La faux sur l'épaule gauche

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Lire, jouer de la musique, marcher et écrire, : j'y passerais volontiers ma vie ! Mais il y a tout le reste : mari, enfants, élèves, copies, ménage, cuisine, repassage, jardinage, courses…  [+]

La probabilité qu’ils se croisent ce jour-là, à cet endroit précis, était presque nulle. Comment auraient-ils pu imaginer se rencontrer au milieu de ce pont, dans cette ville étrangère au cœur de l’Europe, sans s’être concertés d’avance ?

Pour ses vacances d’été, Odile avait trouvé un moyen peu ordinaire d’explorer ce qu’il y avait derrière le Rideau de Fer, sans devoir se joindre à un troupeau d’Occidentaux qu’un guide officiel véhiculerait sans aucun répit de site touristique en site touristique.

Comme elle ne craignait pas l’inconfort, elle avait cherché un plan original et l’avait trouvé : un chantier de jeunesse en Tchécoslovaquie !

Cela avait fait grincer les dents de son grand-oncle qui, pendant la guerre, avait, passé plusieurs mois dans la forêt pyrénéenne à répondre à l’appel du Maréchal qui entendait régénérer la jeunesse française.

Mais Odile n’y avait vu qu’une idée astucieuse pour passer à l’Est.

C’était ainsi que, mi-juillet, elle avait embarqué à la gare du même nom avec son sac à dos et pris la direction de Prague.

Quand, au petit matin suivant, les policiers étaient entrés dans le compartiment pour contrôler ses papiers et changer ses devises, tout s’était bien passé. Les rares passagers du train avaient juste hoché la tête d’un air désapprobateur à cause du taux de change auquel elle avait dû céder ses marks.

Quelques heures plus tard, Odile avait rejoint le point de ralliement : un très joli château baroque, endormi dans son parc embroussaillé, à une demi-heure de car de la capitale. L’on avait donné rendez-vous à vingt-quatre étudiants, douze Tchèques, douze Occidentaux.

On dormirait dans un petit chalet déglingué, dans une clairière du parc, alignés en rang d’oignon sous la soupente.

Si les Occidentaux étaient comme elle des curieux venus par les moyens du bord (train ou autostop), les Tchèques n’étaient pas tout à fait là de leur plein gré. Comme chaque été, ils étaient soumis à une période de travaux obligatoires.
Et Odile avait rapidement compris pourquoi on avait tant besoin de main-d’œuvre dans un pays qui manquait si cruellement de matériel...

Elle avait toujours jardiné chez sa grand-mère, c’était là qu’elle avait tout appris de l’art de bêcher, de biner, d’aligner des carrés de pommes de terre et des rangs de poireaux...

Elle ne craignait donc rien, quand elle avait appris qu’il s’agirait de travaux agricoles.

Il fallait juste débarrasser la longue allée qui menait au château des grandes herbes et orties qui avaient poussé sur les bordures depuis le début du printemps.

Un vieil employé du château était là avec sa pierre à aiguiser, c’était lui qui distribuait les outils. Odile avait eu droit à une faux...

Il faisait beau et chaud. On commençait tôt le matin mais la tâche s’était vite révélée harassante.

Et pouvait-on faire autrement que mettre de l’ardeur au travail, montrer à ces Communistes que les Occidentaux n’étaient pas des feignants que le capitalisme avait ramolli, comme la propagande avait vraisemblablement dû leur faire croire ?

Pour tenir le coup, Odile avait eu besoin de la pause casse-croute du milieu de matinée et surtout de la sieste de début d’après-midi...

Heureusement les organisateurs avaient aussi considéré qu’il n’était pas raisonnable d’exploiter leur main-d’œuvre gratuite et motivée plus de 6 h par jour. Les étudiants avaient quartier libre l’après-midi et le soir pour discuter et refaire le monde.

Odile avait choisi de ne pas se plaindre, d’en profiter pour parler anglais puisque c’était là la langue de communication.

Elle avait progressivement trouvé une technique assez efficace pour éviter que les orties géantes ne lui retombent dessus quand elle fauchait.

Les autres devaient être à peu près dans le même état d’esprit car l’ambiance s’était révélée détendue.

- Ils devraient fabriquer des faux pour gauchers, avait-elle déclaré sur le ton de la boutade, un soir devant le feu de bois. Ce n’est pas demain dimanche qu’on pourra se passer de faux dans ce pays...

La blague avait été assez mal reçue par une Tchèque du groupe. Elle n’avait pas caché que cette période estivale au service du régime lui pesait mais n’appréciait pas pour autant le persiflage d’Odile.

- Vu le nombre de touristes qui viennent ici, on n’a pas les moyens d’entretenir un tel château sans le renfort gratuit de la jeunesse...

Odile avait heureusement évité d’ajouter qu’il aurait été plus judicieux de ne pas confisquer le domaine à ses propriétaires après la guerre et permettre aux touristes du monde entier de visiter cette partie de l’Europe, plutôt que de les racketter à l’entrée avec le change obligatoire...

Quand ils rentraient du travail pour le déjeuner, ils avaient le droit de passer par la cour d’honneur. Odile était toujours très fière, quand elle y croisait un de ces rares touristes, de défiler la faux sur l’épaule gauche, Rajiv à ses côtés, en imaginant qu’il les verrait comme des éléments de cette belle jeunesse internationale qui construisait la Tchécoslovaquie de demain.


Car parmi tous les jeunes du groupe, Odile s’était vite sentie attirée par Rajiv, un étudiant anglais d’origine indienne qui venait de terminer ses études et avait décidé de s’offrir une petite pause avant de devoir rentrer au pays... Birmingham en l’occurrence, où sa famille avait l’intention d’organiser son mariage :

- Ils sont furieux en ce moment, ils ont commencé à activer leurs réseaux pour me trouver une épouse... sauf que je viens de passer six mois en Inde pour faire connaissance avec ma lointaine et nombreuse famille.

- Et alors ?

- J’ai beaucoup bronzé là-bas... et cela ne risque pas de s’améliorer ici. Ils n’auront qu’à attendre l’hiver pour me marier... J’aurais retrouvé un teint plus clair et cela sera plus simple...

Odile l’avait dévisagé avec curiosité. Alors, comme cela, les Indiens bronzaient aussi ?...

Pour elle Rajiv avait juste un teint cuivré admirable, de grands yeux noirs, des cils immenses, des traits fins et de très belles mains, même si les travaux agricoles des jours derniers avaient laissé quelques cals et des ongles difficiles à récurer.

- Mais tu es absolument magnifique !...

Odile s’était arrêtée, surprise de ce qu’elle venait de s’entendre dire. Rajiv avait souri puis éclaté de rire :

- Tu es impayable toi, avec tes faux pour gauchers et tes compliments. Impayable ! Vous êtes toutes comme cela les Françaises ?

Odile avait rougi embarrassée. Heureusement Rajiv avait aussitôt enchaîné :

- Et toi tu as quelqu’un dans ta vie ?

Odile avait bafouillé... Elle n’avait jamais fait aucun effort pour se mettre en valeur. Elle imaginait que c’était pourtant ce qu’il faudrait tenter pour se faire remarquer et pouvoir sortir avec un garçon. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait mais davantage la technique. Et puis beaucoup de timidité, une timidité qu’elle ne retrouvait pas ici dans ce milieu international. Le filtre de la langue permettait toutes les maladresses.

C’est vrai qu’à Paris elle avait plusieurs fois flashé sur un étudiant de sa promotion qu’elle croisait dans l’amphi tous les jeudis matins à 9 h 30, qui s’asseyait toujours au même endroit (elle aussi) et à qui elle avait dû adresser peut-être deux fois la parole pour lui passer un stylo ou une feuille de copie. Colin...

Elle ne connaissait pas son nom de famille jusqu’à ce qu’elle le découvre, quelques jours plus tôt, sur la liste des reçus. Si cela se trouvait, il ne connaissait même son prénom à elle... même s’il figurait aussi sur cette liste. Et des « Odile » il n’y en avait qu’une. Tout en haut...

Rajiv s’était révélé un compagnon charmant. Ensemble ils avançaient avec leur faux, attaquant les grandes herbes et les orties. Rajiv chantait ou racontait des choses étonnantes sur l’Inde, la communauté indienne d’Angleterre, ses fêtes et ses ambitions... Odile buvait ses paroles et riait de toutes ses blagues.

- Tu ne parles jamais de toi ?

Odile préférait cacher qui elle était vraiment. Une étudiante studieuse, trop brillante pour intéresser qui que ce soit, qui faisait trop de sport et prenait la fuite à l’étranger pendant les vacances pour éviter de penser à sa solitude et cette inquiétude diffuse sur son avenir.

- Tu m’as dit que tu étudiais quoi au fait ?

Odile n’avait pas envie de parler de cela. Pour l’instant être ici, dans ce pays immobile au milieu de l’Europe accablé par la chaleur de l’été continental, dans ce château baroque que, chaque été, de jeunes étudiants venaient arracher à son sommeil en coupant les mauvaises herbes, lui convenait parfaitement.

- On sera à Prague demain, avait dit Rajiv avec envie. On dormira dans un appartement par terre, alignés comme des sardines. Y pas assez de lits... Cela ne va pas nous changer. Il paraît que c’est une très belle ville...

Effectivement, quand le lendemain en fin de matinée le petit groupe s’était retrouvé sur le pont Charles qui enjambait la Moldau, Odile avait dû reconnaître qu’elle avait rarement vu une ville aussi charmante que le vieux Prague. Un dédale de petites rues presque désertes,

- Faut d’abord que je passe à la poste, avait expliqué Rajiv.

Odile attendait elle aussi une lettre de ses parents à la poste restante.

- Qu’est-ce que tu penses de cela, avait demandé le jeune homme quelques minutes plus tard, après avoir ouvert la grosse enveloppe en papier kraft qu’il avait reçue de Birmingham.

- Vous les choisissez sur catalogue ? avait répondu Odile en prenant connaissance des fiches concernant trois jeunes filles de vingt-quatre ans domiciliées en banlieue de Londres dont l’une était ingénieure en génie civil, la seconde en systèmes informatiques et la troisième en électronique...

Les portraits étaient magnifiques, travaillés par un photographe professionnel qui avait fait poser les jeunes filles en tenue traditionnelle. Trois clones !

- Vous trouvez plus sensé de vous en remettre au hasard ? avait répondu Rajiv... De croire qu’on trouvera son futur conjoint en allant passer l’été en Tchécoslovaquie à couper des orties à la faux ?

Odile avait rougi et bafouillé... :

- Mais quand même... Et la liberté dans tout cela ? La sincérité ? L’amour ?...

- Mes parents m’ont écrit qu’ils avaient fait éclaircir mes photos pour qu’elles soient présentables. Ils sont pressés. J’ai déjà 26 ans... Ma grand-mère n’en a plus pour longtemps...

Odile était abasourdie. Qu’elle était donc fleur bleue à croire que ces rencontres de vacances étaient autre chose que de belles ouvertures sur le monde, auxquelles on pourrait repenser toute sa vie avec un petit pincement de cœur !

Rajiv avait sans doute raison, peut-être était-il préférable de forcer le hasard quand, de toute évidence, il allait falloir choisir un conjoint assorti et durable.
Odile avait juste reçu une lettre de sa mère qui donnait des nouvelles de toute la famille. Aucune grosse enveloppe avec des profils de prétendants...

Rajiv et Odile étaient repartis retrouver le reste du groupe. Pour cela il fallait retraverser la Moldau par le pont Charles. Odile était silencieuse tout en marchant d’un pas vif aux côtés de Rajiv qui expliquait avec forces de détails comme se passerait son mariage avec l’ingénieure en génie civil.

Au milieu du pont, un jeune homme s’était soudain avancé vers Odile en retirant ses lunettes de soleil pour être certain d’être reconnu :

- Odile ? Toi ici ? Quel hasard...

- Colin ? À Prague... ?

L’enthousiasme du jeune homme s’était refroidi d’un coup en apercevant Rajiv :
- Excuse-moi, mes parents m’attendent... À la rentrée peut-être, à Paris...

Odile n’avait pas eu le temps de réagir et l’avait laissé repartir sans même un mot. Rajiv, lui, avait repris le fil de la conversation :

- Quels crétins vous êtes à laisser votre fichu hasard vous choisir un mari. Ce type a fait tout ce trajet depuis Paris pour te voir... Et maintenant il croit qu’il s’est pris un râteau en imaginant que je sortais avec toi...

Pour une fois, Odile avait une réplique appropriée :

- Et toi, tu ne crois pas au hasard peut-être ? Pourquoi tout à l’heure m’as-tu demandé de fermer les yeux et de tirer pour toi la fiche de ta future épouse ?
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