La dernière blague de Monsieur Marcel

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Parler de soi? N'est-ce pas déjà ce que font nos textes  [+]

Image de Automne 2020
Les bruits du matin, Marcel les connaît par cœur. Cliquetis des chariots poussés par les aide-soignantes, crissements des pas sur le lino du couloir, grincements des portes qu’on ouvre et qu’on ferme. Malgré son ouïe défaillante, il peut identifier chaque son, les mêmes chaque jour. Les mêmes douleurs aussi, qui l’assaillent au sortir du sommeil, tortionnaires sans pitié de son corps usé par le temps. Comme dit souvent la Josette : « Si tu t’réveilles un matin et que t’as mal nulle part, c’est que t’es mort. »
Les mêmes bruits qu’à l’hôpital. Sauf qu’ici c’est la maison de retraite. L’EHPAD comme on dit maintenant.
Un établissement pouvant accueillir cinquante-six résidents, tout confort, petit parc arboré avec parcours de santé à vocation thérapeutique, espace cocooning permettant de se relaxer, personnel dévoué et animation chaque après-midi. Un nom, comme souvent, évocateur de petit paradis : Le Clos des Hirondelles.
Pour être clos c’est clos, mais Marcel n’y a jamais vu la moindre hirondelle, tout juste un couple de corbeaux de temps à autre, signalant sa présence par des croassements sinistres.

Dans la pénombre de la chambre, il devine la Josette dans le lit jumeau, qui semble dormir encore. Ça n’a jamais été une lève-tôt Josette. Au moins, elle a cessé de ronfler, mettant un terme à ses rugissements nocturnes qui l’ont empêché de fermer l’œil. La Josette, il ne la supporte plus. Plus de soixante ans de vie commune, dont quatre dans cette chambre de quatorze mètres carrés. Marcel a une pensée pour leurs deux enfants Guillaume et Caroline, qui depuis quatre ans mettent la main à la poche, pour subvenir aux frais d’hébergement que leurs maigres pensions ne suffisent pas à payer. Il se sent coupable, mais voilà, à quatre-vingt-onze ans pour lui et quatre-vingt-dix pour elle, ils ne se décident pas à mourir. Du coup, il ne leur en veut pas de ne venir les voir que deux fois l’an. Une fois à Noël et une fois en juin pour leur anniversaire de mariage.

Mais les visites qu’il attend le plus sont celles de Mathilde, une de leurs petites-filles, sa préférée. Elle leur rend visite une ou deux fois par mois, apporte toujours des pâtisseries. Un Paris-Brest pour lui, il en raffole. Il ne se lasse pas de l’écouter babiller avec sa grand-mère, lui raconter ses joies, ses peines, sa vie. Ni de la regarder. Il la trouve belle. Comme les filles de la météo à la télé.
Parfois, quand il fait beau, elle amène ses enfants qui s’amusent à courir dans le parc. Il est content de les voir, même s’ils refusent d’embrasser leurs joues tavelées et ridées comme de vieux parchemins. Il ne parvient pas à retenir leurs prénoms, des prénoms exotiques comme on en donne de nos jours. Médérick ou Enguerran peut-être pour le garçon, et un prénom bucolique genre Pivoine ou Giroflée pour la petite.

Trois coups brefs. La porte s’ouvre sur Thérèse, l’infirmière du matin, poussant un chariot débordant de gélules et comprimés en tout genre.
— Alors, bien dormi les amoureux ?
Toujours de bonne humeur Thérèse, avec son accent qui fleure bon sa Guadeloupe natale.
Marcel est à peu près valide encore, alors il passe dans la salle de bain tandis que l’on s’affaire à la toilette de la Josette. Il préfère ne pas voir ça.
Une nouvelle journée commence. Pareille à toutes les autres. Le seul point positif étant qu’elle le rapproche un peu plus du grand départ.

Marcel s’ennuie, alors pour tuer le temps, il fait des blagues. Il a acquis une solide réputation dans tout l’établissement à cause de ses coups pendables perpétrés aux dépens des autres résidents comme des membres du personnel.
Mais sa victime préférée reste la Josette, à qui il en a fait voir des vertes et des pas mûres. Comme la fois où il l’a dissimulée, assoupie dans son fauteuil roulant, tout au fond du parc derrière la cabane à outils. On ne l’a trouvée que le soir, paniquée et en état d’hypothermie. Ou lorsqu’il a mis le dentier de sa femme dans le broc d’eau de madame Boitelle, qui occupe la chambre d’à côté, provoquant un mini scandale. Et encore la fois où il a collé sa part de camembert sous la chaise roulante de la Josette, que tout le monde a regardée de travers pendant deux jours avant que l’on découvre l’origine des effluves malodorants.

Ce matin Josette ne se sent pas bien, alors un essaim d’infirmières s’affaire autour d’elle. On prend sa tension, sa température, on lui fait un électrocardiogramme, et les résultats n’étant pas satisfaisants, on finit par quérir le médecin de l’établissement.
Marcel, lassé par toute cette agitation, décide de descendre prendre son petit-déjeuner dans la salle commune. Il connaît la Josette par cœur. La vielle joue encore la comédie. Elle aime qu’on soit aux petits soins pour elle.
Une fois dans le couloir, il est happé par les odeurs d’urine et de détergent. Il ne s’est jamais vraiment habitué. Il se dirige d’un pas laborieux vers les ascenseurs, longeant les murs dont la peinture défraîchie est parsemée de traces douteuses. De derrière les portes lui parviennent les bruits de téléviseurs en sourdine à moins que ce ne soit des gémissements étouffés. Un peu plus loin une porte est ouverte. C’est la chambre de Mme Turpin. Marcel jette un œil à l’intérieur. La pièce est vide. Sur le lit, seul subsiste le matelas. Il a compris. Dans un coin une valise et deux sacs. Les affaires de Mme Turpin. La famille viendra les prendre plus tard. D’abord s’occuper des obsèques. Il continue son chemin. Dans un jour ou deux, quelqu’un d’autre viendra occuper la chambre… pour un temps.

Plus tard dans la matinée, Marcel laisse derrière lui le réfectoire et sa perpétuelle odeur de soupe, pour remonter dans la chambre. À la sortie de l’ascenseur, la première pièce sur la droite est le local des infirmières. Exceptionnellement, personne ne s’y trouve. Toujours à l’affût d’un mauvais coup, Marcel s’y introduit derechef. N’ayant rien prémédité, il ne sait quoi faire, alors il improvise. Il subtilise deux boîtes de médicaments sur une étagère, et les glisse dans sa poche. Percevant le bruit de l’ascenseur qui remonte, il s’éclipse aussitôt. Un peu plus loin dans le couloir, il fait le bilan de son butin : une boîte de somnifères et une de bêtabloquants. Il avisera plus tard quant à leur utilisation.

Il trouve la porte de sa chambre grande ouverte. Ce qu’il découvre le fige sur place. Il a la sensation qu’une lame lui transperce le cœur. Le lit de Josette est vide, draps et couvertures ont été retirés. Toutes les affaires de sa femme ont disparu. Ses jambes flageolent. Il se laisse tomber sur le fauteuil. Alors cette fois ce n’était pas du cinéma. La Josette a tiré sa révérence. Elle l’a abandonné pour de bon. Jamais il n’aurait pensé qu’elle partirait avant lui. Et cette douleur dans la poitrine qui s’intensifie. Des larmes roulent sur son menton. Il ne s’est pas aperçu qu’il pleurait.

Marcel a rempli un grand verre d’eau. Assis au bord du lit, il étale sur la table de nuit les comprimés des deux boîtes dérobées et en avale autant qu’il peut. Puis il s’allonge et ferme les yeux. Il est capable d’oublier ce qu’il a fait la veille, mais se rappelle parfaitement tous les détails de ce 14 juillet où ils se sont rencontrés. De la jeune fille qui lui sourit. De ses dents de nacre et du bleu de ses yeux. Il se revoit l’inviter à danser et se perdre dans le parfum de ses cheveux et la moiteur de son corps. Tous les moments de bonheur avec Josette défilent dans sa tête. Bientôt, il ne ressent plus cette pointe dans la poitrine. Il ne ressent plus rien. Il sombre dans le néant.

Thérèse l’infirmière, entre dans la chambre.
— Allez, M. Marcel, ce n’est pas le moment de dormir. On a fini de transférer votre dame avec ses affaires dans la 212. C’est votre tour. Vous vous souvenez que vous changez de chambre aujourd’hui ? Vous serez bien là-bas tous les deux, elle est plus spacieuse. M. Marcel, vous m’entendez ? M. Marcel ?
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien écrit.
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Françoise Cordier · il y a
Beau style limpide qui fait entrer dans la vie de cet établissement et de ses pensionnaires et chute inattendue.
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Choubi Doux · il y a
Une belle pièce de théâtre.
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Jacques Lemoine · il y a
On s'y croirait. Bravo
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JD Valentine · il y a
Ce M. MARCEL, un sacré numéro! Beaucoup d'humour et de tendresse dans cette nouvelle. Je soutiens!
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Atoutva · il y a
La vie monotone d'une maison de retraite soudain troublée par une chute inattendue. Très réaliste.
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Constance Delange · il y a
belle écriture, réalisme sans pathos, chute tout en humour noir bravo
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Françoise Mornas · il y a
Très belle histoire, bien écrite, réaliste, un peu d'humour et beaucoup d'humanité... et une chute excellente ! 5*
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Marc D'ARMONT · il y a
Merci Françoise pour ces cinq étoiles.
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Plumette P · il y a
une histoire dans l'air du temps où ceux que l'on nomme pudiquement les aînés sont relégués dans les EPHAD.
Marcel est dans l'exaspération du quotidien avec Josette mais elle est toujours la Josette de son coeur !
Bravo pour la chute, à la fois cruelle et pathétique.

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Marc D'ARMONT · il y a
Merci beaucoup Plumette.

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