La dernière course

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Scientifique de formation, je suis venu au verbe bien plus tard. Depuis, je joue avec les mots et sur les mots, je m'amuse de jeux de mots... et j’espère vous amuser aussi. Curieux (au sens de  [+]

Gino avala la dernière gorgée de café qui restait au fond de son bol ébréché. Il était temps d’aller travailler.
Il le replaça ensuite sans le laver dans le petit placard près de l’évier composé d’une grosse pierre creusée et dont l’écoulement se faisait directement à l’extérieur en passant à travers le mur de son abri. Il ne le lavait jamais. C’était son bol, son bol à lui.
A lui seul.
Alors pourquoi le laver ?
Et comme il buvait son café sans sucre, il n’était pas sale, disait-il.

Dans ce placard, il n’y avait pas grand-chose. Hormis son bol et son verre, quelques objets auxquels personne n’aurait eu le droit de toucher, si seulement il y avait eu une autre personne à vivre ici avec lui.
Avant de refermer le placard à clé, il s’attarda quelques instants sur les écouteurs qu’il y avait accrochés, chacun sur un clou comme s’il s’était agit d’un présentoir. Trois écouteurs pendaient là, de tailles et de formes légèrement différentes, traduisant d’une certaine manière le progrès technique qu’avaient connu ces accessoires au fil des ans. Il les effleura de sa main et ressentit immédiatement comme une décharge d’adrénaline.
Sa vielle montre indiquait 5h50. Le soleil était levé depuis longtemps en ce début juillet.
Il était l’heure de partir. Il prit son grand chapeau de cuir et claqua la porte derrière lui.
...
6h13. La fraîcheur du petit matin était agréable.
Il faisait toujours beau en été sur cette île du grand sud, et très vite chaud lorsque le soleil brillait. Autant dire qu’il faisait chaud tous les jours.
La chaleur ne me dérangeait pas, mais pour courir, cela constituait rapidement un handicap, et pouvait même devenir dangereux après un long effort. Je partais tôt le matin pour mon entrainement, juste à la pointe du jour avant que le soleil ne soit complétement levé au-dessus de la colline, pour courir à la fraîche, selon l’expression commune.
C’était la deuxième fois que je venais dans l’ile au cours des dix dernières années. Les choses n’avaient guère changé, figées comme dans les images rangées au fond de ma mémoire. Tout ici semblait se prélasser dans une permanence de quiétude et de sérénité sur laquelle l’agitation du monde moderne n’avait pas de prise.
La petite route où je courais était peu fréquentée. En fait, il n’y passait jamais personne. Il faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose à relier ici avec la petite bourgade qui faisait office de témoin de la civilisation, située à près de dix kilomètres à vol d’oiseau. Mais comme personne de ladite civilisation n’était un oiseau, il y avait plus du double de distance à parcourir par les chemins carrossables.
La route menait à un cul de sac, ouvrant sur un petit golfe escarpé, et la vue qui surgissait dans les tous derniers virages avant d’arriver sur la mer vous coupait le souffle par sa beauté sauvage.
J’aimais courir en solitaire, me retrouver face à moi-même, face à l’effort, au dépassement de soi pour atteindre l’objectif que je m’étais fixé. De toute manière ici, sur mon lieu de villégiature, je ne vois pas bien avec qui j’aurais pu courir.
Je laissais divaguer mes pensées au rythme des foulées, je refaisais le monde à ma manière, redressais les torts de tout ce qui tournait de travers ici-bas. Ah, si j’avais eu en ces instants le pouvoir d’agir sur la marche du monde, j’en aurais fait un bel endroit où chacun y aurait eu une place agréable.
J’avançais à une allure résolue, mais aussi raisonnable. Je n’avais plus vingt ans, et si je pouvais m’enorgueillir de conserver une assez jolie forme, il ne s’agissait pas pour autant de se prendre pour le champion de course à pied que je n’avais jamais été. Je ne visais aucune qualification pour aucun championnat officiel. Juste le plaisir d’un effort mesuré, assumé, le plaisir de jouir des beautés de la nature, le plaisir de se ressourcer en se recentrant sur soi, de se sentir vivre, tout simplement vivre.
J’avais pris un peu d’eau avec moi. Les deux petites bouteilles qui prenaient place dans ma ceinture de jogging contenaient, en tout et pour tout, un demi-litre. Tout juste de quoi éviter le coup de chaud lors d’un « long run » de plus de dix-sept kilomètres, ce qui correspondait au trajet aller-retour que j’effectuais sur cette petite route sauvage.
Sans compter le dénivelé !
Presque trois cents mètres en cumulé, avec quelques raidillons redoutables. Je me demandais parfois s’il était bien raisonnable de continuer à courir ainsi à mon âge, mais j’étais toujours satisfait et heureux d’avoir accompli l’objectif que je m’étais assigné.
Lorsque j’arrivai au terme de la route, je pris le petit sentier qui me faisait parcourir tout le remblai surplombant la crique qui terminait le golfe. Il n’était pas très long, guère plus de cinq cent mètres. Mais cela me permettait de profiter un peu plus de la vue magnifique, sans pour autant m’arrêter. Que voulez-vous ? Quand je m’entraine, je le fais sérieusement, et la performance n’aurait pas été la même si j’avais effectué une longue pause à mi-parcours.
Je stoppais, juste le temps de boire un de mes flacons. Ma première réhydratation depuis le départ. Il ne me fallut que quelques dizaines de secondes pour avaler l’équivalent du bon verre d’eau qu’il contenait, et j’entamais déjà le trajet de retour.
Mes écouteurs diffusaient de manière aléatoire la musique qui était enregistrée sur mon smartphone. J’aimais assez cette surprise dans les morceaux que l’appareil sélectionnait, et que je pouvais toujours rejeter d’un double clic rapide sur la commande située sur le fil de mon oreillette droite lorsque la musique dispensée n’était pas adaptée au rythme de ma course, ou à mon humeur.
J’avais effectué les deux tiers du trajet de retour et je me rapprochais de la petite bergerie en bordure de la chaussée. Elle était encore à presque quatre cents mètres au-devant de moi. En fait, ce n’était pas vraiment une bergerie, plutôt un endroit fait de deux enclos à moitié couverts et reliés par un sas, où le berger menait son troupeau lorsqu’il avait des tâches à faire sur chacune de ses bêtes. Il pouvait les faire passer individuellement d’un enclos à l’autre et les intercepter dans le sas. J’imagine que c’est ici qu’il effectuait la tonte de ses brebis lorsque la saison était arrivée.
Je n’y avais encore jamais vu ni âmes ni bêtes. Toutes les fois précédentes que j’étais passé devant, l’enclos était vide et rien alentour ne venait troubler la quiétude du panorama. Mais aujourd’hui, sur mon trajet de retour, je voyais au loin un troupeau au milieu de la route, arrêté devant les barrières fermées des enclos. Au fur et à mesure que je m’approchais, je pouvais entendre le tintement des cloches dont les animaux dominants, béliers ou brebis, étaient pourvus. Le troupeau restait immobile, en un groupe compact patientant devant les barrières. Aucun berger à l’horizon. Je ne doutais pas cependant qu’il y eut des chiens qui faisaient bonne garde et empêchaient les plus intrépides de ces ovins de tenter l’aventure dans les pâturages avoisinants brulés de soleil.
Lorsque je fus plus proche, je vis en effet un chien patou couché à l’ombre d’un olivier. Ce bon gros chien des Pyrénées, de cette de race de chiens de berger efficaces et redoutables, semblait nonchalant. Mais sitôt que je m’approchai, celui-ci se mit sur ses pattes et parcourut quelques mètres dans ma direction, en grognant.
- Eh, mon vieux, calmos ! Je n’en veux pas à tes moutons, mais j’aimerais bien pouvoir passer. Tu ne voudrais pas pousser ton troupeau et lui faire dégager la route ?
Evidemment, le chien ne m’a pas répondu « mais, bien sûr, cher monsieur, avec plaisir ! »
Il ne m’a rien répondu du tout, si ce n’est quelques aboiements et grognements toujours plus menaçants. Je n’eus d’autre solution que de m’arrêter de courir, et de stopper à une dizaine de mètres du molosse.
Bon, et qu’est-ce que je fais, moi, maintenant ?, pensais-je en regardant alentour.
Pas de berger visible à l’horizon.
Je tentais d’avancer lentement en marchant, ne quittant pas le chien des yeux, adoptant une attitude non menaçante, mais je sentais bien que ça n’allait pas marcher. Le regard déterminé du patou semblait me dire « si tu fais un pas de plus, je te bouffe ».
Je commençais à trouver le temps long, cherchant en boucle dans ma tête une solution à ce problème qui commençait à devenir insoluble. Personne alentour pour m’aider en distrayant le cerbère, ou en ouvrant une voie au milieu du troupeau comme aurait pu le faire une voiture roulant au ralenti.
Rien.
Rien d’autre qu’un troupeau de moutons dociles, un chien patou hargneux et moi, bêtement coincé là, sur une route déserte.
Pas d’échappatoire en cet endroit où des clôtures de fils de fer barbelé courraient de chaque côté de la route. De toute manière, même sans les barbelés, les lentisques et les ronces qui bordaient les champs ne m’auraient pas permis de tenter l’aventure en dehors du ruban d’asphalte.
C’est alors que j’aperçu une forme, comme une ombre, une silhouette vaguement humaine un peu plus loin, cachée derrière un buisson de chênes verts en bordure de champ. Je tentais de l’appeler, pensant qu’il s’agissait du berger.
Aucune réponse. En me déplaçant un peu pour essayer de mieux voir ce qui se cachait derrière le fourré, tout en continuant d’interpeler ce que je supposais être une personne, je n’obtins d’autre réponse que des aboiements et des grognements de plus en plus menaçants du patou.
Je n’en menais pas large et ne savais plus trop comment agir.
Et tout à coup, surgit un cri. Ou était-ce un ordre ?
Sans que je n’aie eu le temps de bien comprendre ce qui se passait, le molosse se jeta sur moi. Je n’eus que le réflexe de mettre un bras devant mon visage pour me protéger, geste bien dérisoire face une telle attaque. Je sentis les crocs de la bête mordre profondément dans mon avant-bras gauche, tandis que je basculais en arrière et tombais sur le bord de la route sous la puissance de l’agression. Je sentais la douleur atroce de la blessure et recevais des gouttes de bave mêlées à mon propre sang qui coulaient sur mon visage, en provenance de ce bras déchiré, rempart bien ridicule que je maintenais entre la puissante mâchoire et mon cou. Le chien grognait et secouait rageusement la tête pour me faire céder.
La panique m’envahit. Que m’arrivait-il ? Que pouvais-je faire ? A ce stade, une seule pensée me hantait : empêcher le chien de saisir mon cou.
Et c’est alors que j’entendis un nouveau cri. J’eus l’espoir inouï que le berger enjoignait à son chien de me lâcher. Mais le patou ne desserrait pas la mâchoire.
Puis ce furent des douleurs terribles à la jambe et sur mon flanc droit. Deux autres chiens avaient surgit de je ne sais où, et étaient en train de m’attaquer aussi.
Mais que ce passait-il ?
Non, ce ne pouvait pas être possible. J’étais simplement en train de vivre un cauchemar... En d’autres circonstances, je me serais pincé pour me réveiller. Mais les crocs des bêtes en furie faisaient bien plus encore qu’un petit pincement. Et ce n’était pas un simple cauchemar...
Bon sang, je ne m’en sortirai pas.
Je faisais tout ce que je pouvais pour me débattre, pour repousser les attaques des molosses, criant, appelant à l’aide, espérant voir surgir le berger qui, de son bâton, aurait repoussé les assaillants... Avec trois puissants molosses sur moi, et la fatigue des quatorze kilomètres déjà parcourus, je n’avais pas beaucoup de chance prendre le dessus.
Je faiblissais.
Alors que j’effectuais une tentative pour repousser l’un des canidés qui cherchait à me mordre le visage, le patou lâcha mon bras et planta ses crocs dans mon cou. Je sentis mon propre sang couler dans ma gorge.
Le cerbère m’avait perforé la jugulaire, et ma vue se troublait déjà.
Cette fois, je réalisai que c’en était fini. Ma dernière heure, ou plutôt mes dernières minutes commençaient à s’égrener.
Mon ultime vision fut celle d’une ombre, surmontée d’un grand chapeau de cuir, qui d’un ordre sec fit reculer le patou. Il saisit alors mes écouteurs et arracha ma pochette-brassard qui contenait mon smartphone, avant que le molosse ne recommence à me déchirer le cou.
...
Cela faisait deux ans que Gino se tenait tranquille. Deux ans qu’il n’y avait pas eu de disparition mystérieuse de vacanciers dans les parages. Comme d’habitude, l’enquête finirait dans une impasse, faute d’indices, et au bout de quelques mois, la presse éditerait ses derniers articles en concluant sur une nouvelle disparition mystérieuse et inexpliquée. Puis on ne parlerait plus de l’affaire.
C’est qu’il s’y connaissait, Gino, pour faire disparaitre les indices.
Il laissait ses chiens dévorer une partie de la pauvre victime, puis il mettait les restes de la dépouille dans un grand sac, en disloquant les membres au besoin, et les donnait en pâture à ses cochons. Ces bêtes-là sont redoutablement voraces et ne rechignent pas à dévorer de la chair humaine. Le peu d’ossements qu’il resterait après le festin des porcs, il les réduirait en miettes à la masse, et disperserait les fragments dans la nature au gré des chemins pris par son troupeau.
La tenue légère des joggeurs faisait juste un peu plus de fumée qui s’échappait, un certain soir, de sa cheminée.
Les chaussures, il les passait à un ami qui les lui revendait pour presque rien sur un site de petites annonces. Quant au smartphone, il serait vendu à certaines de ses connaissances pas très recommandables qui trafiquaient sur ce genre d’accessoires.
Lui ne gardait que les écouteurs.
C’était son fétiche, presque un talisman...

Ce soir, il lui faudrait planter un nouveau clou dans son placard.
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Le Capitaine · il y a
Ouf ! Vous y allez franchement ! Une œuvre pleine de suspens dont on n'imagine pas la chute. Bravo.
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Maud Garnier · il y a
Wahou.... super 😉
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Laurence Smagghe · il y a
Une fin à laquelle on ne s’attend pas en commençant la lecture! Je ne cours jamais mais ton histoire ne me donne pas envie de commencer 😂