La Femme à tête de taureau

il y a
5 min
262
lectures
4
Qualifié

De la poésie, un brin de folie. De la vie, de la vie, de la vie ! J’aime les mots, leur magie, leur profondeur et leur appétit. J’aime l’humain, ses secrets et ses envies. J’aime la  [+]

Miroir, mon beau miroir... Dis-moi qui est la plus belle. Ce passe-temps fut mon préféré. Jusqu’à ce que je ne puisse plus me regarder sans hurler.
J’ai toujours été ce qu’on appelle une femme faible. Enfant déjà, on me félicitait d’être une gentille fille. Avoir de bonnes notes, ne pas faire d’histoires, faire plaisir à Maman... J’ai très tôt intégré ce qui faisait de moi un être comme il faut. Le désir de mon entourage avait remplacé le mien, j’avais de bon gré remis mon pouvoir entre les mains des autres. J’ai d’abord dépendu du regard de mes parents, de celui de mes profs, puis des hommes qui ont régenté ma vie... jusqu’au jour où j’en ai eu assez de ne pas exister. Celui qui était devenu mon mari m’habillait comme une poupée. C’était gentil, il m’offrait de la belle lingerie et remplit rapidement ma garde-robe de tout ce qui lui plaisait. Il disait que j’étais une femme séduisante et qu’il fallait en profiter. Je crus longtemps que cette beauté me donnait du pouvoir alors que j’obéissais. Je faisais partie des instruments de sa gloire comme j’avais auparavant grassement gonflé l’orgueil de mes parents, même si ce n’était pas pour les mêmes raisons. Au lycée aussi je servais la réputation de mon établissement : mes élèves en théâtre étaient les plus doués de la région si bien que j’avais régulièrement droit à la comédie des remerciements publics. Un soir où je rentrais tard chez moi, je percutai une chouette ou un hibou, je ne sais pas. L’animal rebondit sur mon pare-brise puis disparut dans le noir : je crus bien qu’il réussit à s’envoler et je ne gardai de lui que quelques plumes et une trace de sang de laquelle mon regard n’arrivait pas à se détacher. J’avais l’impression d’avoir commis un crime, d’être salie par ce délit honteux. Je sentais la culpabilité m’envahir de sa puante nausée. Je décidai de prendre un bain en arrivant pour me nettoyer de ces mauvaises pensées, mais l’eau trouble me fit voir ce que je cherchais à éviter : un visage difforme, la peur du monstre en moi qui ne parvenait plus à se cacher. Je sortis de la baignoire, m’observai sous toutes les coutures, finis par me trouver un ou deux boutons disgracieux. Ce n’était rien, j’avais simplement besoin de repos.
Le lendemain, mon mari constata que j’étais d’humeur maussade et depuis ce soir-là, plus rien n’alla. Cette histoire ridicule de bestiole renversée me fit sombrer dans la dépression. Moi qui avais toujours été positive, plus personne ne me reconnaissait. Et quand les gens demandaient ce qui m’était arrivé, Gaspard gêné disait qu’un accident m’avait secouée, laissant entendre par-là que je n’avais plus toute ma raison. Un matin, pour la première fois il voulut savoir ce dont j’avais envie, ce qui me ferait plaisir. Je dus me rendre compte que je ne savais pas répondre à ce genre de questions. Je n’avais jamais rien décidé pour moi. J’attendis qu’il sorte de la maison pour qu’il ne m’entende pas crier.
Je hurlai si fort, ce jour-là, qu’un dieu que je ne saurais nommer me proposa de me sauver. Je devais être prête à affronter toutes mes peurs et à dire adieu à l’image que j’avais de moi. D’accord, c’était d’accord pourvu que ce vide qui me hantait disparût. J’acceptai sans entrevoir l’horreur de ce qui arriva. Un mal de tête terrible me conduisit aux toilettes vomir mes tripes, à la suite de quoi je voulus naturellement me débarbouiller. Je m’évanouis en apercevant la bête que le miroir ignoble me montrait : ma tête était devenue celle d’un taureau ! J’allais vraiment mal, je devais à tout prix me reposer ou mon mari finirait par me faire interner. Je me jetai au lit en espérant tout oublier. Quand je me réveillai il faisait nuit, j’avais rudement bien dormi et je me sentais plus en forme que d’habitude. J’entendis la clé tourner dans la serrure de l’entrée : Gaspard venait d’arriver ! J’enfilai à toute vitesse une jolie robe et étais en train d’en lacer le décolleté quand il pénétra dans notre chambre. A peine ouvrit-il ma porte qu’il la referma en criant. « A quoi tu joues ?! » Il s’énerva sans oser la rouvrir. Je me précipitai devant ma psyché : le même casque de taureau que la veille remplaçait mon visage aux cheveux bouclés. Je tirai dessus pour me l’arracher mais je ne parvins qu’à faire saigner le cuir sombre de mon nouveau cou musclé. « Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? » réitéra Gaspard en entrant brusquement dans la pièce. Lui aussi tenta de m’ôter ce masque grotesque en tirant sur mes oreilles à me faire beugler. Il m’avait fait mal, ce salaud, je baissai par réflexe la tête et lui encornai le ventre comme j’en avais souvent rêvé. Ses yeux révulsés d’horreur regardèrent le flanc percé qui pissait le sang sur le plancher. Un plancher blanc qu’il avait lui-même lasuré. Je ris de cette vengeance à retardement. J’eus envie de le bousculer, de piétiner son orgueil démesuré. Je fis un pas en avant et, pour la première fois, je vis dans son regard effrayé qu’il avait peur de moi. Il tomba genoux à terre, me suppliant d’appeler un médecin. Je le regardai gésir dans sa honte, incapable de me dicter ma conduite comme il l’avait toujours fait. Mets ceci, dis cela, ne pense pas ça... Ces injonctions raisonnaient dans ma tête douloureuse. Je voulus piétiner celui qui ne m’aimait que marionnette et à travers lui, tous ceux qu’il avait imités. Je lui sautai sur les jambes, oubliant que j’étais en socquette et que mes pieds étaient toujours ceux d’une femme qui chaussait du 36. Il m’attrapa les cuisses et me poussa avec rage contre l’armoire. Mon épaule en heurta l’angle bas, je sentis le goût du sang dans ma bouche. Je fonçai sur l’homme indélicat, l’embrochant aussi fort que possible : je ne serais plus son jouet.
Une flaque rouge sombre s’élargissait doucement, donnant à ce pitoyable tableau un air gothique hypnotisant. J’eus envie de tirer sur le corps inerte, de changer sa position, de jouir d’avoir enfin un pantin à manipuler. Je balançai les bras encore chauds à droite, à gauche, mis les doigts dociles dans la bouche bée, fis pivoter la masse, la traînai jusqu’à la porte pour l’aider à dévaler les escaliers. La tête se fracassa un peu plus d’une marche à l’autre, exhibant sans pudeur sa cervelle dégradée qui s’écrasa en un bruit sourd contre le buffet de l’entrée. Je rejoignis les restes du maître que j’avais eu tort d’adorer, me saisis de ses tripes, sortis dans le jardin, sifflai le chien de traîneau du voisin. Il aboya plus fort que d’habitude, me montra bêtement les crocs. Je lui lançai les boyaux qu’il engloutit aussitôt. « Saleté de bestiole ! » je lui crachai avant de retourner chez moi. Le sang avait coulé jusqu’au perron. La voisine me héla, voulut savoir si tout allait bien. Par habitude, je lui répondis oui sans penser à mon étrange accoutrement. Elle rit d’abord, puis s’enfuit en courant, suivie de son chien qui gueulait de plus en plus fort.
La sonnette retentit avec insistance. J’étais assise dans le canapé, je réfléchissais en faisant des mots fléchés. Une voix autoritaire me somma d’ouvrir la porte. Qui osait encore me donner des ordres ? « Quel est tout ce sang ? » s’écoeura l’importun. Un abcès éclaté, je pensai. Je me sentais secouée, il faudrait peut-être que je me trouve un médecin, une sorte de psy, quelqu’un qui saurait m’écouter. Quelqu’un qui entendrait tout ce que ce fou m’avait fait endurer. Je trouvai un numéro sur le net, appelai aussi sec. J’expliquai mon cas, le médecin ou la secrétaire me dit qu’on allait s’occuper de moi, mais que je devais d’abord lui donner mes coordonnées. Je raccrochai.
La porte s’ouvrit avec fracas, un homme en uniforme buta dans le corps de mon mari. Il eut un mouvement de dégoût et quand ses yeux se posèrent sur moi, il disparut de ma maison. J’étais devenue invincible, plus personne n’oserait m’imposer sa loi. Seul le masque donc était la couronne des rois.
En prison, aucune détenue ni gardien ne me contraria. J’avais plus de sujets que ne put en rêver un empereur. J’abusai de mon pouvoir avec beaucoup d’enivrement... jusqu’au jour où une femme à tête d’ours fit son entrée. Tout le monde la craignait, cependant jamais elle n’ordonna quoi que ce soit. Elle ne s’occupait que d’elle n’ayant que faire de moi, des autres et des faveurs qu’on eût pu lui accorder. Dans ces murs étroits, elle semblait en paix et détachée. Je me mis à haïr sa liberté, comprenant alors avec effroi que seule l’autonomie pouvait l’engendrer.
Je m’isolai, refusant de voir ceux qui le demandaient par peur d’être tentée de vouloir les diriger. Et moi, m’étais-je seulement occupée à me diriger ? Je touchai mes naseaux abîmés par l’énorme anneau que la direction m’avait imposé, m’étonnant qu’on ne m’eût pas aussi scié les cornes. Une goutte d’eau piquante tomba sur ma joue. Et plusieurs autres. Je sortis le briquet que j’avais volé à un nouvel arrivant. Je mis le feu à mes draps, à ma cellule, à mon enfermement.

4

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le vieil homme

Sylvain

Je traînais dans la rue, un dimanche après-midi de septembre, à deux pâtés de maison de mon immeuble. La journée était chaude, mais comme il pleuvait des cordes et que j'étais sorti en... [+]

Nouvelles

Gynoïde

Albanne R.

Mireille a toujours été laide.
Enfant, déjà, elle était différente. À l’âge des joues rebondies que l’on prend plaisir à croquer, Mireille affichait un visage triangulaire et anguleux... [+]