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La divine justice

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Manodge Chowa

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Juché sur son perchoir, les poches prêtes à exploser sous les yeux, le juge fixa longuement la salle comme pour la jauger. Les murs avaient été repoussés pour l’occasion. Il reposa son maillet sur le bloc avec une solennité inhabituelle à l'instar d'un prêtre manipulant son calice. On pouvait presque entendre sa respiration saccadée. La salle cessa de penser à voix haute et saisit l’extrême gravité de cet instant-là, hormis ce très bref susurrement lointain où étaient parqués ces charognards de journalistes, tels des voyeurs accomplis. Ils ne sauraient perdre une plume de la poule aux œufs d'or. Le malheur des uns fait le spectacle des autres !

Perçant ce mur de silence d’une voix rauque empreinte d’émotion et de sourde colère :

- Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité ! Mr Teddy Gohell est une arme de destruction massive qu’il nous incombe de neutraliser sur-le-champ. Rarement la violence aura été aussi innommable. Les mots restent sans voix et la gorge nouée. Aucune partie du corps n’est épargnée. La barbarie s'est illustrée avec minutie et monstruosité. Nous avons perdu toute trace de l'homme !!!

Sauvé par Napoléon III, cette increvable pendule à balancier, seul héritage familial, Adam se leva d’un bond. La scène, il la connaissait par cœur car c’était bien de son ‘cœur’ dont il s’agissait. Chaque détail se trouvait être gravé en lui et même l’Alzheimer n’y pouvait rien. Ce rêve, plutôt ce cauchemar, ne le quittait jamais... comme une relation psychosomatique dirait l’illustre Freud. Avec la précision d’une horloge suisse, il revenait le hanter tous les soirs comme si l’on passait le même film d’horreur encore et toujours. Voilà ce qui restait de la femme qui, jadis, le comblait d’une joie incommensurable et sans laquelle la vie aurait été juste inconcevable. Son état oscillait entre courroux et abattement. Et cela, depuis bientôt seize ans, bien trop longtemps.

- Merde ! Je suis à la bourre. Il me faut passer voir mère et Nancy avant d’aller à l’hosto.

Adam prit sa douche sous l’imposant marronnier qui faisait office de salle de bain. Il avait élu domicile dans l'ancienne ferme désaffectée de l'oncle Wyatt moyennant quelques aménagements sommaires. Cette vie spartiate ne l’incommodait guère. Il semblait même s’y plaire. S’il apprit une chose durant les quinze dernières années passées dans la légion, c’était vivre la vie au jour le jour. Cela ne laissait pas beaucoup de temps pour faire le difficile.

- Aaaaarrh ! Cette bourrique ne veut pas se bouger les fesses ! Elle va voir. Il y a bourrique et bourrique et demie !

C’était une vieille de la vieille. On n’en faisait plus des comme ça. Cette Dodge Pickup de 1947 était une dure à cuire mais, une fois en état, toujours partante pour une partie de pneus en l'air. C’était dans son ADN.

- Merci papa pour ton cadeau ! Il m’a fallu une semaine complète, pas que les mains dans le cambouis, pour la remettre en marche grâce à mes camarades de légion qui m’ont initié à la magie de la mécanique. En effet, je leur dois tout surtout quand j’étais à côté de mes pompes ! Qu’est-ce qu’ils en ont bavé durant mes premiers mois ! Ils ne m’ont pas jeté alors que tous les astres étaient parfaitement alignés pour cela !

Pendant tout le trajet vers sa ville natale, tous ses moments intenses passés avec ses frères d’armes défilaient soyeusement dans sa tête. Il veillait toujours à rentrer à la base avec son équipe au complet. C’était sa plus grande hantise. La seule fois lorsqu’il avait perdu un frère, il insista pour ramener la dépouille à la famille en personne et avait fait le nécessaire pour un virement automatique mensuel. Adam était leur major mais poussait une gueulante si on l’appelait autrement que par son prénom. Pour eux, il était tout simplement « Adam ». Il n’était jamais dos aux dangers. C’était pour cela qu’il jouissait d’un respect inconditionnel de sa nouvelle famille.

A quelques hectomètres de là où un pan important de sa vie s’était déroulé, il ralentit et contempla les maisons avoisinantes espérant croiser quelque camarade d’enfance. La vie d'alors était d’une grande rusticité. Il se mit à penser à tous ces matches de football qu’ils disputaient contre les quartiers d’alentour et surtout les bagarres auxquelles il participa au nom de leur confrérie. Cela dépassait le simple cadre d’une équipe de football. Il ne se trouva pas toujours dans le camp des vainqueurs.

- Pfiou ! Tu as failli me faire tuer Jacky ! Que fais-tu dans la rue ? C’est dangereux et tu le sais pourtant ! Tu as beaucoup vieilli mais toujours aussi collant.

Adam fit entrer son chien dans sa vieille caisse façon Clint Eastwood, et sa célèbre guenon de 1980 : les fesses sur le siège à côté du chauffeur et les pattes avant sur le tableau de bord. Il s’arrêta devant cet imposant portail passablement rouillé et entendait ce grincement métallique de la balançoire sur laquelle il fit les acrobaties les plus osées avec son frère.

Tout à coup, il vit une paire d’yeux braqués sur lui. Nancy semblait surprise de constater la présence de Jacky, son chien à elle, dans ce tas de ferraille rouillée de cette étrange baraque qui, par-dessus tout, se croyait chez lui. Une dame avec de l'embonpoint se présenta dans l’encadrement de la porte d’entrée, esquissa un petit sourire et l’invita à rentrer. Il resta figé quelques instants. Les années l'avaient beaucoup abîmée. Bénédicte était du genre à communiquer parcimonieusement ses sentiments. Adam était en tous points le portrait craché de sa mère mais en homme.

- Si tu m’avais dit que tu allais débarquer, je t’aurais préparé des crêpes avec une boule de glace à la noix de coco.

Adam était plutôt impatient d’être présenté à sa fille qui le dévisagea un peu plus tôt. Plus curieuse que craintive, c’était bien sa fille. Lorsqu’il fut invité à disparaître de leur vie elle avait à peine trois mois. Son départ était impérieux car il buvait comme un templier et surtout à cause de la violence qui en découlait. Sa femme lui manquait terriblement. Nancy était désormais une grande fille de seize ans, avec toutes les crises potentielles de l'adolescence.

- Tu dois être patient parce qu’elle est fort fragile. Tu lui as cruellement manqué, fiston!

Il était ailleurs. Sa mère lui parlait mais les photos accrochées sur les murs du salon lui avaient fait faire une profonde immersion dans son enfance. Celle-ci était ponctuée de bêtises des plus savoureuses. Bénédicte n’était pas inconnue du corps enseignant qui avait le droit de corriger les garçons au besoin.

- Tu en veux ou non ? lui demanda-t-elle un peu agacée.
- Merci, murmura-t-il en tendant la main sans même regarder. Je pensais qu’on pourrait y aller tous ensemble.
- A l’hôpital ?
- Oui.

Bénédicte agrippa son sac à main et ils sortirent de la maison. Il était absorbé par ses pensées quand sa mère l’apostropha :

- On ne va quand même pas partir dans cette poubelle ambulante ! Veux-tu que la petite chope le tétanos. Elle finira à coup sûr à la casse dès qu’on l’aura laissée, vociféra-t-elle.

N'ayant pas sa langue dans sa poche, Bénédicte prenait un vilain plaisir à clouer le bec à ceux qui l’ouvraient un peu trop pour faire les malins. Selon son intime conviction, les mots avaient un sens bien précis et qu’il importait d’en faire usage à bon escient.

Il se précipita vers le coffre qu’il ouvrit en s’y prenant à trois reprises, en sortit une serviette de plage plus ou moins potable qu’il déplia sur le siège bien évidé.

- Nickel. Ça devrait convenir à la haute société maintenant !

Les filles transpirèrent toujours autant de réticence qu’avant mais finirent par s’y engouffrer aussi vite que le paresseux de l’Amazonie. Dès qu’il entendit claquer les portières, Adam démarra la vieille qui n’opposa aucune résistance cette fois-ci.

- Mamie, où est la ceinture de sécurité ? chuchota Nancy.
- Agrippe-toi très fort à ta mamie ! en fixant, dans le rétroviseur oblong, ces magnifiques yeux noisette.

Hormis cette demande, elles ne pipèrent pas mot durant la demi-heure qui suivit. Adam fit découvrir aux filles le prélude de Bach.

A l’approche de l’hôpital, sa mère lui souffla :
- Son état est toujours au point mort.
- Vous voulez dire qu’elle n’a pas bougé depuis quinze ans.
- Pas d’une phalange ! Mais, selon les neurologues chevronnés venus dernièrement de Washington, on peut se réveiller d’un très long coma.
- Il faut être réaliste mère. Trop d’espoir mène à la déception destructrice.

Ces paroles brutales eurent l’effet d’une gifle qui éteignit le semblant de discussion. Ses yeux rencontrèrent ceux de sa mère écarquillés, lui reprochant de parler ainsi en présence de Nancy. Cette dernière implorait quotidiennement Dieu de lui permettre de la serrer dans ses bras ne serait-ce qu'une fois.

A l’entrée de l’hôpital, il dut manœuvrer autant que faire se peut car ils ont confondu dos d'âne et dos de dromadaire.

- On n’a pas idée, ma parole, d’en mettre un juste ici ! Je plains celui qui se ramène avec une fracture ! gueula-t-il.

Plus il s’enfonçait dans le sous-sol plus la nervosité le gagnait. Il tournait la tête dans tous les sens et baragouinait des mots que les filles tentèrent en vain de déchiffrer. Après avoir tourné en rond de longues minutes, il cessa de s’embarrasser et s’improvisa une place sous les yeux hagards de sa mère.

- Tu ne vas quand même te garer là ! lui lança cette mère pour qui nul n’était au-dessus des lois.
- Et comment ! lui rétorqua-t-il.

Les psychologues parleraient d’un stress post-traumatique. Sa mère savait se montrer péremptoire, sauf que lui, lorsqu’il avait une idée en tête, il ne l’avait pas ailleurs ! Il fut certes un homme de caractère mais avec un très mauvais caractère.

Dans le couloir, Nancy était comme une pile électrique tandis sa mère et lui essayèrent désespérément de la rattraper.

- C’est ici où maman dort, murmura-t-elle une fois devant la chambre dix-huit.
- Attends. Ouvre tout doucement, ajouta-t-Bénédicte.
- Rassure-toi, tu ne risques pas de la déranger, décocha-t-il.

Son fils se comportait comme un parfait étranger et l’insensibilité dont il faisait preuve la perturbait sensiblement.

L’air, malgré le climatiseur, était pesant. Connu et reconnu pour son impassibilité et sa résilience, lui le légionnaire bardé de médailles, fut pris d’un soudain haut-le-cœur. Il prit la porte en s’essuyant l’œil avec le dos de l’index lorsqu’il fut apostrophé par son reflet sur une vitre de la porte attenante.

Cela faisait assez longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi vulnérable et potentiellement dangereux. Après ce geyser d’émotions, le Major repartit affronter sa peur primale.

- Tu étais passé où ? demanda sa mère. L’intensiviste venait de repartir qu’il souhaiterait te rencontrer en particulier.
- Pourquoi ? dit Adam.
- Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
- Peut-être une bonne nouvelle dans les tuyaux, recommença-t-il son humour glauque.

Au même moment, l'infirmière-chef Wendy enjamba les câbles jonchant le sol dans la chambre pour une batterie de contrôles.

- Quel est votre lien de parenté avec la patiente, Monsieur ?
- C’est mon fils, dégaina Bénédicte.
- Ah ! fit l’infirmière-chef.
- Je devais partir et il valait mieux, lança-t-il en tentant de se justifier.

A l’exception des souvenirs, rien ne semblait le relier à elle. Elle avait tellement changé. C’était une momie ! Quasiment tout le corps était bandé. On ne pouvait voir que les bras, les jambes et le visage, lesquels étaient bouffis et tapissés de bleus et d’égratignures.

Quant aux minces tuyaux translucides, ils alimentaient Stéphanie en sérum, antalgiques, antibiotiques entre autres. Le plus impressionnant se trouvait être le moniteur cardiaque suspendu au-dessus de sa tête. Les graphiques multicolores et les chiffres, certains plus petits que d’autres, indiquaient le rythme cardiaque, la pression artérielle et la respiration dans un concert de bruits des plus dissonants.

D’un coup sec, elle bidouilla le ventilateur.
- Les ronflements ont disparu, annonça -t-elle.
- C’est-à-dire ? répondit Adam.
- On pourra lui faire une trachéotomie pour qu’elle puisse mieux respirer, voire parler.
- C’est quoi une trachéo... ? demanda Nancy avec empressement.
- Tenez, voilà le médecin-intensiviste. Il vous dira bien plus que moi.
- En effet, il y a d'importantes évolutions, annonça le médecin. Une grosse activité cérébrale se fait jour. Elle commence à frapper à la porte et il faudrait lui venir en aide.
- En d’autres mots ? expédia Adam quelque peu crispé.
- Mon équipe et moi, nous nous efforçons de provoquer son réveil. Sevrée de sédation depuis bientôt deux semaines. C’est une affaire de jours ou d’années. Rien n’est moins sûr !
- Docteur, vous pensez que ma maman m’entend ?
- Bien sûr. D’ailleurs, tu dois persévérer.
- Oui mamie, nous chanterons tous les jours pour elle.
- Pas de berceuses. Elle a suffisamment dormi, dit-il tentant de détendre l’atmosphère.
- Du disco vous conviendrait ? flanqua mamie qui n’apprécia pas son humour déplacé.
- Serait-il possible, Mr Marshall, cette fois-ci, de bien vouloir nous laisser votre numéro de téléphone ?
- Ils sont qui pour juger les gens ? Sont-ils si parfaits ? chouina Adam.
- Pardon.
- Ok.
Avant de partir, Nancy croisa ses doigts avec ceux de sa mère tandis que Bénédicte lui fit un bisou sur le front. Adam ajourné tout contact physique ; sa façon à lui de se protéger contre une quelconque rechute parce qu’il ne se relèverait pas indéfiniment.

Il pressa le pas dans le couloir aseptisé.

- Toc toc toc.
- Entrez.
- Je viens pour Stéphanie Marshall.
- Oui, Wendy vient de m’en informer. Veuillez remplir ce petit formulaire s’il vous plaît.

Quelques minutes après s'être adonné à cette passionnante tâche .

- Tenez Madame.
- Auriez-vous une pièce d’identité ?
- Ça fera l’affaire ?
- Vous êtes militaire ?
- Légionnaire, Major plus précisément.
- Waouh ! C’est dangereux, j’imagine.
- Mortellement !
- Excusez, Monsieur, il y a un problème avec le numéro de téléphone. Il n’y a pas assez de chiffres !
- Non, c’est mon numéro de téléphone professionnel. Une ligne directe avec le ministère de l’intérieur, joignable 24/7. Je ne suis appelé que pour des missions spéciales.
- Ravie de vous avoir connu, Monsieur Marshall. Je suis de tout cœur avec vous.
- J’apprécie beaucoup... en fixant son badge. Appelez-moi ‘Adam’.
- A très bientôt Monsieur Marshall, enfin... Adam, en esquissant un sourire presque gêné, vu les circonstances.

En acquiesçant de la tête, il prit congé d’elle. Il était sur son petit nuage. Après tout, en seize ans de vie sans Stéphanie, il n’a jamais connu de femmes. Il a fallu de peu plus d’une fois mais l’image de sa femme arriva comme un seau d’eau glacée sur sa braguette. Pour un homme, dans un monde truffé de tentations de tous genres, c’était un véritable don de soi. Son amour était pur !

Bénédicte nota que son fils était un peu plus guilleret et cela lui convenait mieux. Elle connaissait assez bien cette jeune femme aux yeux marron clair. Christabella était d’un charme envoûtant. Elle se demanda s’il n’y avait pas anguille sous roche.

Ils prirent l’ascenseur et pendant la descente, le téléphone de sa mère fit une brève sonnerie et s’éteignit. Le réseau y passait mal. Une fois au sous-sol, il sonna de nouveau. Elle le décrocha et fit quelques signes à son fils. Celui-ci saisit le téléphone et fut étonné d’entendre la voix de Maître Minerva. Il se retira dans un coin à l’abri des bruits insistants et apprit que Mr Gohell fut jugé coupable pour une série impressionnante de meurtres sanguinolents, notamment un, dans l’Oklahoma où la loi du talion régnait en maître depuis la nuit des temps.

- Tu veux dire qu’il va droit à la chaise...
- Bingo !
- Je serai là pour le voir cuire et prier pour qu’il ait le même sort que Michael Lee Wilson, lequel mit plus de trois quart d’heure à mourir et dit ceci : « Mon corps brûle à l’intérieur ».
- Oui, cela a fait couler beaucoup d’encre et a failli sonner le glas de la chaise. Elle n’a pas dit son dernier mot et garde bien au chaud la place de tous ces rebus de l’humanité.
- L’occasion de déguster un Chably Grand Cru de 32 ans d’âge, subtilisé à l’ambassade de France lors d’une mission en Iraq.
- Je t’en dirai plus demain : les détails concernant la date, l’endroit... Fais bien mes amitiés à Bénédicte. Elle est la femme la plus courageuse que je connaisse.
- Je n’y manquerai.

A peine le temps de souffler qu’il se fit assailli de questions de toutes parts.

- Qu’est-ce qui se passe maintenant ?
- La chaise...
- Quelle chaise ?
- Electrique !
- Tu parles de ce suppôt de Satan ?
- De qui d’autre ?
- Emmène-moi avec toi car j’ai hâte de le voir fumer, ce fumier.
- Pas question !
- Avec ou sans toi ! Moi aussi, j’y ai droit. Tu n’es pas le seul à souffrir. Ça ne va pas me guérir de tout mais je me sentirai mieux !

Après quelques vagues tentatives de l’en dissuader, il abandonna. Stéphanie n’était pas la chair de sa chair mais tout comme car elles jouissaient d’une relation fusionnelle.

La route du retour fut nettement plus rapide. Cette fois-ci, nul besoin de recourir à Bach grâce à Nancy. Elle s’essaya à "I will survive" de Gloria Gaynor. Un choc de culture pour Bénédicte car elle était très conservatrice. Adam, quant à lui, chantonna pour accompagner Nancy. Il l’écoutait en boucle chez le Père Younku, réfugié politique nigérian qui vouait une adoration sans borne à cette chanteuse noire qui chantait divinement bien. Adam y succomba aussi.

Bénédicte finit par intégrer la chorale pour une bonne cause. Nancy se sentait investie d’une mission sacrée et comment lui expliquer que ces musiques-là n’étaient pas pour les blancs. Adam feignait ne pas comprendre les gênes de sa mère ; il en souffrit pas mal étant enfant lorsqu’il fut, une des rares fois, invité à un anniversaire d’un camarade de classe. Sa mère opposa une fin de non-recevoir dès qu’elle apprit le nom du quartier. Il eut toutes les peines du monde à s’excuser le lendemain même si Pierre, son camarade, ne lui tenait pas rigueur en lui disant qu’il comprenait et que personne n’y pouvait rien.

- Aller aller, tu rêvasses ?
- Oui non, tout ému d’entendre le tutoiement, sous le regard attendrissant de sa mère.

Le retour fut nettement plus rapide et agréable. L’état d’esprit était tout autre. Comme si on était passé brutalement à une vie en couleurs. Les ressorts du siège ne provoquaient plus d’inconfort. Bref, il n’y a pas que Stéphanie qui voulait vivre.

En arrivant devant les quelques féviers graciés, Adam les déposa en saluant très tendrement son père toujours aussi discret.

- Il faut que je voie un ami de longue date.
- Il reste plus personne maintenant.
- Vous faites pas de souci. M’attendez pas pour manger.
- Nous, on compte pour du beurre, dit-elle d’une voix légèrement plaintive.

Le moteur ronronna et il disparut sous le regard médusé de Bénédicte. Elle se tritura l’esprit pour savoir de qui cela pouvait-il bien s’agir.

- Fous-lui la paix une seconde ! Il n’a plus douze ans, tu sais.
- Une maman, elle est toujours inquiète. Vous, vous ne faîtes que gicler votre goûte et le tour est joué ! Et nous, neuf longs mois.
- L’éternel refrain !

Bach fut brutalement éraflé par cette sonnerie de téléphone. Il se rangea sur le bas-côté du chemin.

- Allo.
- C’est Maître Minerve. Tu as suivi le journal télévisé ?
- Non, pas que ça à faire !
- Tu devrais pourtant.
- Tu accouches ?
- Mr Gohell a pris la poudre d’escampette.
- Tu blagues ?
- Non, il s’est foutu d’eux. Ils se sont comportés comme des bleus. Comment peut-on faire preuve de si peu de professionnalisme alors qu’on se trouve en face d’un des tueurs en série les plus prolifiques de tous les temps?
- Des fonctionnaires incapables dont les salaires sont assurés chaque mois !
- Faut pas généraliser !
- Un bon travail en est un que l’on fait de ses propres mains.
- Quoi ?
- Rien. Je dois te laisser.

Cet appel le plongea dans un profond désarroi. Rongé par un sentiment d’injustice, il fit son barda avec un minimum d'impédiments. Devenir l’instrument de la justice était autre chose que faire justice soi-même. Mais auparavant, il fallait quêter la bénédiction du Père.

Appeler sa mère pour dire qu’il ne rentrerait pas du tout n'était pas une mince affaire.

- Tu n’aimes plus ma tambouille ?
- Ça n’a rien à voir mère.
- Fais ce que tu as à faire mais fais vite.
- Allume la télé.
- Ce n’est pas encore l’heure de ma série préférée.
- Regarde CNN. Les vautours sont de retour !
- C’est quoi ces charabias ?

Soit le Père Younku s’occupait de ses brebis dans la maison de Dieu soit il cajolait ses légumes. Pour lui, les légumes étaient presque une religion. Il pouvait disserter des heures sur leurs bienfaits. Il le faisait divinement bien. Cela lui venait de son grand-père et il perpétuait, pour ainsi dire, la tradition familiale.

Soudain, il leva la tête et lui adressa un petit sourire :
- Ça fait une éternité !
- L’église est toujours aussi noire de monde !
- Blanche aussi !
- Tu les as amadoués.
- On peut le penser mais pas encore le dire.
- Un noir en noire n’est pas courant.
- Pourquoi veux-tu qu’ils se prosternent devant un noir alors que la lutte pour l’égalité ne fait que commencer et c’est loin d’être gagné...
- Si tu étais candidat je voterais pour toi sans hésiter.
- Alléluia ! Mais ce n’est pas demain la veille que cela se produira !
- Mais, au fait, raconte-moi tout. Comment va Stéphanie ?
- Mieux ! Elle aime encore ce monde et se bat pour revenir.
- Si cela ne te dérange pas je voudrai venir la voir et lui réciter une prière. Qui sait ma grosse voix d’Africain peut l’arracher de son sommeil.
- J’en serai honoré.
- Sinon, quelque chose ne va pas ?
- Mr Gohell s’est fait la malle.
- Tu ne cherches pas à...
- Non, juste lui mettre la main dessus et le voir rôtir. Quand le vin est tiré, il faut le boire.
- Soit d’une extrême méfiance car il est habité par le Mal. Mets cela autour de ton cou.
- Je viendrai te voir de nouveau très prochainement là-bas, en montrant l’église de la tête.
- Tu soigneras mes statistiques concernant les Blancs !

Sur ce, il mit le cap sur la ferme. Il fallait qu’il s’occupât de Jumper, le vieux cheval borgne de l’oncle Wyatt. C’était la condition pour qu’il lui cédât la propriété à un prix dérisoire. Sans oublier son petit sloughi aux yeux de tarsier pour lequel il s’était pris d’affection lors de sa toute dernière mission en Libye.

Une fois chez lui, il fonça droit dans son dressing, moins pour se faire beau que pour enfiler son costume de mauvais garçon. Un bib répétitif le fit consulter sa messagerie :
« Rdv. Aéroport Will Rogers-World,
Terminal 18 à 22 hrs : Legio Patria Nostra”

- Ils ne vont jamais changé ! J’ai 45 minutes avant que l’avion n’atterrît. Pourvu que la vieille ne joue pas la vierge effarouchée !

Il tourna doucement la clef, elle démarra en fanfare. Il le vit comme un signe de bon augure. Durant tout le trajet, il ne décolla pas l’oreille de son poste essayant de recouper les informations des différents canaux afin de dresser un périmètre de recherche.

Son chapeau de western enfoncé sur la tête, il tirait sur son cigare énergiquement lorsque sa famille au grand complet défila devant lui en tenue de camouflage, c’est-à-dire en civil.

- Qu’est-ce que vous foutez ici ? J’ai jamais été aussi heureux de vous voir.
- Pour rien au monde, on ne raterait la fête, rétorquèrent tous d’une seule voix. Crois-nous, il va avoir chaud aux fesses et avant même de s’asseoir sur la chaise.
- Ça, il va en chier grave ! ajouta Miguel, le Mexicain, dans un langage toujours aussi châtié.
- Cessons de palabrer. Passons aux choses sérieuses parce qu’on n’a pas toute la nuit, glissa Booba, l’armoire à glace.
- Bon les gars, nous devrons le ramener entier pour l’envoyer au four. Je voudrais le regarder droit dans les yeux pendant que ses couilles cuisent à point. Ne m’enlevez pas ce plaisir, les gars !
- L’aigle de sang conviendrait mieux à ce genre de pourriture, murmura Bjorn.
- Non. La mission se limite à la capture. Reçu cinq sur cinq ?

Avec toutes les peines du monde, il parvint à raisonner tous ses loups affamés. Néanmoins, ils firent une demande non-négociable. Il confierait le commandement à Linda Singh, la seule femme de l’équipe. Détrompez-vous, pas n’importe laquelle ! Il valait mieux ne pas lui chercher des poux. Elle était championne de kickboxing de son pays qui comptait plus d’un milliard d’habitants. Elle n’allongeait pas que celles qui portaient la robe ! Et ça Booba ne pouvait que s’en souvenir notamment lorsqu’il s’était fait allumer entre les jambes. Ses cris retentirent longtemps encore dans les tympans de ses compères qui n’ont pas essayé de partager sa douleur, surtout pas à cet endroit-là.

D’après Linda, Mr Gohell n’aurait pu quitter la ville en dépit des indices pléthoriques. Elle n’était pas née de la dernière pluie. Sortir vivante après toute une enfance passée dans les rues de Bombay, cela lui avait doté d’un sixième sens parfaitement infaillible. C’était une arme cruciale lorsqu’on mettait sans cesse non seulement sa vie en jeu mais aussi et surtout celle de ses frères.

- Comment peux-tu en être certaine ? dégaina Miguel.
- J’ai mes sources et elles sont pour le moins fiables.
- C’est Mr Gohell, en personne ! balança Booba, qui avait toujours une dent, pour ne pas dire une couille, contre Linda. Il ne ratait pas la moindre opportunité pour placer sa pique.
- Bon, nous ne sommes pas ici pour venger ta couille ! asséna Bjorn pour calmer cette montée en flèche de testostérones.

Cette mise au point du Viking eut le mérite de mettre tous ces mâles mal disposés dans les meilleures dispositions possibles. En moins de deux, les tâches furent réparties. Tout le monde devait suivre les ordres à la lettre et surtout resté branché pour parer à d’éventuels imprévus. Singh fit le briefing et les pistes privilégiées étaient les égouts.

Des heures et des heures s’écoulèrent sans qu’Adam n’eût la moindre nouvelle. Il demeurait toujours leur patron et comprit dès le premier message ce qui se tramait. Une 'taupe' cependant le rancardait sur le déroulement des opérations.

Au crépuscule du matin, la Dodge couverte de boue se gara devant le bar, le seul ouvert 24/7. Linda partit au rapport et vit le Major dormir comme un sabot devant quelques cadavres debout sur sa table. Elle essaya de le réveiller sans le brusquer.

- Quoi quoi !!!
- Le colis est emballé, répondit Linda.
- Entier ?
- Quasiment.
- C’est-à-dire ?
- Hormis quelques plumes, il a tout ce qu’il faut là où il faut !
- Il vaut mieux que je ne le vois pas !
- Pourquoi ?
- Parce que je pourrais avoir du mal à raisonner mes pulsions. Je lui donne un ultime rendez-vous. Trouve une autre voiture, mets-le dans le coffre et gare-la devant le portail du commissariat central de la ville.
- Comme tu le souhaites Adam.

Un dimanche matin, Bénédicte et Adam se préparèrent comme pour aller à la messe, sauf que ce rendez-vous-là était prévu avec le 'fils de pute'. Pendant une bonne heure de route, ils n’échangèrent que des regards vides. Chacun restait enfermé hermétiquement dans sa coquille. A destination, ils furent choqués par cette invraisemblable foule de personnes brandissant toutes sortes de panneaux célébrant l’imminente exécution de ce monstre dont le nom serait, hélas, célébré au panthéon des tueurs en série. Les gens y campaient en famille depuis des jours et des jours. Certaines blondes en maillot de bain répondant aux critères de Mr Gohell narguaient ce dernier comme pour conjurer le mauvais sort.

Après avoir brandi une pièce d’identité, ils pénétrèrent dans ce fameux couloir qui déboucha sur un mini-théâtre encadrés de trois policiers. Ils s’installèrent à la première loge à l’autre bout de la rangée où était figée Rondah, la seule rescapée ayant gardé toute sa tête. Ce monstre en avait une collection dans sa cave. Aucune miette de sa souffrance ne pouvait passer sous silence car trois snipers, microphones, veillaient au grain. Pour dire la vérité, ils ne réclamèrent rien de moins que la loi du talion. Après tout, qui pouvait leur reprocher quoi que ce soit ?

Toute la salle remplie de personnes plus ou moins âgées, dont beaucoup de parents de victimes, avait les yeux braqués sur celui qui fut, jusqu’à très récemment, cette terreur de renommée internationale. A côté de lui, Jack l’Eventreur courait le risque de faire pâle figure.

Soudain, l’officier lui demanda de formuler son ultime vœu :

- Suis le plus grand fils de pute sans cœur que vous ayez jamais rencontré !

Un long silence suivit et un bruit assourdissant précéda des cris et gémissements fort brefs. Il venait de prendre une décharge de 2000 volts. Quelques secondes plus tard, une deuxième de 500 volts. L’inquiétude lisible sur le visage de l’officier en charge fit comprendre que les choses ne se déroulèrent pas comme escomptées. Un accro électrique s’était produit. Il continuait à bouger, la tête en fumée ; le sang dégoulinait et il ne cessait pas de contorsionner. On l’entendit marmonner.

- Je cuis de l’intérieur ! Libérez-moi, libérez-moi.
- Crève, crève, salopard ! Chuchota Bénédicte en tenant la main de son fils, lequel détourna la tête une fois qu'il cessa de baver de la mousse jaunâtre .

Cette scène d’une rare violence dura une éternité, au grand bonheur de tous. L'odeur nauséabonde de cette pourriture imprégna l'avant de la pièce par différents interstices sous la grande baie-vitrée, censée isoler la "victime" du jour, sans foncièrement les perturber : une jouissance presque cannibale. Adam, lui-même, n’aurait pu faire mieux ! A travers les fenêtres, on voyait de la fumée de BBQ comme si on brûlait de l’encens pour purifier l’atmosphère ; se libérer de cette chape de plomb. Il restait d’espérer que Mr Gohell ne ferait pas d’émules parmi les jeunes paumés. Seul l’avenir...
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JMJ.K · il y a
Bravo c'est génial
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Manodge Chowa · il y a
merci beaucoup d'avoir lu complètement et surtout d'avoir aimé
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Artvic · il y a
Je vote pour le travail et la recherche de ce texte qui je pense a suscité beaucoup de temps et d'investigation. Un dialogue, une histoire, je ne suis pas créateur de nouvelles mais c'est sûrement un exercice que vous aimez faire, ça se sent et ça se lit surtout 😊🌟❤️ merci beaucoup.
Si vous passez sur ma page, je vous ferai écouter un bon vieux vinyle sur un air de rock .. 🍀

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Manodge Chowa · il y a
Merci en retard pour ce commentaire très réconfortant.
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Flore · il y a
Une très très longue nouvelle, où j'ai perdu de temps en temps le fil....Merci pour cette lecture...
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RAC · il y a
Plus un scenario qu'un nouvelle à mon avis, non ? A bientôt pour la suite si vous en écrivez une....
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Dimaria Gbénou · il y a
Je viens de découvrir votre page. Quand j'ai votre le nombre de minutes pour la lecture, je me suis dit " ooop ", c'est long. Je me suis lancé. J'avoue avoir été transporté, j'allais dire entraîner par les belles lignes qui caractérisent ce texte et rendent agréable la lecture. Bravo. Je reste abonné à votre page. Au passage, si vous avez le temps, n'hésitez pas à passer me lire.
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Manodge Chowa · il y a
Merci beaucoup!
Je le ferai avec plaisir!

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M. Iraje · il y a
Un texte qui a par moment des airs de puzzle à reconstituer.
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