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La dernière tulipe

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Allybi

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L’homme sourit poliment à la femme qui lui adressait un regard intéressé en s’éventant vigoureusement, comme si elle craignait de manquer d’air. Pourtant, malgré son rire cristallin résonnant à travers la salle de réception et ses doigts glissant sensiblement sur le bord de son décolleté opulent, le jeune homme ne s’en montra guère ému et tourna les talons pour disparaître dans la foule.
Emma était impressionnée, elle devait l’admettre. Amusée également, que la réaction indifférente de cet inconnu qui suscitait l’émoi ou la jalousie dans l’assistance, transforme le masque de beauté poudrée de la soupirante en la grimace d’effroi d’une femme bafouée. Pour Emma, tout cela était un spectacle fort réjouissant.
Depuis trois chaudes nuits, La Riviera était animée par le rythme des plus fastueux bals organisés au nom d’une déesse à qui la luxure et la richesse avaient donné corps. Les notables de la ville rivalisaient d’imagination pour surpasser leurs concurrents et attirer les faveurs de l’esprit qui échauffait les mœurs avec tant d’abandon et d’indifférence.
Les femmes se paraient de leurs plus beaux atours pour tenter de s’élever comme les égales de cet être impalpable, ou du moins, détourner les âmes masculines du tourment de l’insatisfaction perpétuelle que seule une déesse pouvait provoquer en l’humain. Rivières de diamants jaillissant d’entre les seins, maelström de taffetas, flanelles et dentelles enserrant les bustes, déferlement de couleurs éclatantes et aguicheuses, les véritables reines de ces soirées ne manquaient pas de styles et d’aisance pour circuler dans la foule comme des cobras pistant des lapins distraits.
Emma ne faisait pas exception. Après tout, elle était également là pour pister une proie fort curieuse que l’on disait avide de chair. Et qui n’était autre que cet étranger surgi de nulle part. On le disait comte ou prince d’une province fort éloignée, exotique, ce qui suffisait en soi à attiser les convoitises et interrogations.
Pourtant, face à cet excès d’intérêt de la part des membres de la noblesse qui virevoltaient dans la salle ou prétendaient entretenir des conversations d’une importance capitale pour La Riviera, l’inconnu ne montrait qu’un masque d’indifférence, comme si tout ce décorum était fade et insignifiant par rapport à sa propre expérience.
Voilà trois nuits qu’il piquait la curiosité d’Emma, trois nuits que son appétit féroce, qu’elle croyait à jamais endormi, s’était éveillé à la vue de cet homme. Le dernier à avoir réussi à allumer la flamme au fond de son âme était mort assassiné dans ses bras sur l’autel de la chapelle où ils célébraient leur mariage... Une balle en argent logée dans le crâne de son bien-aimé lui avait volé sa raison de vivre. Ainsi, Emma avait jeté son dévolu sur cet inconnu pour apaiser ce feu qui manquait de la consumer de l’intérieur. Elle ne pouvait faire autrement.
Soudain prise de vertige, elle se dirigea vers les portes-fenêtres de la salle de réception. Les fleurs de lin amoncelées en bosquets qui décoraient la vaste terrasse de marbre l’accueillirent avec leur fragrance chaude et lourde, l’enlaçant tout entière en lui faisant tourner la tête.
Elle s’éventa inutilement pour chasser cette impression d’indolence et tenta de tirer sur son corset qu’elle sentait oppresser sa poitrine.
– Quelle plaie ces robes de couturiers, soupira une voix près de son oreille.
Sans se retourner, elle ne put empêcher un frisson de la parcourir, faisant hérisser les poils sur ses bras nus. Elle continua de s’éventer comme si elle était encore seule. Mais elle était parfaitement consciente de la présence dense et enivrante de l’inconnu tout près d’elle, à quelques centimètres de sa peau. Elle pouvait même respirer l’effluve d’une eau de toilette marquée par une pointe de musc. Une nouvelle bouffée de chaleur l’envahit.
– Ces robes sont des armures de femmes, lâcha-t-elle sur un ton polaire. Comme un chevalier qui supporte sa cotte de mailles, les femmes de cette assemblée ne se dépouilleraient de leurs robes pour rien au monde...
– Pour rien au monde, en êtes-vous sûre Milady ? souffla la voix suave de l’étranger.
Emma put clairement distinguer un sourire carnassier dans les nuances de ses intonations suaves. Elle pencha la tête sur le côté pour jeter un regard par-dessus son épaule. Elle ne pouvait le voir distinctement car ils étaient à contre-jour des chandeliers éclairant la terrasse, mais elle vit ses fines lèvres très proches de son épaule, comme s’il souhaitait lui accorder un baiser. Quelques mèches de sa longue chevelure couleur corbeau lui effleuraient la peau, telle une invitation.
– Pour rien..., murmura Emma, d’une voix incertaine.
– Ressentez-vous le besoin de vous protéger de moi Milady ? insista l’inconnu en initiant leur premier contact.
Il fit courir un index le long de sa clavicule découverte.
– Vous sentez-vous offenser quand je fais cela ?
Il promena son doigt le long de son cou, puis fit le contour de sa mâchoire, jusqu’à effleurer ses lèvres avec la pulpe de son index. La bouche d’Emma s’étira en un long sourire.
– Et si je vous disais que c’est exactement ce que je voulais de vous ?
Loin d’être étonné, l’étranger émit un bruit doux mais grave qui sonnait comme un rire. Il paraissait provenir d’une autre dimension où seule pouvait voir naître cette myriade de tonalités graves toutes étrangement distinctes les unes des autres.
– Alors vous éveilleriez ma curiosité Milady...
– Ne me dites pas qu’un prince de votre genre se sent impressionné d’avoir en face de lui une femme qui sait ce qu’elle veut et n’a pas peur d’agir pour l’obtenir ?
Sans rompre le contact entre leurs deux peaux, il se mit à rire un peu plus fort, comme s’il se moquait sans détour d’elle.
– Vous me dites prince ? releva-t-il en se penchant plus près de sa bouche.
– On vous dit prince, rectifia-t-elle. On vous dit investi d’une mission importante...
– Ma mission est capitale..., confirma-t-il d’une voix lointaine, comme s’il s’était éloigné de plusieurs mètres d’elle.
Ça n’était pourtant pas le cas. L’air entre eux devenait irrespirable. Ils en venaient à partager les mêmes bouffées d’oxygène, tandis qu’Emma perdait lentement la notion du temps, de l’espace. Le monde se recroquevillait sur eux, obscurcissant son horizon. Le brasier semblait gagner un peu plus de terrain, mordant littéralement sa peau, la grignotant langoureusement de l’intérieur. Elle se retourna complètement vers l’étranger et put enfin plonger directement dans le mordoré de ses yeux. Le miel des orangers de son verger avait cette couleur d’or fondu. L’idée lui traversa que le diable pouvait avoir un regard tout aussi hypnotisant...
– J’espère ne pas trop empiéter sur cette mission capitale, murmura Emma qui avait tout à coup l’impression de flotter.
– Bien au contraire.
L’inconnu glissa un bras autour de sa hanche, comme pour la soutenir et en effet, elle se rendit compte qu’elle avait besoin qu’il la retienne. Elle se laissa aller contre la paume de sa main qui épousait avec perfection le creux de ses reins. Mais le satin de sa robe ne suffit pas à empêcher la brûlure de ce contact physique. Elle eut l’impression de ne plus pouvoir respirer. Sa poitrine, pressée contre le torse de cet homme enjôleur et magnétique, se mit à tressauter, de plus en plus fort tandis que le sourire du chevalier tout de noir vêtu s’épanouissait.
– Vous êtes ma mission Milady, soupira-t-il contre sa bouche. Vous êtes d’une beauté si captivante, unique en son genre. Il m’a fallu beaucoup de temps pour m’en rassasier...
Tout en soufflant ces mots, il enroula une boucle de ses cheveux de la couleur d’un feu de forêt autour de son index et l’admira quelques secondes.
– Je savais que le vert de cette robe vous irait à merveille, un petit cadeau pour vous remercier d’avoir fait vaciller ma certitude et mon objectif...
Emma l’écoutait sans parvenir à fixer son attention sur les mots qui sortaient de sa bouche terriblement tentatrice. Elle rêvait que celle-ci achève de lui faire rendre les armes. Tandis qu’elle l’admirait avec tant d’adoration, une main vint supporter sa nuque avec douceur.
– Même si je reste persuadé que seule votre robe de mariée a su capter votre beauté.
Quelque chose remua alors au fond de la mémoire d’Emma qui cligna des yeux, comme pour se réveiller.
– Ma robe de mariée ? répéta-t-elle d’une voix incertaine et faible.
– Les taches de sang étaient la cerise sur le gâteau, elles ont été une véritable révélation pour moi, continua l’inconnu qui paraissait désormais tourner avec elle dans le simulacre d’une valse.
Pourtant, Emma ne sentait plus ses jambes bouger. La brûlure qu’elle ressentait depuis le début de la soirée s’était transformée soudain en une langue de glace. Elle avait l’impression d’être glacée de l’intérieur.
– Je ne pouvais retirer à ce monde une pareille merveille... Du moins pas encore. Alors, j’ai patienté, beaucoup patienté...
Maintenant, Emma avait toute conscience que ce n’était plus elle qui menait la danse. Elle savait qu’elle aurait dû se dégager de l’emprise de cet homme, mais elle n’y parvenait pas. La tête légèrement basculée en arrière, elle regardait les étoiles tourbillonner autour d’eux dans un ballet magique.
– Et savez-vous ce que j’ai compris chez Emma ? Après tant de patience, de temps écoulé, vous me fasciniez chaque jour un peu plus. Vous êtes une ancre à laquelle je me rattachais sans en avoir conscience. Mais cela ne se peut. Pas entre nous...
Emma crut voir s’éteindre la lumière d’étoiles millénaires tandis qu’elles disparaissaient au-dessus de sa tête. Tant de beauté et de lumière qui s’évanouissaient à jamais pour ne plus jamais renaître. Les larmes lui montèrent aux yeux. Mais celles-ci refusèrent de couler, comme si son corps renonçait à montrer la moindre émotion. Il se montrait aussi silencieux que ce jour où sa robe de mariée s’était retrouvée constellée de rouge et que son bien-aimé s’était effondré à ses pieds, les yeux grands ouverts vers la coupole de la chapelle qu’ils ne voyaient plus. Aussi sec que son cœur qui s’était soudain arrêté de battre et aussi froid que le regard qu’elle avait tourné vers la main tatouée d’une tulipe noire, coupable d’avoir tiré la balle meurtrière.
Cette même tulipe noire qu’elle avait aperçue quelques minutes auparavant sur la main qui soutenait sa nuque. L’étranger la redressa complètement et vint nicher son visage tout contre son oreille.
– Une telle beauté n’a pas le droit de se faner, ni d’être défigurée, je m’y refuse. Elle doit être saisie dans sa pleine vitalité et figée dans le temps, telle une déesse pour laquelle on érige des statues de marbre...
Et comme une statue, Emma sentit sa poitrine se durcir et refuser tout mouvement pour faire fonctionner son cœur. Elle se rendit compte alors que c’était lui qui la portait. Son corps tout entier semblait pétrifié. Les lèvres enfiévrées qui l’embrassèrent ne permirent nullement de faire fondre la glace dont elle avait l’impression d’être recouverte. Elle savait que c’était exactement le processus qui se produisait pour une étoile avant de voir sa lumière décliner puis s’évanouir complètement dans le ciel. C’était le prix à payer à la nature.
– Vous êtes ma plus belle œuvre Milady, se vanta l’étranger alors qu’Emma ne distinguait plus qu’un halo de lumière diffus autour de son visage.
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Rtt · il y a
Je découvre au tournant d'une page , et je pense au petit garçon qui joue en face de la maison, à attraper des papillons armé d'un grand filet tout colorié, il leur fait quoi, aux papillons, le p'tit garçon, une fois rentré à la maison?
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Allybi · il y a
La cruauté brille en chacun de nous, aiguisée chez l'un par la jalousie, chez l'autre par la passion, mais elle est bien là, comme l'épée de Damoclès, prête à trancher des têtes :)
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