La fille de l’air

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Alphonse respire bruyamment, un truc au fond de la gorge qui l’embarrasse, comme si son larynx avait rétréci.
Son regard est fixé sur la petite fenêtre, à peine trente par quarante, sans barreaux ni vitrage, mais à travers laquelle il ne saurait se faufiler, l’appui étant situé à bien plus de 2 mètres du sol et lui-même ne mesurant guère plus d’un mètre soixante. Par cette lucarne, le ciel gris sans oiseaux, la cime d’un arbre sur la droite, et s’il se hisse sur la pointe des pieds après s’être juché sur le maigre bat-flanc à l’opposé de la pièce, il peut apercevoir un immense pré certainement jonché de bouses vaches puisque peuplé de quelques placides charentaises ou normandes, Alphonse n’y connait rien.
Dans la pièce aucun autre mobilier que ce lit étriqué fixé au mur et un vieux seau de zinc cabossé par le temps. Rien au mur, une ampoule poussiéreuse au bout d’un fil pend au plafond. Rien d’autre.
Alphonse a mal.
Sa gorge bien sûr, mais aussi un mal de crâne sournois qui s’amplifie au moindre mouvement.
Alphonse a été enlevé.
Ce matin, à son arrivée dans la cour de l’usine, il n’a rien eu le temps de voir. À peine désenfourché son vélo, une cagoule avait enveloppé sa tête pendant que des bras puissants le ceinturaient. Très vite, un tampon de soporifique l’avait fait sombrer dans une léthargie sans rêves.
Alphonse a froid.
Dans son costume de flanelle grise, l’humidité de ce cachot s’invite sournoisement, l’immobilité fait le reste.
Alphonse a malgré tout un peu faim.
Son petit déjeuner est loin maintenant...
Alphonse ne sait pas ce qui lui arrive.
Il tourne et retourne la situation dans tous les sens... il n’a pas d’argent, pas vraiment d’ennemi, plus de famille proche, il ne détient aucun secret, ne fréquente pas le milieu, ni des célébrités...
Alphonse a cinquante-sept ans, il occupe un emploi dans un petit cabinet d’expertise comptable qui l’amène à établir son bureau chaque jour dans une entreprise différente, comme aujourd’hui dans cette serrurerie artisanale pour établir les paies. Alphonse n’a pas vu ses ravisseurs. Il a émergé il y a déjà six ou sept heures dans cette geôle, sans aucune information.
Alphonse se creuse le crane...
Un gros insecte gras se hasarde dans la lumière, hésite, pivote et cavale se mettre à l’abri sous la couchette. Il y a certainement de la vie dans les fissures des murs. La vieille couverture grise roulée en boule sur le matelas de crin doit également forcément héberger une population multipattes hétéroclite. Une abeille se fourvoie par la fenêtre virevolte un moment et repart à toute berzingue vers de plus verts pâturages.
L’après-midi s’écoule lentement, sans autre visite. Alphonse a bien essayé de crier, d’appeler à l’aide, mais son larynx douloureux ainsi que l’absence de réponse lui ont vite démontré l’innocuité de ses appels. La porte métallique n’est peut-être pas fermée, du moins aucune poignée ni verrou n’est apparent. Simplement elle s’ouvre certainement vers l’intérieur puisqu’elle ne frémit même pas sous ses coups et ses assauts, et du fait de l’épaisseur des murs qui l’encadrent, aucune prise, aucun espace, aucune aspérité ne permet de la tirer.
C’est peut-être ce qui est le plus paradoxal. Alphonse n’est pas enfermé, simplement sa petite taille l’empêche de s’échapper par le fenestron.
Alphonse pense que personne ne va s’inquiéter chez lui puisqu’il vit seul. Son patron va peut-être signaler son absence à la police, mais au bout de combien de jours ? Alphonse passe en revue tout ce qui pourrait alerter sur sa disparition. Son vélo abandonné dans la cour de l’atelier ? Quoi de plus banal qu’un vélo...
Un chien aboie dans le lointain. Aucun bruit de voiture, aucun signe de vie humaine dans cette bâtisse dont il ne sait si c’est un simple cabanon ou un château.
Alphonse attend.
Alphonse a essayé de passer par la fenêtre. Il s’est juché sur le seau retourné et a constaté qu’il ne parvenait même pas à atteindre l’appui. Un rétablissement est du domaine du rêve.
Il essaie de réfléchir à la raison qui pourrait bien lui valoir cet enlèvement. Un oiseau se pose furtivement dans l’encadrement de la fenêtre, comme une visite, puis s’échappe, lui.
Alphonse est attentif.
Il a cru percevoir un glissement derrière la porte. Il tend l’oreille. Rien. Le vent peut-être.
Alphonse est malin.
Il se demande avec quoi il pourrait bien tirer sur la porte. Il se fouille mais ses poches sont vides. Il ne trouve que sa vieille pince à vélo qui a glissé de son bas de pantalon à sa cheville. Cette pince, il la tient de son père. Elle est métallique et c’est bien le diable s’il ne parvient pas à la déplier suffisamment pour la glisser sous le vantail.
Alphonse bricole.
Il glisse le bout de la pince entre deux planches du bat-flanc et force de toute son énergie. Agir lui fait du bien. Lorsqu’il a obtenu quelques centimètres de tige métallique à peu-près plate, il la glisse sous la porte. Il est malin. Il a laissé le petit crochet de l’extrémité recourbée et s’en sert pour tenter de verrouiller sa prise. Il est fébrile. A quatre pattes sur les vieilles tomettes ocre, il tire doucement, rien ne bouge. Alors il augmente son effort et le vantail s’écarte enfin.
Alphonse est libre.
Il entrebâille la porte et écoute. Aucun bruit, aucun signe de vie. Sa tête passe par l’ouverture. Un couloir encombré de pénombre, il se hasarde. Deux pièces rigoureusement désertes, un escalier de bois, Alphonse descend. Prudemment. Au bas des marches, une porte s’ouvre sur une cuisine. Un vieux fourneau à bois, une table bancale, deux chaises dont une renversée, personne. Le jour arrive chichement par la porte aux vitres sales. Il s’approche, observe l’extérieur. Un maigre jardinet en friche, un portillon qui donne directement sur une petite route. Personne. Pas de voiture. Il sort dans le jardinet, regarde autour de lui. Une seule maison, comme abandonnée, même pas un hameau. Juste une masure accrochée à cette route comme une goutte de rosée à un brin d’herbe.
Alphonse s’interroge.
Qu’est-ce que ça veut dire ? On l’a enlevé juste pour l’abandonner ici ? Ses ravisseurs vont-ils revenir ? Comment va-t-il quitter ce trou paumé ? Afin de trouver peut-être un début d’explication, il retourne à l’intérieur, fouille la petite cuisine, ne trouve que de la poussière et des toiles d’araignées. Par terre, sous la table, juste une petite photo retournée. Une photo de lui. Non, ce n’est pas lui... dans un salon cossu, un homme en smoking semble discuter avec quelqu’un hors du cadre. Un homme qui lui ressemble. Qui lui ressemble violemment.
Alphonse se creuse les méninges.
Il fouille dans sa mémoire. Il n’a jamais eu de smoking. Il n’a jamais connu ce salon aux opulents fauteuils pourpres qu’on voit en arrière-plan, devant cette imposante bibliothèque garnie de livres de prix. Il regarde de plus près, décrypte ce visage aigu qui lui ressemble étrangement. Ce regard, ce léger sourire, ce nez arqué, ces sourcils broussailleux... c’est bien son visage. Mais la coupe de cheveux est différente, plus travaillée. Le maintien aussi est plus mondain, en accord avec le cadre et le smoking. Une telle ressemblance est pour le moins troublante.
Alphonse veut en savoir plus.
Il cherche sur la photo une indication de lieux ou de date, sans succès. Il la retourne et déchiffre difficilement l’adresse d’un studio photo rue de Cambronne et une date. 10 juillet 1962. Il y a cinq ans à quelques mois près. Il regarde à nouveau attentivement autour de lui mais ne découvre rien de plus. Il sort sur la petite route, fait quelques pas. En d’autres circonstances, le calme paisible de ce bout de campagne l’aurait probablement charmé, mais son objectif est de retourner à la civilisation dès que possible. Il ignore s’il aura un jour le fin mot de cette affaire.
Alphonse marche.
Il a empoché la photo qui l’intrigue tant. Il a pris à droite en passant le portillon, ayant cru deviner au loin le clocher d’un village. Il marche d’un pas rageur, martelant de ses talonnettes de petit comptable le mauvais bitume de ce chemin oublié. Au débouché d’un virage, un panneau portant le nom du patelin lui apparait. Courville-sur-Juine. Il dégotte presque de suite un petit café à côté de l’église et en pousse la porte avec soulagement. Bistrot de cambrousse, 5 tables au plus, une paire de paysans au comptoir à siroter du Pernod en discutant semences et engrais azotés, une gargotière pantoufle astiquant son perco. Grace à la monnaie qui lui reste dans les poches, Alphonse fait l’emplette d’un verre de blanc et d’un sandwich jambon-beurre. Il apprend qu’il se trouve à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Paris, pas très loin de Rambouillet, que l’autocar qui s’y rend passe dans une heure un quart et que la bâtisse où il s’est réveillé est une ferme abandonnée depuis des années, depuis le décès des propriétaires. Personne n’a vu quiconque s’y rendre depuis l’enterrement, d’ailleurs pas grand monde ne passe dans ce petit village des Yvelines.
Alphonse est dubitatif.
Il hésite. Appeler la police ? Pour leur dire quoi ? Se retrouver devant deux gendarmes, tenter pendant des heures de ne pas passer pour un hurluberlu ? Non. Alphonse va rentrer chez lui, prendre un bain, dormir, et aller récupérer son vélo. Ensuite, il faudra qu’il explique à son chef pourquoi il ne s’est pas rendu au travail.
Alphonse s’en tire bien.
Il n’a subi aucun dommage, son mal de tête est passé, On l’a surement pris pour quelqu’un d’autre : l’homme sur la photo ? C’est la seule explication plausible, et les ravisseurs, se rendant compte de leur méprise, ont pris la poudre d’escampette. Alphonse a terminé son sandwich et réfléchit à cette aventure abracadabrante.
Alphonse ne se sent pas bien.
Que lui arrive-t-il ? Son front est en sueur et il a froid en même temps, les sons du bistrot lui parviennent déformés, sa vision vacille comme à travers de l’eau, il veut porter sa main à sa tête et ne la trouve pas, ses idées se brouillent et se mélangent comme dans un tourbillon, il recule, trébuche et tombe comme choit un arbre qu’on abat. Le choc sur le carrelage usé est sec comme un coup de fouet.
Alphonse ouvre brusquement les yeux.
Il est en sueur. Pas seulement son front, mais tout son buste. Et pourtant il tremble.
Assis sur son lit, dans ses draps trempés, Alphonse sort de son rêve... Autour de lui, sa petite chambre en désordre lui redevient familière. Il se lève et se précipite sous la douche pour dissiper les miasmes du cauchemar et retrouver un peu de lucidité. 7h30, Il est en retard. Il s’habille rapidement, avale un peu d’eau fraîche puisée dans le frigo et sort sur le palier. En péchant au fond de sa poche la petite clé de l’antivol de son vélo, ses doigts remontent avec le trousseau un petit rectangle de bristol. La photo de son rêve, le même jumeau en smoking... d’où sort-elle ? Impossible de se souvenir. Cette photo est passée par miracle de son rêve à la réalité.
Alphonse pédale.
Il a devant les yeux l’image de cet homme si proche et pourtant inconnu. Ce quelqu’un d’autre qui lui ressemble tellement qu’il pourrait être son frère. Alphonse ira faire sa petite enquête chez le photographe, tenter de savoir qui est cette personne. Ses souvenirs d’enfance sont pourtant clairs, il n’a pas de frère, il n’a jamais eu de frère, à moins que ses parents ne lui aient caché ça pendant de longues années, jusqu’à cet accident qui leur a couté la vie à tous deux, le soir de ses quinze ans.
Alphonse n’est plus seul.
Terminé la petite vie étriquée, fini les soirées moroses, il y a maintenant un but à sa vie, un objectif à atteindre, trouver qui est l’homme sur la photo, le retrouver, lui parler, cela promet d’être une quête passionnante, une enquête même puisque son seul point de départ est cette image, dont il ne sait même pas comment elle est arrivée en sa possession, au fond de la poche droite de sa vieille veste de flanelle grise...
Alphonse est heureux.
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