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La fée du terrain vague

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bruno cuffini

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Il était une fois, tout au fond d’une grande ville très moderne, un coin plus perdu que le plus perdu des coins perdus, un terrain vague clos de palissades où, de mémoire de conteur, on n’avait jamais vu que des enfants. Jamais une grande personne ne s’était montrée derrière la clôture de planches.
Pourtant, dans les rues du quartier, au sortir des immeubles, la population semblait plus mêlée. On croisait certes des enfants comme partout et, comme partout aussi, des adultes et des vieillards dont certains allaient jusqu’à saluer quand on les croisait. Ou jusqu’à sourire : on savait dès lors que l’on n’était pas dans un quartier ordinaire.
Dans cette grande ville toute bruissante des chantiers en cours et des immeubles neufs qui poussaient sur les ruines de leurs prédécesseurs, ce terrain vague ne méritait qu’un qualificatif. Ce terrain vague, où aucun chantier jamais n’avait pu prendre racine, ce terrain vague méritait juste d’être qualifié d’incongru. Il devenait mystérieux dès que l’on avait compris que, derrière les planches, ne s’étaient jamais trouvés que des enfants mais, sinon, il restait simplement incongru.

Un peu journaliste free-lance, un peu enquêteur, un peu exorciste aussi, quand l’évêché s’avoue dépassé, cette histoire d’enfants et de terrain vague m’avait toujours intrigué. Ne serait-ce que parce que j’avais l’impression, sinon la certitude, qu’il avait toujours été là. La certitude que ce terrain vague et sa palissade avaient en quelque sorte préexisté à la ville qui maintenant les encerclait. J’ai décidé d’utiliser les grands moyens. J’ai guetté et, au bout de quelques mois, un appartement s’est libéré au cinquième étage d’un petit immeuble sans ascenseur qui surplombait l’endroit. C’était le seul d’où l’on avait une vue intégrale sur le mystérieux terrain. Le bruit courait encore qu’il avait appartenu à une vieille dame un peu bizarre et porteuse de couettes qui avait disparu un jour sans qu’on sache ni comment ni pourquoi. L’appartement depuis n’était jamais parvenu à conserver très longtemps ses occupants successifs. Je l’ai loué.
J’avais emménagé depuis quelques semaines à peine, et j’avais tout repeint à l’intérieur. C’était tout petit : l’entrée donnait sur l’unique pièce, par un minuscule couloir – à gauche le placard, à droite les WC – et il fallait contourner mon canapé pour atteindre ce qui tenait lieu de cuisine et de salle de bains. Mais dans ce nid à tout faire, sur la gauche après être entré, une ouverture donnait sur un tout petit balcon, où une rambarde en fonte moulée rouillait doucement. Et du balcon, on avait vue sur le terrain vague.
J’ai calé le battant unique – une porte-fenêtre minuscule – et sorti de la boîte à chaussures où je rangeais mes outils une brosse métallique. J’ai commencé à frotter avec le plus de vigueur possible tout en priant qu’aucun génie ne se manifeste ce qui allait devenir, en même temps que le balconnet le plus pimpant du quartier, mon principal poste d’observation.
J’avais prévu du jaune, du vert et du rose de mon côté, vers l’intérieur, et du bête vert wagon pour l’extérieur. Personne ainsi ne pourrait être choqué, et la discrétion faisait partie de mes atouts dans une enquête de ce type. Le soleil cognait fort pour ce début de printemps et, au bout d’un moment, j’arrêtais de m’agiter pour m’accouder paresseusement, et laisser flotter mon regard sur ce fameux terrain.

Une vieille dame tirée vers le sol par son trop lourd cabas s’approchait justement de la palissade. Elle échappa quelques instants à mon regard, mais j’avais vu bouger quelque chose du côté opposé. Une petite fille de sept ou huit ans tenait à la main un cerceau. Elle l'agitait en direction de l’endroit où la vieille avait échappé à mes regards. Et je n’ai plus vu que deux fillettes : celle au cerceau, et une autre, là où avait disparu la vieille dame.
Un balcon supportant un observateur et surplombant un terrain vague dans lequel jouent deux petites filles. Un jeune homme habillé en sportif passe en courant en bas dans la rue. Il tourne la tête vers la palissade et, son attention attirée par je ne sais quoi, s’arrête, s’approche, pousse une planche, franchit l’obstacle et disparaît à ma vue.
L’instant d’après, trois enfant jouent sous mes regards ; je secoue la tête, me frotte les cheveux et décide finalement de rentrer me servir une bière.
Quand je regagne mon poste de veille, ma canette à la main ils sont près d’une dizaine qui jouent dans le terrain vague d’où bizarrement aucun bruit ne monte. Ça devrait faire un boucan d’enfer, dix gosses en train de jouer. Mais là, rien. Et pourtant je les vois crier, s’appeler, hurler quand ils tombent ou montent à l’attaque.
La petite fille au cerceau – ai-je précisé qu’elle portait une robe à carreaux à manches courtes ? – fait un geste avec son jouet, et tout change. J’entends maintenant les rires et les cris. J’entends même les cailloux rouler sous les pieds des gamins. Un autre geste et puis plus rien. Le silence.
Effectivement, il se passe en bas de chez moi quelque chose de totalement anormal. Je tiens un sujet.

Aux deux tiers du terrain, vers le nord, pousse un arbre. Isolé, avec des branches et des feuilles. Sans doute des racines aussi. Je regarde mieux. J’écarquille les yeux tant que je peux, tant je ne veux pas croire ce que je vois. Mon arbre a des feuilles de différentes sortes. Des feuilles de marronnier, faciles à reconnaître. Et puis aussi des feuilles de cerisier, d’autres de chêne, quelques-unes que je ne connais ou reconnais pas. Je vais récupérer mes jumelles et ce que j’y découvre est encore plus surprenant : un des gamins cueille sur cet arbre un fruit étonnant, que je suis bien obligé d’identifier comme un cornet de glace à deux boules, vanille fraise.
Décidément cet endroit n’est pas commun. Des enfants y jouent sans qu’aucun bruit ne s’en échappe, des glaces ou sorbets poussent sur les arbres, et aucun adulte ne s’y voit jamais.
J’en suis à ce point de mes réflexions quand j’aperçois, qui s’approche de la palissade, un homme que je reconnaîtrais entre mille. Mon travail m’amène à le croiser souvent, et je crois qu’il m’apprécie au moins pour ma discrétion (je ne fais pas dans la révélation de poubelles). Cet homme, c’est le maire de la ville. Un maire qui pousse une planche de la frontière et disparaît dans l’instant. Sur le terrain vague les enfants jouent toujours. Il y a juste un petit garçon de plus.
Je n’y tiens pas. Je dévale les escaliers, traverse la rue sans regarder et me précipite vers l’endroit où chaque adulte a disparu. et je me laisse basculer à l’intérieur.

Un grand vide tiède m’emporte et je finis par me relever en frottant mon genou endolori. J’ai dû déchirer mon pantalon. Mais non : je suis en short et je ne sais plus grand-chose si ce n’est que s’avance vers moi, l’air suspicieux, un garçon de mon âge.
– D’où que tu sors, toi ? Et qu’est-ce que tu veux ?
Je finis de me relever, je mets les mains sur mes hanches et, le regardant bien en face, je lui dis :
– J’arrive tout juste du dehors. T’as pas à me parler comme ça. Et d’abord, qui t’es, toi ?
– Ça va t’étonner, pt'être même t’en boucher un coin, mais qui j’suis, c’est pas important. C’est qui que je vais devenir qui importe.
– Bon, ça va, arrête les phrases et écoute-moi : quand j’serai grand, je serai journaliste, je re-découvrirai les bizarreries de ce terrain vague, et je ne le dirai jamais à personne. Jamais.
– Tu peux le jurer ?
– Juré. Et je crache par terre.
– Hé bien moi, quand je serai grand, et avec l’aide de la fée là-bas au bout, celle avec les couettes, je t’aiderai. Quand je serai grand, je serai le maire, et jamais rien ne grandira derrière la clôture.
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Audrey Beuny · il y a
Merci Bruno pour toutes tes belles , puissantes et tellement émouvantes et tendres histoires
J'irai bien moi aussi jouer avec la fée :-))

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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup votre univers peuplé de fées et de petites filles avec leurs cerceaux…
Pouvez-vous me donner précisément les coordonnées de ce "terrain de Jouvence" où j'irais volontiers faire un tour !? :)

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Alice Merveille · il y a
On retrouve dans ce texte l'image de la petite fille au cerveau...

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