait bien assez pour écouter ces horreurs, et bien assez de sombres crétins pour opiner du chef quand les plus gros cons annonçaient vociférant que si on avait commencé ces ratonades au début du siècle on n’en serait pas là aujourd’hui, à crever de faim.
Tout le monde avait peur et Miguel aussi. Il se demandait si son silence ne finirait pas par le rendre coupable et tremblait que l’on vienne lui aussi le chercher dans la nuit pour disparaitre comme tant d’autres.
Miguel ne savait plus quoi faire, quel sens avait sa vie s’il ne pouvait plus regarder les gens dans les yeux, s’il n’y avait plus personne en qui trouver une once d’humanité ? Le monde était devenu fou. Il regrettait amèrement les quatre mots qu’il échangeait chaque matin avec José Luis comme si cette habitude, finalement si triste, si régulière et si simple, était ce qu’il y avait eu de plus vivant, de rassurant. Depuis la disparition du café il y a deux ans, et la catastrophe sociale qui s’en est suivit, le maelström néofasciste avait tout englouti, il n’y avait plus de joie nulle part.

***

Il est tard, les rues sont désertes, José Luis prend quelque risque à rentrer chez lui après le couvre-feu. Mais que faire ? Il avait déjà eu du mal à ce qu’on le laisse monter dans le fourgon qui était venu chercher le corps de sa mère. Ce n’était même pas une ambulance, ce n’était même plus des infirmiers. Ils sont allés directement au crematorium où on lui a gentiment fait comprendre qu’il n’y avait plus la possibilité d’une quelconque cérémonie. Une cérémonie, c’était ce qu’il espérait, ou à défaut, au moins peut-être, réussir à convaincre un responsable, moyennant quelques dizaines de milliers d’euros (il avait à la hâte, réuni tous ses billets qui ne représentaient guère plus que la valeur d’un sac de riz ou d’une dose de crack) de lui garder les cendres de sa mère dans une urne, il viendrait les chercher plus tard. Mais il n’y avait plus de responsable. C’était le bout de l’existence, c’était la fin.
Ils ont fermé les grilles, il rentrerait à pied.
Si la milice l’arrête sur le chemin du retour, il aura au moins le papier certifiant le décès de sa mère et l’évacuation du corps pour justifier sa présence en dehors de son domicile.
Il y avait beaucoup de morts, par centaines tous les jours.
Le choléra d’abord : l’assainissement de la capitale n’était plus assuré parce qu’on ne réparait plus rien et depuis bientôt six mois, l’eau ne coulait plus au robinet. Les gens déféquaient dans des seaux qu’ils jetaient dans la rue ou par-dessus les balcons.
Les vagues de chaleur pouvaient durer trois mois sans une brise ni une goutte de pluie. On avait atteint 42 degrés le 1er avril, ce n’était pas une blague, c’était létal.
C’est de ça que la mère de José Luis est morte, de suffocation. Heureusement, elle n’a rien vu de ce qui se passait dehors.
L’overdose ensuite : la pire des dopes se vendait à prix d’or, on misait tout sur une ultime dose, tromper la faim, fuir l’horreur, l’évasion ultime.
La milice achevait ceux qui bougeaient encore. Elle pourchassait les gangs et les différents groupes de résistance qui tant bien que mal tentaient de s’alimenter, de survivre en s’organisant par petit groupe, enterrés dans des squats éloignés, parfois bien défendus. Dehors, tous, nous étions à la merci des drones avec lesquels de toute façon vous ne pouvez pas discuter.
La police politique traquait le moindre soupçon d’opinion contraire, le moindre sursaut de contestation. Il ne restait personne pour dire quoi que ce soit contre qui que ce soit. Beaucoup ont regretté d’avoir eu des opinions avant la crise, nous étions tous fichés depuis bien longtemps.
Son désarroi, sa tristesse, étaient tels que José Luis n’avait plus peur, il rentrait chez lui, il ne savait plus s’il était vraiment vivant.
Avant d’atteindre le portail de son immeuble, il jeta un œil au bar de Miguel sur le trottoir d’en face. À en juger par les monticules de détritus qui s’étaient accumulés devant l’entrée du Cafetin, on devinait que Miguel n’ouvrait plus son commerce, il lui souhaita d’être parti loin de cet enfer. Depuis quand Miguel n’avait plus ouvert son bar ? Peut-être des semaines... des mois ? Il aurait pu le savoir si les stores de son appartement n’étaient pas baissés en permanence à cause de la chaleur.
José Luis entre, et, par réflexe referme le portail avec précaution car la porte claque ce qui agasse les voisins du premier mais c’est idiot, car il ne réveillera personne : il ne reste dans son immeuble que le jeune couple du troisième complètement défoncé du matin au soir. Les autres sont morts ou bien partis, il ne sait pas, les gens ne disent rien quand ils s’en vont. Au lieu de monter les escaliers jusqu’à son appartement, il s’assoit sur les marches du bas, prend sa tête entre les mains et réalise alors l’effroyable situation. Jusqu’à aujourd’hui, il regardait le monde s’écrouler sans penser à lui. Qu’allait-il faire maintenant, seul ? Pourquoi rentrer chez soi ? Pour quoi faire ? Ne vaudrait-il pas mieux continuer de marcher dans la nuit, se faire embarquer ou mourir ? Où trouver la force ? L’once d’espoir, la bonne raison. Où trouver ce soi-disant instinct de survie ? Où prend-il sa source ?
Nulle part. Il n’y a ici, que l’instinct de mort. Seuls survivent ceux qui oppressent, écrasent ou assassinent, uniquement ceux-là trouvent de la force.
Au moment où les pensées de José Luis commencent à glisser dans le plus profond des désespoirs, il entend distinctement le rideau de fer du bar de Miguel qui coulisse. Qui est-ce ? Des pillards ? La milice ? Ou bien Miguel lui-même.
Il se lève et observe par la fente de la boîte aux lettres du portail pour vérifier. La grille du bar est bien entrouverte, et on aperçoit le faisceau d’une lampe torche à l’intérieur.
À ce moment, on entend clairement, le moteur d’une patrouille remonter l’avenue, elle est peut-être à trois cents mètres. Les patrouilles avancent lentement mais dans 30 secondes elle apparaitra au coin de la rue et si Miguel est dans son bar, il n’a surement rien entendu. Ces types de la milice sont des tarés, ils ne réfléchissent pas, ils tirent d’abord, Miguel aura beau leur expliquer qu’il est chez lui, un geste de travers et ils déchargeront leurs chargeurs sur lui.
Si c’est bien Miguel qui est de l’autre côté, il est en danger. José Luis n’a entendu aucun signe d’effraction, la grille avait glissé sans accroche, ce doit être lui, il est venu chercher quelque chose, il a surement une bonne raison, c’est tout.
On verra bien, en un éclair José Luis traverse la rue, passe la grille entrouverte, entre sans réfléchir, et tout de suite il reconnait la silhouette de Miguel, alors il tire la grille derrière lui en chuchotant :
— Miguel c’est moi, c’est moi José Luis, allez, baisse-toi nom de Dieu, ils nous tombent dessus !
Tous deux s’allongent immédiatement derrière le comptoir au moment où les projecteurs du blindé balayent le mur d’en face. José Luis pose un doigt sur sa bouche.
Les secondes passent, le véhicule roule à 15 km/h. Si José Luis n’avait pas refermé le rideau grillagé derrière lui, ils étaient cuits. Heureusement, la patrouille passe et s’éloigne cherchant plus loin ses victimes.
— Mais qu’est ce qui te prend de venir à cette heure, t’es taré, tu vas te faire descendre !

— Rien, rien – José Luis voit le visage de Miguel à la fois apeuré mais aussi content de retrouver quelqu’un de connu –, je pars demain José Luis, et je devais récupérer ça avant, je croyais l’avoir chez moi, je l’ai cherché partout.
Miguel lui montre un vieux calibre à barillet qu’il tient comme une relique.
— Ce truc était à mon arrière-grand-père, ça date de 36, ce pistolet a tiré sur les nationaux tu sais !
José Luis n’en revient pas qu’il ait pris tant de risque pour une vieille pétoire de presque 100 ans.
— Viens, viens à la maison Miguel.
Miguel et José Luis surveillent la rue avant de sortir du bar, ils traversent et entrent dans l’immeuble. Ils montent silencieusement les escaliers jusqu’à l’appartement. En passant le vestibule du sombre trois-pièces dans lequel José Luis a passé toute sa vie, il réalise que personne d’autre que lui et sa mère n’est entré dans cet appartement depuis plus de vingt ans.
José Luis invite Miguel à s’asseoir dans la petite cuisine. Il allume une bougie qui éclaire soudain l’espace exigu. Miguel prend place, silencieux, réalisant soudain sa chance, il observe son vieux client qui vient probablement de lui sauver la vie, se mouvoir dans la lumière vacillante.
C’est alors que José Luis ouvre la porte d’un grand placard encastré dans le mur à côté de l’évier, les étagères sont remplies de bocaux, de conserves, beaucoup de conserves, mais, dans le bas, à l’étage inférieur reposent deux grands sacs en toile de jute dont l’un est à moitié ouvert, l’odeur qui s’en dégage est caractéristique. Au moment même où les neurones de Miguel transmettent l’information de sa mémoire olfactive, José Luis lui demande :
— Tu veux un café ?

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Romaric Filsraads · il y a
Un monde apocalyptique qui naît suite à l'absence de quelque chose d'aussi banale que le café. L'univers sombre de ce récit, magnifiquement dépeint, rappelle toutes les angoisses humaines sur des lendemains incertains.

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