la dernière heure

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Elle s'ennuie. Le cours de la dernière heure est toujours interminable, les élèves sont fatigués, affamés, impatients de rentrer chez eux. Elle entend des petits rires discrets, des chuchotements, les raclements des chaises de ceux qui se trémoussent, incapables de rester tranquilles plus longtemps. Elle, elle s'ennuie juste. C'est une matière qui ne l'a jamais intéressée et elle l'affiche ouvertement en se tenant affalée sur sa table, les yeux tournés vers la fenêtre. Elle n'entend même plus son prof, sa voix est devenue un bruit blanc qu'elle ne remarque que lorsqu'elle s'arrête. Elle le voit pourtant, il fait déjà nuit dehors et les lumières de la salle projette son reflet sur l'écran de la fenêtre. Il écrit des formules alambiquées sur le tableau vert, des x et des y et des zéros... Putain, que c'est ennuyeux ! Elle lâche un soupir à fendre le cœur. Elle sait bien qu'elle devrait noter ces équations, enfin au moins une partie, mais là, vraiment elle s'ennuie trop. Toute motivation l'a quittée, à part celle d'attendre que le temps passe. Elle voit ça comme une espèce de « Voyage au Bout de l'Enfer », version scolaire.
En général elle aime bien observer les gens qui marchent dans la rue, essayer de deviner des choses sur eux, de s'imaginer de petits dialogues dans sa tête.
« Brian, tu sais comme je t'aime mais rester avec toi alors que tu portes ce pantalon vert... c'est impossible !
- Brenda, je l'ai acheté en soldes à Primark, une bonne affaire ne peut nous séparer ! Notre amour ne serait donc pas plus fort qu'une erreur de deuxième démarque ? »
Ce genre de choses.
Sauf qu'aujourd'hui il pleut et les rues sont désertes. Les rares passants se cachent sous leur parapluie noir, ce qui met un sérieux coup de frein à sa créativité. Déçue, elle se met à regarder l'arbre qui pousse de l'autre côté de la vitre, au bord du trottoir. Peut-être un marronnier. Ou un chêne. Un platane ? En réalité elle n'en sait rien, c'est juste un arbre qui fait partie de la catégorie de ceux qui ont un tronc et des feuilles. Tiens, elle pourrait peut-être compter les feuilles pour s'occuper ? Arrivée à 27 elle baille et ses yeux commencent à la piquer. Elle décide d'abandonner le végétal à son triste sort lorsqu'elle remarque l'oiseau. Elle est aussi nulle avec les oiseaux qu'avec les arbres mais elle plaide non coupable : sa famille seule, de purs citadins depuis trois générations, doit être tenue pour responsable. Tout ce qu'elle peut dire c'est que ce n'est pas un pigeon. Ni un corbeau. Il est en train de nourrir ses petits en leur vomissant dans le bec, un souvenir du primaire remonte de nulle part on appelle ça « la becquée ». Elle frissonne de dégoût, c'est quand même dégueulasse. Elle imagine ses parents gerber dans la bouche de son frère à table et ça l'a fait rigoler. Pas trop longtemps, ce serait quand même ballot de se prendre une heure de colle maintenant. Soudain, le feuillage se met à bouger. En plissant les yeux elle voit un gros matou gris, tendu sur une branche un peu au-dessus du nid. Il n'a d'yeux que pour l'oiseau qui ignore encore sa présence. Elle se rappelle les « cadeaux » encore vivants que Colonel ramenait de ses virées nocturnes et elle frissonne de nouveau. C'est cruel comme fin, même pour des animaux qui vomissent sur leurs enfants pour les nourrir. Le chat continue de s'approcher lentement tandis que l'oiseau poursuit sa corvée alimentaire. Elle se met à l'exhorter doucement :
« Retourne-toi, allez retourne-toi, mais retourne-toi bordel ! »
Le chat a dû faire un bruit, ou le Dieu des oiseaux a décidé d'intervenir, en tout cas le volatile se retourne enfin. Il se met à piailler comme un beau diable tandis que le chat se jette sur lui en un bond gracieux. Mais le piaf a plus d'un tour dans son sac et il s'envole au moment où les pattes du félin vont se refermer sur lui. Le combat qui suit est intense, les griffes du chat volent en tout sens avec une rapidité effarante mais l'oiseau est galvanisé par ses petits à protéger. Il continue de piauler tout en feintant, esquivant et lançant des attaques en piqué qui ont l'air douloureuses. Elle entend plus d'un miaulement de souffrance après un coup de bec bien placé, miaulement qu'elle accompagne d'une grimace et d'un « Aouch » de compassion. Ses blessures ravivent la rage du chat et ses coups de griffes se font plus précis, plus cruels. L'oiseau semble maintenant en difficulté, il fatigue et a de plus en plus de mal à esquiver. Le félin le sent, il semble déjà se réjouir du prochain festin. L'oiseau finit par se poser sur une branche en hauteur, il semble à bout de force. Avec délectation, le chat se prépare à bondir pour le coup de grâce, la tête levée vers sa proie sans défense. Ses yeux brillent de convoitise, sa queue danse doucement entre les feuilles. Elle va détourner le regard, elle ne veut pas voir ça, non merci c'est une âme sensible. Mais soudain... soudain, avec toute la force qui lui reste l'oiseau se laisse tomber, en piqué, bec en avant, droit dans l'oeil du gros matou gris. Déstabilisé par la surprise et la souffrance, le chat tombe de l'arbre en feulant. Elle n'arrive pas à retenir un « Oh ! » de surprise et se dépêche de regarder par-terre. Tout le monde sait que les chats ont neuf vies et celui-là n'échappe pas à la règle, il est retombé sur ses pattes mais pousse des miaulements de rage et de douleur qui lui donne la chair de poule, on dirait des cris de bébés. Le rusé volatile, qu'elle applaudit intérieurement, toise son ennemi à terre, solidement campé sur ses petites pattes comme pour le défier de remettre ça. Mais le félin est bien obligé de reconnaître provisoirement sa défaite et s'en va, la tête basse, à travers les rues luisantes de pluie. L'oiseau semble le suivre des yeux quelques instants avant de retourner dans son nid, couver ses petits.
A ce moment un choc sourd l'a fait sursauter. Sa voisine a posé sans douceur son sac sur la table et commence à ranger ses affaires, le cours est fini. Elle veut voir une dernière fois l'oiseau vainqueur, le piaf minuscule qui a si vaillamment protégé ses petits d'un adversaire vingt fois plus gros que lui mais le feuillage est de nouveau impénétrable, elle n'arrive pas à retrouver le nid. Après quelques secondes elle soupire et commence à ranger ses affaires elle aussi.
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