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La disparition des oiseaux

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Babydelassigny

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J’ai l’habitude de me lever tôt. De mon bureau, je lève les yeux pour guetter les premières lumières, j’ouvre alors la porte-fenêtre. Le concert des oiseaux saluant le lever du soleil m’est si familier que je ne le perçois plus vraiment. Il m’a sans doute fallu un peu de temps pour réaliser le silence ce jour-là. Je sors dans le jardin et lève le nez à la recherche d’oiseaux. Quelques nuages glissent, peut-être eux aussi à la recherche d’oiseaux.
Quand Béatrice se lève, c’est la première chose que je lui dis.
— Pourquoi n’y aurait-il plus d’oiseaux, aucune catastrophe nucléaire ne s’est produite durant la nuit, que je sache ?
— Leur disparition doit être plus subtile...
— Alors ils ont décidé de déménager à cause des chats...
— Ils l’auraient fait depuis longtemps...
— Sérieusement, ce matin, je n’ai entendu aucun oiseau au lever du soleil, c’est très curieux. Et si c’était normal ? Conditions météorologiques, phases lunaires, grève générale pour cause de ras le bol de saluer le soleil... C’est vrai après tout, on n’est pas obligé d’avoir toujours le cœur gai...
— Qu’est-ce que tu as lu dernièrement te fait gamberger ?
Béatrice ironise souvent sur ma propension à faire entrer la littérature dans notre vie ; c’est un jeu entre nous qui vise à me ramener dans le champ du réel. Je suis critique littéraire et les quantités de romans que j’avale mensuellement font parfois de moi un personnage décalé... Mais il n’y a réellement plus d’oiseaux dans le jardin. Je vais à la boulangerie, persuadé que ce sera le sujet de conversation général. Personne n’en parle. Je rentre, l’oreille tendue au moindre pépiement, mais les seuls bruits sont humains.
Les oiseaux allaient être au cœur de mon premier « roman ». Fallait-il l’appeler ainsi ? En tout cas, ils m’avaient choisi comme témoin d’une curieuse mais véridique histoire.
Il me faut d’abord préciser que nous habitons au bord de la forêt de Compiègne. Au-delà du village, à l’orée de la forêt, se dresse un grand pavillon de chasse, ceint de murs de pierre le dissimulant aux yeux des promeneurs, ce qui lui confère un certain mystère. Le dernier propriétaire l’avait mis en vente et il s’était passé quelques années avant que la demeure ne trouve un acquéreur. J’avais fait la visite avec l’agent immobilier chargé de la vendre, par pure curiosité. Elle ne comportait pas tellement de pièces mais chacune était immense. Au rez-de-chaussée, un vaste salon-salle à manger s’ouvrait par des portes-fenêtres sur une terrasse qui descendait sur le parc dominé par un chêne d’une hauteur impressionnante. La taille de la cuisine laissait imaginer les festins qu’on y avait préparés. Enfin une pièce plus sombre avait dû servir de bureau- bibliothèque. Un escalier en bois menant à l’étage où trois chambres dont les hautes fenêtres donnaient sur le parc tandis que la partie nord était occupée par une salle de bains qu’on avait gardée dans son jus.
Était-ce parce que voix et pas résonnaient dans les pièces vides ? Cette maison dégageait, malgré sa luminosité, une impression morbide comme si les voix des générations précédentes s’unissaient dans un lamento poignant
Le soir je décrivis la maison à Béatrice :
— Même si j’avais l’argent, je n’achèterais pas cette propriété, son charme est lugubre.

Elle fut vendue quelques temps plus tard à un couple de parisiens, elle était conservatrice, lui historien, chercheur et auteur de nombreuses publications sur les premiers temps de la chrétienté. Des recherches sur internet m’apprirent qu’il était professeur en histoire antique à Paris-Sorbonne, spécialiste de l’Empire Byzantin. Nous décidâmes, Béatrice et moi, de les inviter à dîner, à titre de bon voisinage.
C’était un couple mal assorti, du moins je le jugeais ainsi. Lui était un grand échalas dégingandé au nez pointu surmonté de binocles cerclés de fer, aux yeux gris un peu absents, avec un cou qui pivotait comme ceux des martins-pêcheurs. Sa compagne, plus jeune, grande elle aussi était très chic, maquillée avec goût, elle parlait autant qu’il se taisait. Il était clair qu’elle prenait plaisir en notre compagnie quand il ne semblait être là que par obligation. Quand ils partirent, nous fîmes des suppositions sur ce qui pouvait les unir...
— Jérôme semble un homme très doux...
— Il a l’air du savant égaré dans un monde qui n’est pas le sien...
— Alors Suzanne est son ancrage au monde... Heureusement que vous êtes là pour nous lester...
— Merci de nous donner un rôle de poids lourd ! C’est un pur intello. Tu as remarqué qu’il n’a pas touché à son vin. Il a un appétit d’oiseau...
— Un pur intello et une amoureuse de la vie, un couple complémentaire...
— Ils n’ont pas l’air très complices, plutôt chacun sur son aire.
Dans les mois qui suivirent, les liens se resserrèrent plus qu’on aurait pu le supposer entre les femmes. Elles firent du covoiturage et eurent l’occasion d’apprendre à se connaître. Béatrice entraîna Suzanne dans sa boutique de brocante, cette dernière lui parla de Jérôme, qui, depuis l’achat de la maison, était entré dans une phase de décroissance qu’elle jugeait abusive. Elle admettait que le monde de la consommation soit liberticide mais il sombrait dans l’excès inverse. Il avait décidé de s’en tenir au strict nécessaire, renonçait à la viande, devenait parcimonieux pour l’eau et l’électricité. Il vivait cloîtré, ne sortant que pour ses cours à Paris...
Ils nous rendirent cependant notre invitation un soir de janvier. Malgré les réticences de Béatrice, j’insistai pour faire à pied les huit-cent mètres qui nous séparaient de nos voisins. Marcher dans la nuit étoilée, à la lueur de notre torche – l’éclairage public s’arrêtait chez nous – me semblait une poétique introduction à ce dîner. Ma femme ironisa que c’était plutôt pour m’attirer les bonnes grâces de Jérôme. La lune était masquée par des nuages bas chargés de neige. Béatrice me chuchota :
— C’est lugubre, on a l’impression de se rendre dans une maison hantée où vont nous attendre des spectres.
— Peut-être, dis-je, notre ami Jérôme doit avoir commerce avec eux...
Et nous fîmes des anticipations amusées sur le maigre repas qui nous serait servi et l’inconfort de la tanière où l’ours se terrait. Nous longeâmes le mur de pierre pour arriver à la haute porte cochère dans laquelle en était découpée une autre plus petite. Jérôme vint nous ouvrir. Derrière lui, les fenêtres brillaient d’une lumière bienveillante. « Il ne s’éclaire pas encore à la bougie ! » Me glissa Béatrice à l’oreille. Nous pénétrâmes dans la grande salle où brûlait un feu de cheminée. Une bibliothèque couvrait la totalité du mur opposé aux portes-fenêtres derrière lesquelles se profilait l’ombre imposante du chêne qui m’avait émerveillé à ma première visite. À ma remarque admirative sur cet arbre, Jérôme me dit qu’il avait vingt-cinq mètres de haut, plus de trois-cents ans et qu’il avait été déterminant dans l’achat de la maison...
— Trois-cents ans ! Avais-je répété, peu connaisseur en longévité des arbres.
— C’est relativement jeune, dans la forêt de Compiègne, le plus vieux en a sept-cents.
De la cuisine nous parvenaient des parfums appétissants. La convivialité de Suzanne avait eu la main sur la sobriété de Jérôme. On eût dit qu’il avait passé un pacte d’hospitalité avec sa femme. Ou bien l’image qu’elle en avait donnée à Béa était partiale... En tout cas, Jérôme ne semblait pas avoir renoncé à tous les plaisirs de la vie, leur maison était confortable, de moelleux fauteuils de cuir entouraient une table basse couverte de livres, sur un mur était accrochée une icône ancienne représentant, auréolé et barbu, un saint, peut-être Paul qui tenait dans de longues mains un livre doré... Deux lampadaires de cuivre éclairaient la pièce. Bien qu’il ne prenne que des légumes, Jérôme mangea et nous écouta. Quand la Syrie apparut dans la conversation, il prit la parole avec une passion qui le métamorphosait. Sa voix grave retentit dans la pièce comme si elle venait d’une chaire magistrale, pour nous captiver. Il avait vécu deux mois en Syrie. Il préparait alors une publication sur les chrétiens d’Orient. Il avait été accueilli à bras ouverts à Damas, dans le quartier chrétien de Bâb Tûmâ par Basil, un enseignant qui l’avait conduit à Maaoula. C’était en 2000, l’année de la mort de Hafez-el Hassad. Sur des banderoles à l’entrée du village le visage du jeune Bachar côtoyait celui de son défunt père pour souhaiter la bienvenue, avant de le remplacer définitivement. On venait d’abaisser l’âge légal minimum de candidature à la présidentielle pour qu’il puisse être candidat. Sa jeunesse laissait espérer qu’un vent de démocratie soufflerait sur le pays. Mais la vieille garde d’Hafez ferait vite comprendre les règles du jeu au jeune homme. Qui aurait pensé qu’il serait bientôt aussi dénué de scrupules que son père et que sa cruauté envers son peuple le surpasserait ? Jérôme avait été reçu au monastère de Saint-Thècle. Une petite vingtaine de moniales y vivaient alors. Il évoqua l’ouverture au monde des sœurs cloîtrées, bien supérieur à tous ces ministres des affaires étrangères qui arpentent la planète sourds et aveugles... Il avait ensuite visité le Krak des chevaliers, traversé le désert pour gagner Palmyre et terminé leur circuit à Alep. Il gardait un souvenir merveilleux de la ville, sa douceur de vivre, la beauté des façades en bois de la période ottomane, les arcades du grand caravansérail que les voitures garées dans la cour faisaient entrer dans la modernité. Alep, qui avait absorbé toutes les invasions, hittite, grecque, séleucide, romaine, arabe, ottomane avec la même facilité harmonieuse que la madrasa Halawijé, avait intégré l’ancienne cathédrale Sainte-Hélène et succombait maintenant à une guerre fratricide. Il se rappelait ses balades dans les rues de la vieille ville que les hauts murs plongeaient dans une fraîcheur délicieuse, du quartier arménien, tendu de petits drapeaux colorés fêtant le retour des pèlerins. Quartier sinistré, communauté au bord de la disparition, ville agonisant sous les tirs de roquette.
D’Alep, il avait gagné le djebel Samaan, où il avait partagé la vie des Bédouins pendant une semaine. Il gardait aussi de cette expérience un souvenir prégnant, le lever du soleil sur la terre désolée, le goût du lait caillé, le profil des greniers de pisé coniques sur le bleu métallique du ciel, les femmes sous le poids du seau d’eau posé sur leur tête, les enfants jouant dans la poussière, les hommes sans espoir ni regrets, juste là, sur terre. Enfin, il avait terminé par les ruines de la basilique Saint-Siméon, construite au cinquième siècle à la mort du saint, sur le lieu même où l’ascète avait vécu, en haut d’une colonne de douze mètres.
— Et là, dit Jérôme, quand j’ai touché la pierre, vestige de la colonne où Siméon priait, lorsque j’ai posé la main sur la pierre chaude, j’ai été empli d’une lumière vive. Je suis resté immobile, attentif à la transmission d’un message, d’une mission mais il n’y a eu rien d’autre que cette émotion étrange...
Sa voix resta suspendue sur cette phrase, il avait parlé longtemps, le feu s’était éteint, une ombre fraîche avait envahi la pièce, la neige s’était mise à tomber. Jérôme se leva pour remettre une bûche dans la cheminée, Suzanne dit :
— j’apporte le dessert.
Béatrice, avec son pragmatisme habituel demanda à notre hôte :
— Mais peut-on vraiment croire à une histoire pareille, un homme qui resterait, sans descendre sur une colonne ? Comment se nourrissait-il ? Dormait-il ?
— La plate-forme de sa colonne faisait un peu plus d’un mètre carré et ses disciples lui montaient sa nourriture dans un panier hissé par une corde. Inutile de vous dire qu’elle était frugale. Sa renommée était telle que des milliers de pèlerins se déplaçaient pour le voir. Certains utilisaient des échelles pour recevoir sa bénédiction si bien qu’il fit rehausser sa colonne à quinze mètres, se mettant définitivement à l’abri de tout contact terrestre, mais il continuait de prêcher. Il se tenait debout, mains jointes, parfois complètement plié en deux. Il dormait assis. Tout ça nous est raconté par Théodoret, son contemporain et l’un des principaux historiens ecclésiastiques de l’époque. Difficile de mettre sa parole en doute, d’ailleurs il prévoit lui-même que l’ascèse extrême de Saint-Siméon ne semblera pas crédible aux générations futures, il écrit : « J’appréhende de les écrire de crainte qu’étant si incroyable, la vérité ne passe dans la suite des temps pour une fable ». Mais il a vraiment vécu sur une colonne et d’autres à sa suite ont adopté ce mode de claustration en plein air qui alliait l’ascèse et l’isolement à une ouverture sur le monde. On les a appelés les Stylites. Vous avez du mal à y croire ? Les hommes vont souvent au-delà de leurs limites, de gré ou de force, pensez à ces hommes qui vivaient des années au fond de leurs oubliettes, aux recluses médiévales, aux Juifs terrés dans des placards les années de guerre... Où ces hommes et ces femmes puisaient-ils les ressources de survivre ? Pas dans un courage exceptionnel mais en eux.
Puis Jérôme se tut. Il s’absenta un moment et Suzanne en profita pour nous dire que la guerre en Syrie le bouleversait. Le seul contact qui lui restait était Basil dont il recevait encore des mails. Quand nous repartîmes, la neige avait cessé de tomber mais nos bottes s’enfonçaient dans une couche assez épaisse. Béatrice s’accrochait à mon bras. Nous marchions silencieux, pressés de regagner la maison.
— Finalement, l’étrangeté n’était pas là où nous le pensions, me dit Béatrice.
— Parce que tu continues de le trouver étrange ?
— Un peu mystique, non ? Où voulait-il en venir avec cette colonne qui lui envoie des ondes ?
— Sa proximité intellectuelle avec les Chrétiens d’Orient lui a donné une perception spirituelle de faits qui, pour l’incrédule que tu es, ne sont que des chimères...
— Et son Siméon qui aurait passé trente-six ans en haut d’une colonne sous la pluie et le soleil sans jamais être malade ? Peut-on croire une histoire pareille ?... Et ses besoins naturels, il les faisait comment ?
— Tu manques totalement de poésie ma chérie !
— Mais tu penses aussi qu’il s’agit d’un mythe ?
— Pas du tout... La foi des disciples a sans doute enluminé l’histoire mais elle est véridique.
— Forcément, toi, dès qu’il s’agit d’une histoire extraordinaire, tu adhères !

Il se passa huit mois entre ce dîner et l’épisode de la disparition des oiseaux. Et durant ces huit mois la vie de nos voisins changea. Suzanne raconta à Béatrice qu’elle n’en pouvait plus de la misanthropie de son mari, de ses lubies d’extrême sobriété. Elle avait demandé un poste à Lausanne où elle partirait dès qu’il se libérerait, elle ne savait pas encore si Jérôme la suivrait. Elle n’avait jamais été pour l’achat de cette grande maison devenue l’antre exclusif de son mari. Maintenant que son cycle à l’Université était terminé, Jérôme ne quittait plus son bureau, plongé dans des documents sur Saint-Siméon dont il voulait faire son œuvre majeure. Lorsqu’il ne travaillait pas, il s’installait sous le chêne à qui il s’adressait comme à un vieil ami. De fait, à part ses livres et son ordinateur, il n’avait plus besoin de rien ni de personne.
— Il est sans nouvelles de son ami syrien, avait continué Suzanne, il se reproche de ne pas lui avoir proposé de venir en France... Je vais partir sans lui ; après tout il est maître de sa vie... Toutefois, j’ai un service à vous demander... Pourriez-vous lui rendre visite de temps à autre ? Juste pour qu’il garde un lien avec le monde... Vraiment ? Merci beaucoup, je te laisserai son numéro de portable et des clés de la maison.
Le mois suivant, nous vîmes passer le camion de déménagement. J’imaginais notre voisin isolé dans sa grande maison et me demandais si la solitude lui pesait. Peut-être lui était-elle indifférente, la compagnie de ses ascètes chrétiens lui suffisait. Sa narration passionnée de son séjour en Syrie m’avait laissé penser qu’il se sentait redevable envers ce pays que la guerre déchirait. Sa position d’universitaire pacifique ne lui donnait pas d’autres moyens que l’écriture. Quelques semaines s’étaient écoulées quand je décidai tout de même de lui rendre visite. Il ne répondit pas aux coups de sonnette répétés et je finis par l’appeler sur son portable.
— C’est Pierre, je viens voir si vous n’avez besoin de rien, je suis à votre porte...
— C’est très gentil de vous inquiéter de moi mais tout va bien. J’arrive.
Il m’accueillit sur le pas de la porte sans me proposer d’entrer. Je lui proposai de venir dîner un soir. Il me remercia. Je n’insistai pas, j’étais sûr qu’il ne viendrait pas.
Il m’appela pourtant le mois suivant.
— Puis-je passer vous voir ? J’ai un service à vous demander.
Je le trouvai encore amaigri, ses yeux gris brillaient d’un éclat presque fiévreux.
— J’ai bien avancé, me dit-il, j’ai besoin maintenant de partir sur le terrain pour des investigations complémentaires.
— Vous allez en Syrie ?
— Non, rassurez-vous, je suis bien trop timoré pour affronter la guerre, je vais en Turquie où Siméon est né. Théodose II y a laissé des écrits sur lui que je trouverai à la bibliothèque d’Antioche. Je serai longtemps absent plusieurs mois et je voulais vous demander de relever mon courrier.
— Bien sûr... Quand partez-vous ?
— Vendredi. Un ami viendra me chercher pour me conduire à l’aéroport.
— Voulez-vous rester dîner ?
— Non, je vous remercie, il me reste une foule de préparatifs...
Le soir, je racontais à Béatrice sa visite :
— Nous voilà relevés de nos fonctions de « surveillants ». Tant mieux, cela ne me plaisait qu’à moitié.
— Peut-être qu’il t’a menti, qu’il part en Syrie, à la recherche de son ami...
— Alors c’est son problème... Mais je ne pense pas. C’est un intellectuel, pas un aventurier.
Les semaines passèrent. Je relevais régulièrement son courrier que je stockais à la maison, c’était les seuls moments où je pensais à lui.
Un jour, Suzanne appela Béatrice, elle avait tenté de joindre Jérôme à plusieurs reprises, en vain.
— Je ne devrais sans doute pas mais je m’inquiète. Pouvez-vous aller jeter un coup d’œil dans la maison ? Désolée de vous mettre à contribution...
Nous promîmes d’y aller le jour-même. Béatrice était ravie de son rôle de détective, moi plus réticent. J’essayai de le contacter par téléphone mais il était effectivement injoignable.
— Elle m’agace, Suzanne. Elle quitte son mari et après elle le trace.
— Elle se fait du souci, il est un peu barré, non ?
— Il est parti en Turquie, il est plongé dans ses recherches et veut qu’on lui fiche la paix, c’est tout.
Je crois que je m’étais inconsciemment promis de ne plus retourner là-bas. C’était stupide et irraisonné, je trouvais qu’il circulait dans cette maison « de mauvaises ondes ».
— Tu projettes tes lectures, me dit Béa en m’entraînant vers la maison, tu en fais le théâtre d’une histoire extraordinaire pour qu’enfin la vie romanesque se superpose à la vie réelle.
La voiture de Jérôme y stationnait, poussiéreuse. Les volets étaient fermés, ce qui plongeait la maison dans une obscurité humide. Les impostes des portes-fenêtres laissaient pénétrer un peu de la lumière dans la grande salle où ne restait que la bibliothèque et un fauteuil. Dans la cheminée des cendres froides s’étaient solidifiées, des araignées avaient tissé leurs toiles à chaque coin de la pièce. La cuisine était propre, rien ne traînait dans l’évier, mais l’ombre d’un oiseau qui se profila derrière la haute lucarne accéléra les battements de mon cœur. La pièce suivante, un bureau, était dans un indescriptible désordre. De nombreux livres étaient empilés sur le sol. J’appuyai machinalement sur l’interrupteur mais l’électricité était coupée. J’éclairai avec mon portable, jetai un coup d’œil sur les dossiers, les ouvrages emplis de feuilles de notes. Rien que de très normal... La visite de l’étage ne nous renseigna pas plus.
Nous rappelâmes Suzanne :
— Jérôme a bel et bien quitté la maison, aucun squatter ne s’y est installé.
Jérôme disparut de nos vies. J’avais demandé à la factrice de déposer son courrier chez moi directement.
Nous partîmes en vacances. À mon retour m’attendait le nombre toujours croissant des livres de la rentrée littéraire. Je m’attelais à la tâche, la fin d’été pluvieuse m’y aidait...

Dans le courant de la matinée, Béatrice m’envoie un texto : « croisé sur ma route deux pies, un pigeon et certain nombre de corbeaux... rassure-toi ».
« Ceux-là ne sont pas des oiseaux-oiseaux, ils vivent où vivent les hommes. »
« Et toi ? Tu es un humain-humain.  »
« J’essaie. »
Je m’installe sur la terrasse abandonnant temporairement ma lecture pour jouir de la douceur du soleil qui a fini par percer. Mais ça ne chasse pas la mélancolie qui m’étreint. J’épie en vain des gazouillis. Je marche jusqu’au prunier où est suspendu un nichoir déserté. La main sur le tronc, je dis, à voix haute : « ils sont où les oiseaux ? » Et j’ai soudain une vision précise de Jérôme parlant à son vieux chêne. Je me sens à la fois électrifié et pétrifié ; Béatrice n’est pas là pour me rendre à la réalité. Ma main contre l’écorce me renvoie aussi à l’histoire de Jérôme, paume sur la colonne de Saint-Siméon et sa prémonition d’un message à capter... Ai-je, moi aussi, quelque chose à entendre ? C’est ridicule. Comme je m’apprête à rentrer, un oiseau plonge vers la terrasse, suivi de près par un autre. Ils se rejoignent dans le ciel en lançant un cri perçant. Je les suis des yeux, des martinets noirs ; ils s’envolent vers la forêt, puis font une grande boucle qui les ramène au ras de ma tête comme une invitation à les suivre. Il faut que j’aille en forêt. Je rentre pour prendre, je ne sais pourquoi, les clés de Jérôme. En arrivant à proximité de chez lui, je perçois une cacophonie de piaillements stridents. J’accélère le pas, une urgence dont j’ignore tout me presse. J’ouvre la porte et me précipite dans le jardin ; ma course est arrêtée par une vision digne du film de Hitchcock : le grand chêne est couvert d’un nombre hallucinant d’oiseaux qui donnent à l’arbre l’aspect d’un monstre hurlant. À mon arrivée, ils s’envolent. Le chêne redevient un arbre. Mes yeux s’attardent sur une tache à une dizaine de mètres de hauteur. C’est une cabane reliée au sol par une échelle de corde. Depuis ma vision des oiseaux, mon corps est tout entier dans l’action. Je franchis prestement les échelons pour monter à la cabane.
Il est étendu sur un matelas, les yeux clos, ses mains croisées sur un corps décharné. Je m’approche et prends son pouls... Il bat. « Jérôme ! » Il ne réagit pas : « Jérôme !... » Un tuyau d’arrosage rentre par une ouverture ; je remplis un gobelet et tente de glisser un peu d’eau entre ses lèvres. Je lui mouille le visage. Il finit par entrouvrir les yeux. Il est plongé dans un monde où je n’ai pas accès mais il est vivant... « Jérôme, c’est Pierre, il faut boire un peu... » Ses yeux gris me fixent, une immense compassion s’empare de moi. Pourquoi s’est-il imposé ça ?
— Vous devez être conduit à l’hôpital. Tout va bien se passer maintenant...
Il bouge avec difficulté ses mains et tend le bras pour me désigner trois cahiers. Son regard semble m’en donner la responsabilité.
— Oui, dis-je en hochant la tête, je vais les garder... Maintenant j’appelle le SAMU.
Je redescends pour appeler les pompiers et j’entre dans l’appentis pour les attendre. Il y a là quantité de pommes, boîtes de lait et de céréales... Ses réserves... Combien de temps est-il resté là-haut ?
Les pompiers arrivent et je monte dans le camion avec eux. Je caresse la longue main osseuse de mon ami.

Jérôme rejoignit Suzanne à Lausanne. La maison, rachetée par un restaurateur devint « l’Auberge de la forêt ». Nous y allâmes dîner Bea et moi, des tables étaient disposées jusque sous la ramure du chêne. La cabane n’y était plus. Dans le jardin empli de chants d’oiseaux, les clients conversaient paisiblement. La guerre en Syrie pour la fin de laquelle Jérôme avait pratiqué son ascèse faisait toujours rage... J’avais été fort peu explicite avec les gendarmes qui avaient recueilli mon témoignage sur Jérôme et refusé de parler journaliste venu me questionner. De toute façon qui comprendrait son geste ? Ni exhibition ni révolte, rien qui puisse intéresser un monde friand de sensation. Juste une tentative désespérée pour retrouver l’humilité des premiers chrétiens et obtenir de Dieu les miracles qu’il leur accordait alors.
J’avais lu ses cahiers. Durant les six mois vécus dans l’arbre il avait tout noté. Des prières, des phrases de l’Ancien Testament, des réflexions philosophiques mais aussi sa perception du froid, de la naissance de l’aube, du bruit métallique du vent dans les feuilles ; puis il parle des oiseaux moins méfiants, de sa distanciation avec la terre, de sa légèreté léthargique liée à son peu de nourriture... Est-ce pour cette raison qu’il passe au jeûne total ? Je ne sais pas ; à partir du moment où il ne mange plus, il n’écrit plus...
Mon roman « La disparition des oiseaux » commence là. Même s’il s’inspire de l’histoire de Jérôme, il ne cherche pas à traduire sa quête. Il commence par le jeûne des oiseaux qui se préparent à une longue migration.

PRIX

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Babydelassigny · il y a
C'est moi qui vous dis merci Marc pour votre émotion à la lecture de mon texte. Je suis touchée de votre commentaire
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Marc du Grillon · il y a
j'en ai les larmes aux yeux. J'attendais depuis longtemps de lire un tel texte qui remplit mon vide. Je n'ai qu'un mot: Merci !!!
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour ce texte qui ne mérite que des compliments. Il est de très bonne qualité. Je vote !
Si la poésie ne vous rebute pas trop, j'ai publié "le coq et l'oie", une sorte de fable, pas trop longue sur ma page.

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Dak · il y a
bien chère bretonne . Quelle émotion de revivre cette symbiose entre vos voix, intonations , mimiques, toutes expression "concrète "de votre personnalité et vos mots qui tracent un chemin des plus fantastiques et des plus ......cacophoniques : j'ai beaucoup apprécié ces entrelacs nuancés, sensibles,sensitifs, explosifs aussi, ténus, légers, savants, bouleversants.... Jocelyne, la Champenoise.Je vote!
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Annelie · il y a
Je vote . Mon commentaire serait une répétition de celui de Patricia. Bravo, tout simplement en vous souhaitant une continuation agréable sur ce site.
Avant demain, si vous avez trente secondes pour découvrir mon poème en lice "humeur noire" : vous êtes la bienvenue ! Merci et à bientôt.

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Denis Lepine · il y a
un beau récit, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Babydelassigny · il y a
Merci de ces commentaires qui me touchent beaucoup. C'est la première fois que je publie un texte en ligne et vos encouragements me sont ptécieux
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Cajocle · il y a
Un texte de très bonne qualité. Intéressant et érudit, ce qui rajoute au plaisir de la lecture.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Dans ce texte très bien écrit se côtoient avec bonheur la rationalité la plus profonde et la quête mystique poussée à son paroxysme. La touche fantastique qui sert de fil rouge donne le ton : entre phénomène météorologique et "Les oiseaux" film emblématique. Je vote.
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