La Décision

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Dans l'un des couloirs du Centre Léon Bérard, à Lyon, Estelle attendait. Elle était à l'heure, mais manifestement, le rendez-vous précédant le sien prenait plus de temps que prévu. C'était souvent comme ça, et elle n'était de toute façon pas pressée, à plusieurs niveaux : elle n'avait rien d'urgent à faire, et elle n'avait pas non plus hâte d'entendre ce que son oncologue avait à lui dire. Cela faisait désormais 3 ans qu'elle n'avait pas hâte d'entendre ce que son oncologue avait à lui dire. C'était pourtant devenu une routine. Les consultations, les scanners, les interventions chirurgicales, les séances de rayons et les protocoles de chimio... tout un champ lexical qui lui était maintenant complètement familier. Elle s'efforçait pourtant d'être optimiste. Elle était jeune, était – exception faite de l'anomalie qui avait pris place dans sa poitrine – en bonne santé, et jusqu'à présent, toutes les mauvaises passes avaient été surmontées. Ainsi, aucun de ces rendez-vous redoutés ne s'était soldé par une annonce dramatiquement irréversible. Au contraire, ils s'étaient tous conclus par des ouvertures positives, annonciatrices d'une possible rémission, d'une potentielle guérison. Pour autant, étant donnée la nature du mal dont elle souffrait, elle savait qu'on ne pouvait être sûr de rien, qu'un bon état physique général pouvait être trompeur et se muer en cheval de Troie. Pour se changer les idées, elle se mit à repenser à la séquence sur laquelle elle faisait actuellement travailler ses élèves de première. « La Mort du Loup » d'Alfred de Vigny était cette année au programme des épreuves anticipées du baccalauréat. C'était également l'un des poèmes préférés d'Estelle. Elle se sentait touchée par la noblesse du loup, par sa ténacité face à des adversaires supérieurs en force et en nombre, et par sa dignité devant sa fin imminente. Elle ne pût s'empêcher de sourire avec un brin d'ironie en faisant le parallèle entre la situation du loup et la sienne, puis chassa immédiatement cette métaphore de ses pensées en se forçant à être rationnelle et en réussissant à se convaincre qu'elle n'en était pas encore là.

La docteur Lydia Benacer remit de l'ordre dans ses documents et referma son dossier. Elle était une professionnelle expérimentée, et de par sa fonction, la situation qu'elle s'apprêtait à vivre était presque devenue quotidienne. La réalité médicale était implacable, et Lydia savait que son rendez-vous suivant ne ferait pas partie du bon côté des statistiques. Avec les années, elle connaissait bien ce genre d'entrevue. Certains patients accusaient le coup, d'autres étaient résignés avant même de pénétrer dans son bureau, sachant quelle nouvelle les attendait et ayant déjà accepté leur sort ; une partie non négligeable d'entre eux essayaient de négocier avec elle, comme si elle avait le pouvoir de changer quelque chose au cours ou à la durée de l'évolution de l'anarchie cellulaire qui se jouait en eux. Peut-être avait-elle eu ce pouvoir à un instant du processus, mais la situation était devenue hors de contrôle et il était désormais trop tard. Le chaos métastatique l'avait emporté et ni Lydia ni personne n'y pouvait plus rien. Après plus d'une décennie de pratique, elle avait appris à connaître la quasi-étendue du spectre des réactions possibles et à avoir presque réponse à tout, tant sur le plan scientifique que rhétorique. Son pronostic était sûr et sa prose maîtrisée. Elle savait parfaitement la détresse qu'engendrait l'annonce de la nature sans appel d'une telle sentence, et ce n'était évidemment pas la partie de son métier qu'elle préférait, mais son rôle lui commandait de mettre tout état d'âme de côté et de s'en tenir aux faits et aux données, aussi cruelle que soit leur perception. Pour l'heure, il lui fallait donc annoncer à un homme d'à peine quarante ans qu'il allait mourir.

Espérer le meilleur tout en se préparant au pire était, ces dernières années, devenu le crédo d'Estelle. Son moral avait toujours été relativement haut, aidé en cela par la succession de nouvelles encourageantes depuis l'annonce de sa maladie. Les opérations s'étaient toujours idéalement déroulées et les traitements avaient toujours frappé là où ils devaient, leur efficacité étant systématiquement corroborée par des analyses chiffrant le recul des cellules malignes. Le pire était évité et le meilleur se profilait lentement, et Estelle avançait vers la guérison et vers le retour à une vie loin des cathéters et des produits chimiques. Tout était toujours allé dans le bon sens, mais pas cette fois. Estelle avait envie de hurler tout en demeurant totalement abasourdie. Le docteur Sylvain Bergeron était formel : dans un soubresaut aussi brutal qu'inattendu, la maladie avait contre-attaqué et placé ses pions à différents points stratégiques, et leur nombre ainsi que leur taille conféraient à la situation d'Estelle un caractère désespéré. L'échéance était même fixée et elle était brève, de l'ordre de quelques mois, tout au plus. Elle n'en croyait pas ses oreilles. Comment un tel retournement de situation avait-il pu se produire, alors que lors de la dernière consultation, quelques semaines auparavant, tout indiquait qu'elle pouvait croire en l'avenir ? Le docteur Bergeron ne lui cacha pas ne pas avoir de réponse à apporter à cette question, et qu'il n'en existait d'ailleurs probablement pas. Il se mit ensuite à lui détailler ce que les services de soins palliatifs pouvaient mettre en place afin de lui apporter le plus de confort et de sérénité possible, mais Estelle n'écoutait pas, sonnée par cette condamnation qu'elle avait jusqu'à présent redoutée, mais dont elle n'avait jamais voulu véritablement considérer l'éventualité. Elle se rendit toutefois vite à l'évidence : le déni était inutile, les choses étaient ce qu'elles étaient, non négociable et immuable. Également l'expression « soins palliatifs » évoquait pour elle une fin de vie imminente et pénible à la fois. Elle se vit dépérir sous les yeux impuissants de ses proches et des soignants et s'y refusa absolument. Presque instantanément, une idée lui vint en tête.

Marc était de ceux qui savaient encaisser les coups, y compris lorsque ceux-ci étaient appuyés. Le docteur Benacer ne lui avait pas caché que les choses se passaient mal et qu'une amélioration de sa condition était désormais à exclure. Il s'était fait à cette idée dès l'instant où l'oncologue lui avait parlé d'un essai clinique. Dans son esprit, ce n'était pas quelque chose que l'on proposait à quelqu'un qui n'est pas condamné, aussi ne fut-il pas surpris quand Lydia lui annonça que même ce protocole de la dernière chance n'avait pas eu les résultats escomptés. Pour autant, son moral était bas, et il se sentait en besoin d'être soutenu. Il existait de nombreux groupes de parole afin que les malades puissent se soulager du poids que faisait peser sur eux la coexistence avec un adversaire aussi impitoyable, et Marc se dit que le partage lui serait très certainement bénéfique. Sa vie sociale était riche, mais il avait décidé de ne pas parler de son état à son entourage proche. Il voulait à tout prix préserver l'insouciance de leurs réunions hebdomadaires, et redoutait que s'ils apprenaient quelle bataille était la sienne, ses amis perdent leur spontanéité à son égard, consciemment ou pas. Or c'était de ça qu'il avait besoin pour s'évader, il désirait par-dessus tout que ceux qui comptaient le plus pour lui demeurent ainsi qu'ils avaient toujours été, et n'avaient aucune envie que son état de santé devienne un sujet de conversation, même bref, afin de ne pas propager ses angoisses. Peut-être lui en voudraient-ils une fois que lui ne serait plus, mais il s'était mis d'accord avec sa conscience pour se dire qu'égoïstement, ce n'était pas ce qui était le plus important pour son bien-être à l'instant T. De plus, ils comprendraient probablement. Tel était le parti-pris de Marc.

Estelle se sentait de plus en plus proche du Loup d'Alfred de Vigny. Ce poème lui apparaissait de jour en jour comme une métaphore des plus fidèles de l'état qui était désormais le sien. Le loup était cible de chasseurs, qui en voulaient à sa vie et auraient le dessus ; Estelle affrontait, elle, des tumeurs, qui avaient envahi ses cellules et tissus. Elle avait accepté, bon gré mal gré, de rejoindre un groupe de malades qui se réunissaient certains après-midi. Cela faisait partie du processus mis en place par le service de soins palliatifs. Le docteur Bergeron avait dû se montrer insistant, car Estelle traversait une phase de refus et de colère. Le praticien savait que cela était normal, et il ne voulait pas la brusquer ni la contraindre, néanmoins il était très important que sa patiente parvienne à accomplir un travail sur elle-même afin d'accepter l'inacceptable. Estelle était parfaitement consciente qu'il lui faudrait très vite se faire à l'idée que, bientôt, tout s'arrêterait, et que cela passait par une démarche active de sa part. Son cerveau était en ébullition et la pressait de sentiments contradictoires. À la voir physiquement, il était impossible de se douter du mal incurable qui la rongeait. Quand elle se regardait dans une glace, elle ressentait une part d'incrédulité, car elle ne correspondait pas du tout au portrait type qu'elle s'était fait d'une malade en fin de vie. Et en même temps, elle n'avait aucune envie de ressembler à l'homme qui était assis à côté d'elle dans l'espace de discussion. Il avait le visage creusé, le crâne lisse et se déplaçait à l'aide d'une canne. Bien que marqué par la maladie, il n'avait pas l'air beaucoup plus âgé qu'elle, une quarantaine d'années au maximum.
Lui, vu son état, c'est normal qu'il n'en ait plus pour longtemps, alors que moi... songea Estelle, tout en regrettant immédiatement cette pensée.
La réunion commença et chacun eut la possibilité de prendre la parole. Son voisin était un féru de théâtre et cita Le Cid, de Pierre Corneille, parmi ses principales références. Comédien amateur, il avait d'ailleurs eu l'occasion de l'interpréter avec la troupe dont il faisait partie. Cela intrigua Estelle, qui se surprit à se dire qu'elle aimerait en savoir un peu plus. Quand ce fût à elle de parler, elle préféra passer son tour. Elle en avait évidemment le droit, personne n'était obligé de s'exprimer.
« Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » comme l'écrivait Alfred de Vigny. C'est ce qu'Estelle se répéta, dans une vaine tentative de se persuader que sa place n'était ni dans cette pièce ni parmi ces gens.

« Vous n'avez rien dit, l'aborda Marc alors qu'elle enfilait son manteau.
— Je n'en ai pas ressenti le besoin, répondit Estelle avec une assurance feinte.
— Pourtant vous êtes venue, observa-t-il.
— Gardez ça pour vous, mais c'est uniquement pour faire plaisir à mon médecin, expliqua-t-elle en s'efforçant de paraître espiègle, il parait que ça fait partie du processus, alors...
— Je vois, répondit Marc, qui n'était pas dupe. Peut-être n'aimez-vous pas vous exprimer en public ?
— Je suis professeure de français, rétorqua Estelle avec amusement, je m'exprime quotidiennement devant un public amorphe depuis près de quinze ans !
— Oups, pardonnez-moi, effectivement je pouvais difficilement viser plus à côté, en convint Marc.
— Ne vous excusez pas, je ne suis pas matheuse, mais la probabilité que vous le deviniez était d'une sur, hum, beaucoup, poursuivit Estelle, dont l'amertume dans la voix alla ensuite crescendo. Et puis de toute façon, c'est désormais une sorte d'abus de langage que de dire que "je suis professeure de français", je ne sais pas si je le suis encore. Est-ce que le dernier cours que j'ai donné était le dernier dernier ? Est-ce que je reverrai mes élèves ? Je ne sais pas vraiment comment me positionner... En tout cas bientôt je ne serai plus professeure, c'est certain, je ne serai plus tout court et on parlera de moi à l'imparfait...
— Je suis sincèrement navré, répondit Marc, malheureusement nous savons tous ce qui nous amène ici... En tout cas, vous n'êtes pas venue pour rien, vous aviez manifestement des choses à dire et des interrogations à partager. Peut-être reviendrez-vous ?
— Ce n'est pas impossible. Alors à bientôt ?
— Oh, que d'optimisme ! » rétorqua Marc avec un sourire en coin.
Elle ne put s'empêcher de sourire également en entendant la plaisanterie de Marc. La dédramatisation était peut-être une des clés de l'acceptation, songea-t-elle.

Estelle avait pris la résolution d'être assidue aux réunions. Ces échanges étaient effectivement enrichissants, elle devait le reconnaître. Les sentiments d'injustice, de colère et de rejet commençaient à se dissiper tandis qu'elle constatait qu'elle n'était pas la seule à connaître cette réalité tragique. Chaque autre malade qu'elle côtoyait était comme une source d'inspiration. Elle enviait la sérénité dont semblait faire preuve Marc face à son sort, et elle prenait conscience qu'il lui fallait atteindre ce degré de hauteur afin de trouver le courage de mener à bien le projet qu'elle avait en tête. Décider de mettre un terme à sa propre vie lui paraissait quelque peu contre-nature, mais elle savait au fond d'elle-même que c'était l'issue qu'elle choisirait. Elle ne s'y sentait simplement pas encore prête à court terme, et il lui fallait donc réussir à se mettre dans l'état d'esprit nécessaire, accomplir le travail nécessaire à cet ultime lâcher-prise. Et en cela, ces rencontres régulières étaient d'une importance cruciale et lui donnaient le sentiment d'avancer. Elle avait confié son intention à Marc, qui comprenait ce choix, mais n'envisageait pas cette option pour lui-même.
« Je ne me suis jamais renseigné sur la question, vous voulez dire que vous prenez littéralement rendez-vous pour mourir ? Que vous connaissez donc avec exactitude la date et l'heure de votre décès ?
— C'est à peu près ça, mais vous noterez que c'est déjà plus ou moins le cas, lorsque l'oncologue vous annonce qu'il vous reste six mois... quelle différence ?
— Effectivement... En tout cas, j'envie votre force, je serais incapable d'en arriver là.
— Tout comme moi je vous trouve extrêmement courageux de lutter jusqu'au bout et d'accepter un compte à rebours sur lequel vous n'avez aucune prise.
— Ce n'est pas vraiment du courage vous savez, au contraire. J'aurais l'impression de pénétrer dans le couloir de la mort. D'autant que si on regarde bien, personne n'a de prise sur le compte à rebours, comme vous dites. Les gens qui sont désolés pour nous en ont peut-être pour encore moins longtemps, mais sans le savoir. Lorsqu'une personne bien portante vous témoigne de la compassion, qui vous dit que la vie n'a pas prévu pour elle un AVC ou un accident de voiture dans l'heure qui suit ? C'est un peu étrange, une personne à qui il ne reste qu'une heure à vivre qui plaint le "condamné" qui a encore six mois devant lui, vous ne trouvez pas ?
— Mais la différence c'est que cette personne a l'insouciance de son côté. Elle ne sait pas et ne peut donc pas prendre toute la mesure de sa situation. Si je me faisais l'avocate du diable, mon cher Marc, je pourrais presque dire que vous êtes un privilégié, car vous savez à peu près quel est votre solde restant ; quant à moi je serai encore plus une privilégiée, car je saurai bientôt avec une précision totale quel est le montant de ce solde.
— À moins que la maladie ne le décide à votre place en vous gratifiant d'une hémorragie interne la veille de la date fatidique, par exemple. Si c'est comme ça que les choses doivent se passer, vous n'avez aucun moyen de l'anticiper. Cela pourrait arriver n'importe quand, à vous comme à moi d'ailleurs... C'est drôle, un jour nous discuterons pour la dernière fois et nous n'en saurons rien...
— Ça, ce n'est pas propre à nous autres, malades en phase terminale. C'est intéressant les dernières fois, généralement personne ne le sait lorsqu'il accomplit quelque chose pour la dernière fois. Est-ce que vous vous souvenez de la dernière fois où vous avez amené vos enfants à l'école, avant que ceux-ci décident de s'y rendre seuls pour ne pas se taper la honte devant leurs copains ? Probablement pas, pourtant, ce dernier trajet, ce dernier au revoir devant le portail, ont eu lieu et vous ne le saviez pas.
— C'est vrai, je ne peux qu'aller dans votre sens, Estelle. Peut-être notre situation a-t-elle cela de bénéfique que nous avons pleinement conscience que tout est potentiellement une dernière fois. Mais est-ce pour autant que nous apprécions ces nombreux derniers moments à leur juste valeur ? Prenez le cas de cet acteur de génie qu'était Gérard Philippe : il était condamné à très brève échéance. Il l'ignorait et a donc passé le dernier mois de sa vie à travailler sur ses projets sans se douter un seul instant qu'il ne les mènerait pas à bien. N'aurait-il pas sombré s'il avait su que tout était vain ? N'était-ce pas cette insouciance et cette possibilité de se projeter dans l'avenir qui lui ont permis de garder un moral haut ?
— Je n'ai pas la réponse, Marc. Peut-être ne sommes-nous pleinement heureux que lorsque nous savons, ou, du moins, pensons, qu'un moment joyeux se reproduira. Peut-être le fait de savoir que nous vivons une dernière fois nous empêche-t-il d'accéder au bonheur de l'instant présent en introduisant dès le départ une forme de nostalgie ou de mélancolie. Je l'ignore. »

Marc ne parut plus aux réunions. Estelle, quant à elle, vit brusquement son état se dégrader. Des douleurs de plus en plus vives firent leur apparition et elle savait ce que cela augurait. Son esprit avait néanmoins atteint la sérénité qu'elle recherchait et elle était désormais prête à accomplir les démarches qui la conduiraient en Belgique, où ce qu'elle envisageait de faire était légal. Un jour, un infirmier du service de soins palliatifs, où elle séjournait, lui apporta un courrier, qui lui était adressé. C'était une grande enveloppe qui contenait plusieurs prospectus explicatifs ainsi que plusieurs documents à remplir et à retourner à l'association qu'elle avait contactée afin de lancer officiellement le processus. Elle quitta péniblement son lit et s'assit à la table de la chambre. Elle n'ouvrit pas l'enveloppe tout de suite, et pris le temps de la regarder, de la manipuler, de la tourner plusieurs fois, de considérer l'écriture manuscrite qui s'étalait dessus, de s'attarder sur le timbre belge. Elle se demanda si elle n'était pas en train de vivre une de ces « dernières fois », ainsi que Marc et elle les avaient évoquées. L'instant était solennel. Elle découpa le haut de l'enveloppe pour en extraire son contenu et s'arma d'un stylo, prête à remplir les formulaires. Elle y inscrivit son nom, son prénom ainsi que sa date de naissance, presque machinalement. Puis ses yeux rencontrèrent l'intitulé du document. Dans le même temps, son attention fut brièvement distraite par deux infirmières qui passèrent en riant devant la porte entrouverte de sa chambre. Elle se concentra à nouveau sur la feuille et le stylo qu'elle tenait entre ses mains puis se remis à écrire. Elle tourna la tête et jeta un regard furtif par la fenêtre. Elle perçut un léger tremblement dans sa main droite et recommença à nouveau sa besogne administrative. C'est alors qu'une vague s'empara d'elle. Elle ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir. Ses deux mains s'emparèrent de la feuille, qu'elle tint face à elle pendant un instant dont elle était incapable d'évaluer la durée. Elle faisait littéralement face à sa propre mort. L'image du Loup d'Alfred de Vigny affrontant les chasseurs lui vint immédiatement à l'esprit. Le poème défila intégralement dans sa tête et elle en eut alors une perception qui lui était jusque-là inédite. Si le Loup avait accepté son sort, il ne l'avait pas non plus souhaité. Si le Loup avait accueilli la mort avec noblesse, il avait néanmoins œuvré à la repousser aussi longtemps que ses forces le lui permettaient. Estelle sourit. Il n'y avait pas la moindre trace de doute en elle. Si elle souhaitait que ses souffrances cessent, elle ne voulait pas que sa vie s'arrête. Alors que les deux infirmières repassaient devant sa porte et que leur rire résonnait de nouveau, Estelle se dit qu'elle avait la chance de ne pas être seule dans sa lutte et qu'elle pourrait compter sur le dévouement et la bienveillance de ses alliés. Elle froissa le document et le jeta au sol. Elle repensa aux derniers vers du poème :
« Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Elle serait le Loup.

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Momo Cerise · il y a
Tragédie 💝
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ERRA · il y a
Des dialogues fluides et captivants dans un récit qui traite habilement de la question de la mort imminente avec juste la bonne dose de mélancolie, bravo!
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Thibault Boussac · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire élogieux!
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Flo Arnaud · il y a
Une nouvelle facette de l’auteur surprenante et subjuguante. Moi qui dévore un à deux livres par jour, j’ose espérer que les nouvelles laisseront bientôt place au roman !
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Gali Nette · il y a
Tragédie puissante, traitée sans pathos et les dialogues rythment bien le récit, belle fin.
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Thibault Boussac · il y a
Un grand merci à vous!
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est digne , tragique , puissant d'une réelle richesse spirituelle .
Le dialogue entre les personnages est presqu'aussi cornélien qu'une scène de théâtre .

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Thibault Boussac · il y a
Le grand amateur de théâtre que je suis est très touché par ce commentaire! Merci beaucoup!
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Doria Lescure · il y a
Récit très bien écrit et construit, sur un sujet lourd et difficile mais particulièrement bien porté par son personnage narrateur. Le contexte est très bien posé, le côté inéluctable de la mort du personnage donne de la densité à cette histoire et la fin apporte beaucoup de relief au récit.
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Thibault Boussac · il y a
Merci beaucoup!
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Chantal Sourire · il y a
Une leçon de philosophie emplie d'humanité, bravo !
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Thibault Boussac · il y a
Je vais rougir, merci beaucoup à vous!

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