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Saint-Maur

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FINALISTE
Sélection Jury

Il n’avait jamais été horloger... En fait, dans ce qu’on a coutume d’appeler la vie active, Isaac Lanternier occupait l’obscur état de rond-de-cuir au fin fond d’un sombre et poussiéreux bureau à la sous-préfecture, dans le recoin presque oublié d’une non moins sombre et poussiéreuse sous-direction : L’Enregistrement... L’enregistrement de quoi ? Nul ne le saura jamais...
Petit bonhomme rondouillard au teint rougeaud, Isaac avait peu à peu tout perdu de la jovialité qu’il avait héritée de ses parents, crémiers de leur état et toujours prêts à pousser la chansonnette pour leur famille ou leurs pratiques. Il faut dire qu’exercer la profession – si honorable soit-elle –,  d’agent surnuméraire de deuxième classe à l’Enregistrement ne pousse pas particulièrement à la gaudriole, surtout quand le fonctionnaire en question n’a qu’une idée très relative de son rôle et, qui plus est, de son utilité.
Et de fait, hormis la calligraphie de la date du jour sur le grand registre, l’enregistrement d’une ou deux – parfois trois, mais c’était très rare, en tout cas jamais plus –, notes de service et sa mention sur le grand registre noir, l’allumage et l’extinction du bec de gaz du bureau, Lanternier passait ses journées à lorgner sur la grande pendule fixée au mur en face son bureau, attendant qu’elle marque midi puis dix-neuf heures. Midi pour sortir déjeuner, et dix-neuf heures pour regagner ses pénates... ou plus exactement les pénates de ses parents, rue du Puits, au-dessus de la crèmerie à l’enseigne quelque peu... hâtive : Lanternier et fils.
Des frasques de sa jeunesse – s’il y en eut –, le petit fonctionnaire ne gardait que de très vagues réminiscences. Ce dont il se souvenait c’est qu’il lui semblait éprouver depuis toujours une sainte aversion pour tout ce qui est laitage : fromages, crèmes et autres. Plus rien de blanc et de moelleux ne trouvait grâce à ses yeux. Ce qui était pour le moins regrettable, car le fait d’occuper encore à l’âge adulte sa chambre d’enfant de crémiers l’obligeait à supporter l’odeur prégnante et aigre de tous les produits que recèlent une crèmerie et sa réserve... Et ce d’autant plus que la réserve se trouvait dans la pièce contiguë à sa chambre.
Le seul souvenir d’enfance qui lui restait était sa passion pour les activités d’un voisin de ses parents. Toujours penché sur son ouvrage, une monoculaire rivée sur l’œil droit, le vieil homme – il n’était sans doute pas si vieux que ça, mais les yeux de l’enfance sont impitoyables –, passait son temps à manipuler tout un outillage de minuscules instruments, et à régler ou réparer montres, pendules et horloges. Cette minutie plaisait tant au petit Isaac qu’il passait tout son temps, entre la sortie de l’école et le repas du soir, ainsi que tous ses jeudis, à regarder l’artisan régler, réparer, redonner vie à tout ce qui servait à mesurer le temps... Tant et si bien que l’horloger – solitaire de son état –, avait fini par l’adopter, un peu comme un animal de compagnie. Car, à part le bonjour d’usage, c’est le silence qui servait de moyen de communication et de lien entre les deux êtres. L’un buvant des yeux tout ce que l’autre faisait à gestes menus, quasiment imperceptibles.
Pour autant, Isaac, malgré les multiples tentatives de l’horloger auprès de ses crémiers de parents pour lui apprendre, en tant qu’apprenti, le métier, s’étaient toutes soldées par des échecs. Lanternier père, fort déçu que son fils – son fils ! –, ne pût supporter les laitages, en désespoir de cause, s’était pris à rêver pour lui d’un avenir et d’une vie sinon meilleure, du moins aux antipodes de ce que lui apportait son quotidien de commerçant toujours à la merci des caprices d’une clientèle sans cesse plus exigeante. Le fromager n’était d’ailleurs pas loin de penser que l’existence de son voisin horloger était pire que la sienne. À se gaspiller les yeux sur des mécaniques qui ne rapportaient rien ou si peu. C’est tout dire que l’autre était miséreux à ce point qu’il n’avait même pas été capable de se trouver une femme !
La suite, vous vous en doutez un peu. Plusieurs années s’écoulèrent sans que rien ne se passe et dans les jours qui suivirent sa réussite à l’examen du brevet, Isaac se vit proposer une place au bureau de l’Enregistrement. En fait, il se trouvait qu’un des clients assidus de la fromagerie parentale y occupait un poste de chef de bureau et qu’il était éminemment corruptible. Quelques crémeuses et fromagères libéralités suffirent à convaincre le bonhomme de servir de parrain au jeune diplômé.
Ce nouvel état de fait eut quelques conséquences pas toutes négatives sur la vie d’Isaac. Tout d’abord, quand le clairon du service militaire sonna pour lui, son statut de fonctionnaire le mit à l’abri – à moins que son bienfaiteur ait fait jouer ses relations... Il se retrouva affecté dans l’intendance et fit son armée dans un des forts du port de Toulon. Autant dire que s’il en avait eu la possibilité, il aurait eu le loisir de rentrer dormir chaque soir dans sa chambre de garçon. Son emploi à l’Enregistrement signifiant rentrée d’argent assurée et régulière, le jeune homme devint de fait le banquier de ses parents – vous le savez, le commerce ça va ça vient et il y a plus de vaches maigres que de périodes fastes –, qui n’hésitèrent pas en outre à lui réclamer un loyer pour la pension complète dont il profitait depuis sa naissance... Eh oui, pour son géniteur, plus boutiquier que père, il n’y avait pas de petits profits.
Et pour finir, le voisin horloger dut se faire définitivement à l’idée qu’Isaac ne lui succéderait jamais, sa voie ayant une fois pour toutes bifurqué. Néanmoins, cela n’entama en rien les relations amicales et silencieuses entre eux. Le jeune fonctionnaire venait le trouver presque chaque soir au sortir de son bureau poussiéreux, dans sa petite boutique et passait une heure en sa compagnie à l’observer dans ses gestes minutieux d’horloger...
Mais je me rends compte que je ne vous ai pas encore parlé de la pendule qui est au cœur de cette histoire. Au fond de l’échoppe de l’horloger, derrière le petit comptoir qui lui servait à la fois d’atelier et de bureau, fixée au mur, trônait une superbe pendule à balancier d’au moins un mètre de hauteur. Une pendule en bois d’ébène et palissandre. Son cadran rond était protégé par une vitre épaisse ressemblant à un bloc de cristal. Au centre du cadran trottaient deux aiguilles d’or en forme d’épées qui marquaient les heures inscrites en chiffres romains. Et, tout autour de l’orbe de verre, une devise en latin formait un cercle autour du cercle. Les lettres d’or se déployaient pour écrire : « vulnerant duae sagittulae suae tertia necat ».
Isaac était tombé dès le premier jour en amour de cette pendule dont l’horloger ne semblait pas faire cas. Une fois, il osa lui demander ce que signifiaient ces mots et, sans même se retourner, le vieil homme lui avait répondu sans la moindre hésitation : « Ses deux glaives – ses deux aiguilles –, blessent, la troisième tue ». N’étant pas encore en âge de comprendre la complexité et les mystères de la vie et de la mort, l’enfant demanda à son mentor quelques éclaircissements sur le sens de cette phrase. L’autre, en guise de réponse, lui adressa un énigmatique sourire et le gratifia d’un « Tu verras petit. Quand tu seras grand, tu comprendras ». Le jeune garçon se le tint pour dit et passa à son occupation favorite : l’observation attentive des doigts de l’horloger et la suite de ses gestes aussi précis que minutieux. Comme les autres jours.
Quelque temps, et quelques décès parmi les proches de ses parents, plus tard, Isaac apprit par expérience que l’étrange devise de la pendule faisait tout simplement référence au temps qui passe. Aux heures qui rapprochent inexorablement l’homme de sa fin, jusqu’à la toute dernière qui le fauche et l’envoie – comme on dit –, ad patres. Une autre fois, Isaac, encore enfant, avait osé rompre le sacro-saint silence de l’échoppe pour demander à l’artisan d’où lui venait ce bijou d’horlogerie. L’autre, sans lever la tête de son ouvrage, comme à son habitude, lui avait expliqué que la pendule lui avait été léguée sur son lit de mort par celui qui lui avait tout appris de son métier. Et, celui-ci la tenait de son maître ès horlogerie qui la tenait du sien. Et cela remontait, si l’on peut dire, à la nuit des temps. Pour clore la discussion, le vieil homme avait ajouté qu’elle était dotée d’un grand, d’un immense pouvoir...
En réponse à Isaac qui cherchait, évidemment, à en savoir un peu plus sur ce supposé pouvoir, l’horloger fit sa mimique préférée – vous savez, le sourire énigmatique... –, et se contenta d’ajouter : « Tu verras petit, quand tu seras grand, tu comprendras... »

Treize années passèrent. Et la réponse si longtemps attendue par Isaac finit par arriver. Un soir, comme pratiquement tous les autres, en sortant du bureau, l’agent surnuméraire fit un détour par l’échoppe de son ami l’horloger. Il le trouva bien mal en point. L’autre avait un teint terreux et n’arrêtait pas de tousser – d’une toux rauque qui donnait l’impression qu’il allait expectorer l’un de ses poumons. Néanmoins, malgré son état de santé, il travaillait néanmoins avec encore plus d’acharnement que d’ordinaire... comme si sa vie en dépendait. D’ailleurs il leva à peine la tête lorsqu’Isaac fit son entrée. Machinalement, celui-ci, avant de prendre sa place habituelle dans le coin le plus sombre de la boutique, jeta un coup d’œil à la pendule sur le mur derrière le vieil artisan. Et ce qu’il vit – sans qu’il sût pourquoi –, l’inquiéta. Le balancier de l’horloge murale était arrêté et les aiguilles marquaient 5h20. De plus, outre les aiguilles immobiles, une trotteuse qu’il n’avait jamais remarquée auparavant tournait à leur place et était pratiquement arrivée au II du cadran...
Avant qu’il n’ait ouvert la bouche pour demander quel était ce prodige, son vieil ami, sans s’arrêter de travailler, lui expliqua tout.
« Isaac, le temps est venu pour toi d’avoir la réponse à la question que tu m’as posée voilà maintenant treize ans sur le pouvoir de la pendule. Vois-tu, chaque fois que son balancier cesse son mouvement, cela signifie que quelqu’un qui vit sous le toit où se trouve l’horloge va mourir dans les douze heures qui suivent. À partir de l’instant où son mécanisme s’arrête, une sorte de trotteuse, invisible le reste du temps parce que dissimulée sous les aiguilles, fait son apparition et se met à tourner. Cela signifie que le compte à rebours fatal vient de commencer et qu’il reste exactement une demi-journée – un tour de cadran –, à celui qui doit rejoindre le royaume des morts pour régler ce qui lui reste d’affaires terrestres avant de passer de l’autre côté. Comme tu peux le voir, vu la position de la trotteuse – je devrais dire : la faucheuse ! –, sur le II, il me reste très exactement dix heures, pas une minute de plus, pour terminer mes travaux en cours. Et, à 5h21 précises demain matin, je ne serai plus de ce monde... Ensuite, la trotteuse fatale reprendra sagement sa place derrière le mécanisme des aiguilles qui repartiront comme si rien ne s’était passé... et la pendule redeviendra une pendule tout à fait ordinaire. »
Noyé de chagrin, Isaac vitupéra contre ce qu’il considérait comme la pire des injustices. Puis brusquement, son visage s’éclaira : son ami n’était pas le seul occupant de l’immeuble dans lequel sévissait la pendule, il y avait des logements au-dessus de l’échoppe ! S’affairant plus que jamais, l’horloger le détrompa malheureusement :
— Les derniers locataires ont été expulsés ce matin... Le propriétaire de l’immeuble veut tout raser de toute façon pour construire un bel hôtel ou je ne sais quoi de plus... huppé. Moi, si je suis encore ici c’est que j’ai seulement obtenu un délai supplémentaire compte tenu de mes activités. Tu vois, si j’avais vécu, je n’aurais eu qu’un mois pour ficher le camp. Mais tel ne sera pas le cas et, finalement, ce n’est pas plus mal. De toute façon je n’aurais jamais pu me faire à l’idée de quitter le quartier. J’y ai bien trop d’habitudes... 
— Mais... vous allez laisser vous faire alors... et qu’est-ce que vous allez faire jusqu’à... l’heure... ne put s’empêcher de s’insurger, en sanglots, Isaac.
— Rien de plus que les autres jours, de toute manière je ne peux pas échapper à mon destin, alors... lui répondit l’artisan entre deux quintes de toux qui faillirent avoir raison de lui avant l’heure fatidique.
— J’ai encore quelques réparations à faire et deux trois commandes à honorer. Voilà pourquoi tu m’as trouvé aussi affairé quand tu es arrivé. J’espère que je pourrai aller au bout de ce qu’il me reste à faire et que je serai à jour d’ouvrage quand sonnera ma dernière heure... Tu sais, celle qui tue. Maintenant, excuse-moi petit, mais j’ai encore beaucoup à faire. Avant de partir, prends ce bout de papier, j’y ai inscrit mes dernières volontés. Au dos de la feuille, tu trouveras aussi la liste des clients pour lesquels j’ai encore du travail à faire. Si tu veux bien, c’est toi qui te chargeras de leur ramener leurs montres et leurs horloges réparées et tu encaisseras en mon nom ce qu’ils me doivent...
— Ah ! une toute dernière chose. Je voudrais que demain matin, à 5h22 précises, tu reviennes à l’échoppe accompagné d’un médecin. Je sais qu’il y en a un, un de mes clients, qui habite à un pâté de maisons d’ici. C’est pour qu’il constate que mon décès est intervenu naturellement. Et il pourra te signer le permis d’inhumer. Cela te servira de preuve et te sera utile pour les démarches que tu devras faire par la suite...
La suite, c’était bien sûr – le vieil homme ne s’était pas trompé –, les obsèques et les démarches de la succession de l’horloger décédé à 5h21 du matin précises... Isaac, après avoir beaucoup pleuré sur le sort de celui qu’il considérait plus comme un père – même s’il n’avait pas été son géniteur –, qu’un ami, se plia fidèlement à ses dernières volontés... Quant au bout de papier que l’horloger lui avait remis, eh bien il faisait d’Isaac à la fois son exécuteur testamentaire et son légataire universel. Oh ! Évidemment, compte tenu de son état de quasi indigence, Isaac n’eut pas grand-chose à solder. Outre le paiement posthume des dernières réparations, le vieil homme ne disposait que d’un minuscule pécule qui suffit néanmoins à régler quelques modestes dettes contractées auprès de ses fournisseurs et de couvrir les frais d’obsèques. Prévoyant, l’horloger avait fait l’acquisition quelque temps auparavant d’un tombeau – un quinzenaire –, dans le carré des pauvres au cimetière de Saint-Maur.
L’échoppe fut restituée en l’état au propriétaire qui se contenta de bonne grâce des outils du vieil homme en guise de solde de loyer. Isaac ne conserva – dernier clin d’œil, si l’on peut dire, à son enfance –, que la monoculaire qui l’avait tant impressionné la première fois qu’il l’avait vue à l’œil de l’horloger... Et pour seul héritage, Isaac reçut la fameuse pendule qui se transmettait depuis des siècles d’horloger à horloger... Bien sûr, il n’était pas du métier, mais il avait tant admiré son ami qu’il méritait bien cette compensation... enfin si l’on peut dire...
Vous vous doutez bien que, connaissant son redoutable pouvoir, c’est seulement par fidélité à la mémoire de celui qui avait été son silencieux mentor, mais avec une grande appréhension qu’il accrocha l’objet diabolique, digne descendant des sœurs Parques en personne, sur le mur en face son lit, dans la chambre qu’il occupait toujours – n’ayant jamais quitté le nid parental pour convoler. Au début, quand il était dans sa chambre, il ne se passait pas une heure sans qu’il ne scrutât avec angoisse l’horloge, s’attendant à tout moment à voir la mécanique infernale se déclencher pour lui annoncer son trépas prochain. Puis avec le temps, cette sensation désagréable s’estompa peu à peu – il en va ainsi de toute chose –, jusqu’à ce qu’il finisse par oublier la dangerosité potentielle de la pendule qui continuait de son côté à tictaquer tranquillement. Désormais, quand il la regardait, Isaac voyait surtout en elle le témoin des plus belles heures de son enfance et de sa jeunesse : celles passées auprès de son vieil ami l’horloger.

Tant et si bien qu’à force de voir osciller le balancier de la pendule de gauche à droite et de droite à gauche, Isaac faillit ne pas se rendre compte qu’il venait de s’immobilisait et que la trotteuse fatale venait d’apparaître. Dix heures s’étaient déjà écoulées depuis le déclenchement du mécanisme. Désemparé, le petit fonctionnaire, conscient de l’inutilité de toute tentative de résistance contre l’arrêt de mort qui venait de tomber, se résigna. Comme le vieil horloger avant lui, il tenta de s’absorber dans d’inutiles tâches de classement et de rangement. Mais, dès lors, Dieu que le temps de la mise à mort lui parut long ! Enfin, la trotteuse – la faucheuse, comme l’avait nommée son ami –, finit par s’arrêter. Isaac ferma alors les yeux, d’où s’échappaient des larmes, dans l’attente imminente de sa fin. Mais, à son immense soulagement, aucun couperet ne s’abattit...
Au moment précis où le compte à rebours fatal prit fin, le bruit sourd de la chute de quelque chose de lourd résonna au-dessus de sa tête, à l’étage supérieur. Le choc fut tel que l’ensemble de la bâtisse trembla ! Lanternier fils reprit ses esprits et se souvint subitement – tout en essayant de maîtriser le tremblement convulsif qui lui secouait tout le corps –, que ses parents vivaient au deuxième et dernier étage, pile au-dessus de sa chambre.
Il grimpa quatre à quatre les marches qui le menaient à l’appartement parental. Il poussa la porte entrouverte de la chambre et trouva son père agenouillé près du corps inerte de sa mère entièrement nue, recroquevillée sur elle-même. La forme lui fit penser – vision ô combien incongrue en pareil moment et qu’il chassa aussitôt de son esprit –, à un fœtus géant... Le médecin appelé sur les lieux ne se montra pas très regardant quant aux conditions du décès. Il fit par exemple complètement abstraction des traces brunes qui parsemaient le corps de la victime. Quant à la vilaine plaie béante qui barrait son front, il la mit sur le compte de la chute. L’homme de l’art, compte tenu de l’âge de la défunte et... de la bouteille de cognac que lui fit discrètement passer le père Lanternier, conclut à l’arrêt cardiaque et signa le certificat de décès dans ce sens.
Isaac, qui avait assisté au pseudo examen médical, n’en crut pas ses oreilles. Pourtant, il se souvenait parfaitement avoir vu, en entrant dans la chambre suite à la chute du corps, son père en larmes agenouillé près de sa mère. Mais ce dernier portait une chemise éclaboussée de rouge et tenait un tisonnier dont il tenta de se débarrasser discrètement. Néanmoins il ne pipa mot. Il savait que ses parents ne s’entendaient plus depuis qu’ils avaient mis la crèmerie en vente à la suite d’ennuis de santé. Et leurs chansons avaient cédé la place à des disputes de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes. Combien de fois, le fils avait vu sa mère descendre l’escalier en larmes et aussi mal en point que si elle avait reçu des coups. Il en avait évidemment déduit que son père la battait.
Mais, ne les aimant pas plus l’un que l’autre, il s’était bien gardé de s’immiscer dans leurs différends conjugaux. Après tout, c’était leur problème, pas le sien. Le résultat, il venait de l’avoir sous les yeux. Ce ne fut donc pas la perte de sa mère qui affecta Isaac, mais la terreur rétrospective d’avoir échappé de justesse au verdict impitoyable de la pendule.
Après les obsèques, la vie reprit presque son cours normal. Presque, parce que le père Lanternier, s’ennuyait ferme depuis sa cessation d’activité et, ne sachant rien faire d’autre que de vendre des produits laitiers, décida de faire de son fils son souffre-douleur de substitution entre deux de ses passages de plus en plus alcoolisés et de plus en plus fréquents par l’Élégant dont le patron avait bien connu la fromagerie au temps de ses plus belles heures et qui abreuvait Lanternier père par amitié... mais aussi par une sorte de repentir pour avoir goûté aux charmes de son accorte épouse désormais disparue, quelques trente ans auparavant... mais ceci est une autre histoire. Quant à Lanternier fils, d’un naturel indolent et d’un caractère empreint de faiblesse, il se laissa faire quelque temps. Mais au fur et à mesure que le vieillard s’affirmait davantage dans son rôle de tyranneau domestique et que, pris de boisson, il le confondait de plus en plus avec sa femme – il essaya même de lever la main sur lui malgré ses quarante-cinq ans bien tapés –, Isaac se mit à le haïr, jusqu’à souhaiter sa mort...

Il lui fallut attendre encore douze ans ! Douze ans de brimades, de coups bas, de colères et de démonstrations de démence sénile, pour caresser enfin l’espoir de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes lorsque le mécanisme caché de la pendule se remit en route. Et, cette fois-là, à bout de patience et remâchant depuis des années une hypothétique vengeance à l’encontre de son tortionnaire de père, Lanternier fils ne réagit pas du tout de la même façon que lors du décès de sa mère. Il se mit au contraire à réfléchir posément : lequel de nous deux la pendule a-t-elle choisi ? La victime est-elle désignée d’avance et son nom écrit bien avant sa disparition dans une espèce de grand livre du destin ou est-ce un pur hasard ? Après tout, il avait vu son père armé du tisonnier quand sa mère était morte... son père qui était devenu sans le savoir l’exécuteur des basses œuvres de la terrible horloge. Il pouvait donc, si son raisonnement était bon, influencer l’arrêt de mort en faisant de son géniteur sa prochaine victime.
Néanmoins, soit par pacifisme soit – ce qui est le plus probable –, par lâcheté, Lanternier fils n’était pas porté sur les méthodes violentes... Il n’avait pas hérité ce travers de ses parents. Mais il savait son père gravement malade du cœur et se dit qu’en lui faisant une peur de tous les diables, il le ferait facilement passer de vie à trépas, quitte à pousser son corps inerte dans l’escalier pour compléter le travail. Une bonne façon d’échapper à la vindicte de la terrible mécanique. Il lui vint alors une idée qu’il trouva tout simplement géniale.
Dans un premier temps, il s’ingénia à faire beaucoup de bruit. Suffisamment pour être entendu de l’étage supérieur. Puis, il descendit ostensiblement l’escalier et claqua la porte d’entrée de toutes ses forces, pour faire croire à son père qu’il venait de s’absenter. Evidemment, il n’était pas sorti et il rentra à pas de loup dans sa chambre. Là, il mit à profit sa ressemblance tant au plan de la silhouette qu’au niveau de ses traits avec sa défunte mère, pour se maquiller avec soin, comme elle avait coutume de le faire avant l’ouverture de la crèmerie. Dans une malle, il récupéra ensuite une longue robe lavande à petites fleurs violettes et le tablier blanc qu’elle passait pour servir les clients. Pour compléter le tableau, il se coiffa de la charlotte blanche de sa mère. Enfin, il poussa le souci du détail à l’extrême en chaussant la paire d’escarpins qu’elle portait tous les jours. Bien sûr, la pointure n’était pas la bonne, mais la mise en scène prévue ne devant durer en tout et pour tout que quelques minutes, il n’aurait pas le temps d’avoir mal aux pieds.
Il se mira à plusieurs reprises dans la glace de son armoire. Il trouva l’effet saisissant et se serait sans doute fait peur en d’autres circonstances tant il ressemblait à celle qui était tombée sous les coups de tisonnier de son mari. Assis sur son lit, il patienta en attendant que l’heure fatale – celle qui tue –, fut presque arrivée. Deux minutes avant l’échéance fatale, il redescendit les quelques marches qui séparait sa chambre de l’entrée, ouvrit la porte à grand bruit et la claqua pour faire croire à son retour...
Comme il s’y attendait, Lanternier père, sans doute en mal de méchanceté, l’appela du deuxième étage. « Isaac ! Isaac, monte ! J’ai besoin de toi ! Tout de suite ! » Par expérience, Isaac savait que le vieux se tiendrait sur le palier, en haut des marches, tapant de sa canne sur le parquet de plus en plus fort jusqu’à ce que son fils le rejoigne. Et, cette fois, il serait sans aucun doute surpris de voir, à la place de son fils, monter le spectre de sa femme. Contrefaisant du mieux qu’il le pouvait la voix de sa mère, Isaac répondit à l’injonction paternelle : « J’arrive mon amour ! J’arrive ! Je viens te chercher ! Tu verras comme il fait frais dans notre joli tombeau ! Et puis, je m’ennuie toute seule ! Tu es prêt ? J’arrive mon amour ! ». En parlant, il attaqua les marches qui – pensait-il –, l’amèneraient d’abord à son père puis à la liberté.
Isaac ne s’était pas trompé. À la vue de ce qu’il pensait être une revenante, le vieillard se mit à trembler, ses traits, virant au gris, se brouillèrent et il porta la main à son cœur. Titubant de plus en plus au fur et à mesure que le fantôme qui réclamait vengeance montait vers lui. Les yeux exorbités, il en laissa même tomber sa canne en s’affaissant comme un pantin désarticulé quand Isaac parvenait à l’avant-dernière marche. Mais celui-ci, déjà empêtré dans les replis de la robe trop longue, se prit les pieds dans la canne qui avait commencé à glisser le long des marches. Déséquilibré, il dévala tout l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée où il atterrit pile au moment où la pendule reprenait son cours normal...

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Sant-Maur ! Je relis avec beaucoup de plaisir votre passionnante nouvelle !
Je profite de mon passage pour vous inviter à lire mon sonnet "Paysage nocturne" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai aimé l'idée et la relation entre le héros et l'horloger :)
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Hugo Canesson · il y a
Etonnant. En haleine ! Merci .
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Ginette Vijaya · il y a
Étrange histoire où le temps s'écoule sur un autre mode . Mes votes renouvelés.
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Moniroje · il y a
savouré jusqu'à
normal...

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Jusyfa · il y a
Un horloge à détruire sans aucun doute, une nouvelle en finale bien méritée, j'ai apprécié, bravo +5*****
Sans vouloir vous obliger je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Bonne finale Saint-Maur!
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Florane · il y a
On ne peut forcer son destin
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Catherine Perrin · il y a
Une nouvelle intrigante. Bravo
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Luc Michel · il y a
Belle idée ! Peut-être deux ou trois petites choses à corriger sur le style mais l’ensemble est plaisant et se lit très bien !
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