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La femme de ma vie

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Cricri

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Stéphanie claqua rageusement la porte derrière elle. Ce n'était pas la première fois depuis que nous vivions ensemble - une petite année - mais nos caractères étaient tellement opposés que des frictions étaient inévitables, suivies de réconciliations fracassantes.
Moi, Vincent, vingt cinq ans, informaticien de profession, pondéré, les pieds sur terre, détestant les imprévus et le désordre. Elle, Stéphanie, même âge, directe, espiègle, un peu bohème, assistante de production dans le milieu du spectacle.
Nous avions fait connaissance à un forum sur les questions du Moyen-Orient et une semaine plus tard Stéphanie s'installait chez moi, dans mon deux pièces tout petit mais si bien situé en plein coeur de Paris. Depuis, ma vie s'en était trouvée bouleversée. Finies les habitudes routinières que malgré mon jeune âge, j'avais contractées, les imprévus étaient devenus la règle et la vie jamais ennuyeuse.
Sous des dehors extravertis, Stéphanie était une fille on ne peut plus sérieuse et engagée, et plus le temps passait, plus je me demandais si je n'avais pas rencontré LA compagne de ma vie.
Nos différences conduisaient toutefois à des accrochages disproportionnés à leur importance et accentués par une cohabitation dans un espace limité sans possibilité d'avoir un espace personnel.
Chaque fois qu'on se raccommodait, on riait de nos « bisbilles » sans importance et on se promettait de ne jamais recommencer. Et bien sûr, les promesses étaient vite oubliées !
Ce soir là, j'étais de mauvaise humeur, je n'arrivais pas à mettre la main sur un agenda que j'étais « certain » d'avoir rangé dans un endroit bien précis. Stéphanie rentra tard, épuisée par sa journée de travail ; je l'accusai d'avoir changé de place ce carnet précieux. Qu'en avait-elle fait ? Elle nia catégoriquement, je ne la crus pas. Le ton monta et brusquement, exaspérée, elle partit.
Un moment plus tard, je découvris ce carnet à un endroit inhabituel et me souvint alors de l'avoir moi-même déposé là distraitement, la veille au soir.
J'avais honte de moi, je devais appeler aussitôt Stéphanie pour me faire pardonner une fois encore. Je n'y arrivai pas, je me disais qu'elle allait rentrer d'un moment à l'autre et que ce serait beaucoup plus facile de le faire en face à face. Mais deux heures plus tard elle n'était toujours pas rentrée et je compris qu'elle passerait la nuit ailleurs. Je saisis mon portable, voulus l'appeler dix fois, vingt fois, je n'y réussis pas. Je me dis « Demain, sans faute » Le lendemain, ce fut pire, je fus incapable de me concentrer sur mon travail, l'oeil rivé sur mon téléphone mais paralysé à l'idée de l'appeler. Le soir en rentrant je découvris que ses affaires avaient disparues, seul un trousseau de clefs posé bien évidence témoignait d'une présence devenue absence. J'étais effondré, trop blessé pour tenter un appel.
Le lendemain, enfin j'eus le courage de le faire. En tombant sur un répondeur égrenant qu'il n'y avait pas d'abonné à ce numéro, je compris qu'elle en avait volontairement changer pour couper tous les ponts avec moi.
Le désespoir me saisit, j'appelai Lionel, mon meilleur ami, qui appréciait fort Stéphanie. Au lieu de me réconforter il me reprocha avec véhémence mon comportement et mon manque de courage et conclua en disant que je ne la méritais pas.
J'étais sous le choc : Stéphanie disparue, mon meilleur ami se désolidarisant de moi, c'était beaucoup.
Les semaines qui suivirent, je tentai désespérément de la retrouver mais dans le milieu du spectacle, elle passait d'un employeur à l'autre, je n'avais aucune idée de l'endroit où elle travaillait.
Je n'avais aucun numéro de téléphone de ses ami(e)s, je connaissais les prénoms, même pas les noms, nous nous donnions rendez-vous dans des cafés et à des spectacles ensemble mais Stéphanie seule se rendait à leur domicile. J'essayai néanmoins de mettre la main sur l'un d'entre eux en traînant près des lieux fréquentés autrefois. Je n'eus pas de chance, aucune trace d'une silhouette connue, j'avais l'impression que tout se liguait contre moi, qu'un mauvais sort ne me lâchait plus (et moi qui, cartésien dans l'âme, m'était toujours moqué de ces « bêtises » !)
Le dernier coup me fût porté par Lionel qui m'annonça qu'il avait trouvé un travail parfaitement dans ses cordes et bien payé au Canada pour deux ans. C'était mon seul vrai ami, tous les autres étaient des copains sympa mais avec qui je n'avais pas d'affinités profondes. Avec Lionel, ami d'enfance, j'avais partagé tant de choses.
C'est était trop, Stéphanie d'abord, Lionel ensuite, je sombrai dans une forme de dépression non visible mais bien réelle. Le travail devint ma seule raison de vivre, je m'y engouffrai comme dans un refuge salvateur. Je ne voyais plus grand monde sauf par obligation. J'avais des histoires sans lendemain avec des filles qui n'étaient pas mon genre et me laissaient un goût amer.
L'image de Stéphanie me revenait sans cesse, me torturait, je croyais sans cesse l'apercevoir au coin d'une rue, dans un bistro. A chaque fois que mon espoir était déçu, je redescendais encore d'un cran dans mon estime. Comment avais je pu laisser échapper ou plutôt détruire cette perle rare ? Certes j'avais conscience que mes regrets la paraient de tous les attraits mais quand même !
De rares cartes postales ou mails impersonnels maintenaient le contact avec Lionel qui visiblement voulait garder ses distances. On était bientôt au terme des deux ans, je m'attendais à ce qu'il prolonge son séjour mais à ma grande surprise, il m'annonça un jour par téléphone qu'il était de retour en France et voulait m'inviter à dîner un soir dans l'appartement trois pièces dans lequel il venait de s'installer. Je reçus dans la foulée un mail me révélant ce qu'il n'avait pas réussi à me dire : Stéphanie était venue se réfugier chez lui après notre dispute, elle l'avait accompagné au Canada et maintenant, ils attendaient un enfant, c'est la raison pour laquelle ils étaient de retour en France car elle voulait être près de sa famille pour la naissance.
Un coup de tonnerre sur la tête, voilà ce qui s'était abattu sur moi en l'espace d'un instant.
Je bus ce soir-là plus que de raison, et aussi le lendemain, et peut-être aussi les jours suivants !
Le jour J arriva. Je n'en menai pas large. Stéphanie m'ouvrit la porte avec un sourire timide et navré.
J'essayai de faire bonne contenance pendant le repas. Elle avait invité sa sœur Solène, qui, plus jeune d'un an, lui ressemblait comme deux gouttes d'eau et véritable boute-en-train, mit de l'animation pour quatre.
A un moment, Stéphanie, s'était déplacée dans la cuisine, je pouvais l'apercevoir de ma place. Elle passa lentement ses mains sur son ventre déjà un peu arrondi, souriant rêveusement. Cette vision me fût insupportable, cet enfant aurait dû être le mien !
Dès le lendemain, j'invitai Solène à une sortie à deux, elle accepta volontiers. Nous nous revîmes et c'est ainsi qu'un mois plus tard, elle vint s'installer dans mon petit appartement.
Chaque fois que je la regardais, c'est Stéphanie que je voyais. Je faisait très attention à l'appeler par son prénom, car le jour où je m'étais trompée au profit de Stéphanie, le regard noir qu'elle me lança était meurtrier.
Parfois, je lui faisais une remarque qui avait le don de la faire réagir très violemment par exemple le jour où je lui conseillais de se faire couper les cheveux d'une certaine façon « Comme Stéphanie » réagit-elle.
Elle était enjouée et agréable à vivre mais je remarquais que de plus en plus souvent, elle me regardait d'un air préoccupé. A mes questions, elle répondait « C'est rien ! »
Quelques mois passèrent, j'étais presque heureux, j'avais l'impression d'avoir un peu retrouvé Stéphanie. Un soir, je rentrai à la maison et vit tout de suite le grand tableau blanc qui nous servait de mémo mis en évidence et revêtu d'une écriture rageuse :
« Je suis Solène, pas Stéphanie !
Puisque tu ne me vois pas, je tente ma chance ailleurs.
Sans rancune »
Trop tard, c'était trop tard, j'avais une nouvelle fois raté le coche.
Je m'assis accablé.
Comme un automate, je préparai mon repas, mangeai, nettoyai la table méticuleusement.
Il me traversa l'esprit que je reprendrais ma vie tranquille, rangée, sans surprises et sans grandes joies non plus.
Et si c'était ce que je voulais au fond de moi ? Cette idée me terrifia.

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