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La coupe de bois

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Antoine Vion

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Je ne sais plus exactement quand tout a commencé. Ca n’a pas vraiment d’importance disait Hélène, tu trouveras bien une autre manière de t’occuper. Mais en fait je ne comprenais pas vraiment le rapport et j’avais surtout envie qu’Hélène se taise parce qu’Hélène parlait tout le temps et avait un avis sur tout et c’était exaspérant. Je ne sais pas ce qui m’a prit en l’épousant, devais certainement avoir besoin de sécurité et puis je crois qu’à l’époque l’idée d’une famille me paraissait agréable. Vraiment, je pensais qu’entouré d’une femme et de quelques lardons les autres choses s’en iraient d’elles-mêmes. Mais un mariage ne règle jamais quoi que ce soit. J’avais toujours envie de boire et plus Hélène parlait et plus j’avais envie de boire. Et Hélène parlait tout le temps.

Mon chéri, tu sais, on pourrait partir quelques jours tous les deux, dans le sud, prendre un peu le soleil, qu’elle disait. Et ça m’énervait tout ça, parce que ça faisait tellement longtemps que j’avais pas pris quelques jours et je lui avais bien dit que j’avais envie de me retrouver seul pour me ressourcer. Et en y repensant, je crois que tout a démarré comme ça, y avait Hélène qui n’arrêtait pas de parler et moi j’avais juste envie de lui dire de la fermer, oui, qu’elle ferme un peu sa bouche. Mais bon, je voulais pas me justifier alors je l’ai laissée parler, mais je ne l’écoutais pas. Je crois que c’est à partir de ce moment là que je n’ai plus été capable de l’écouter. Quand la télé est tombée en pane. C’était un soir, quelques jours avant mes vacances, et Hélène parlait, alors j’ai voulu allumer la télé mais il n’y avait que des points noir et blanc qui bougeaient sur l’écran comme mille flocons sur du charbon ou l’inverse. Hélène a dit que c’était comme ça depuis le matin, et que le réparateur viendrait dans trois jours. Je ne savais vraiment pas quoi faire et Hélène parlait, et ça me mettait la tête dans un état pas possible, alors je suis allé dans le garage pour voir s’il n’y avait pas quelque chose à faire, et Hélène m’a suivi et continuait de parler. Je ne l’écoutais pas mais ça faisait tellement mal au crâne et elle ne s’arrêtait pas, elle continuait toujours, c’était sans fin, comme une approche de la mort, de l’enfer, de la damnation. Oui tout aurait été mieux que ça, se plonger le crâne dans de la soude, ou s’éplucher la peau avec un économe géant. Je lui ai demandé si elle n’avait pas soif. Et elle a dit que Non pourquoi aurait-elle soif, elle avait bu un grand verre de lait il y a deux minutes. Elle m’a demandé si j’en voulais. Et j’ai cru voir de la fumée sortir de mon crâne, je lui ai dit que Non mais qu’elle avait qu’à aller chercher la bouteille de Whisky. Elle a dit que je buvais trop et que le lait était meilleur pour ma santé mais au moins elle a disparu quelques minutes.

Il y avait le tas de bois dans le coin du garage et je me suis rappelé les plaintes incessantes, les geignements d’Hélène Il faut que tu coupes le bois, l’hiver sera vite arrivé. J’ai pris le billot et je me suis installé dehors, et j’ai commencé à couper le bois. Et ça faisait du bruit ça au moins. Un autre bruit que la voix d’Hélène et je crois qu’à cet instant tout aurait mieux valu que la voix d’Hélène. J’abattais la hache sur le billot, et V’lan , c’était net, précis, efficace.

Hélène est revenue avec la bouteille de Whisky, et elle s’est remise à parler. J’ai pris une grande gorgée à même la bouteille et Hélène m’a dit que je n’étais qu’un porc, un dégoutant, que ça ne se faisait pas. J’ai continué à coupé du bois, on n’entendait presque plus ce qu’elle disait. Parfois quand la voix devenait trop pénible, je m’arrêtais et reprenais une gorgée de whisky, puis je revenais à la hache et j’éclatais le bois. Je suais mais ça faisait tellement de bien, Hélène continua de parler puis elle disparut. Et ce fut quelque chose de proche de l’extase, il n’y avait que le bois, la hache et moi. Et tous les trois, on faisait un sacré travail. On s’entendait bien, j’imaginais mes vacances dans un grand champ de blé extrêmement calme, et vraiment j’étais seul dans le grand champ de blé et je trouvais un petit coin à l’ombre d’un grand arbre et il y avait de l’herbe, je m’allongeais. C’était tellement bon.

Hélène est venue me dire que le repas était prêt. Je lui ai dit que je n’avais pas faim. Elle a beaucoup parlé encore. M’a dit qu’il ne fallait pas sauter de repas, et que je lui faisais de la peine en agissant comme ça. Mais je ne l’écoutais pas vraiment, ses mots étaient des choses pas vraiment réelles, ils tournaient, s’abattaient sur vous, vous faisaient plier, mais vraiment, il était extrêmement difficile de leur trouver un sens. Il ne valait mieux pas en fait. Et je n’avais pas vraiment remarqué qu’elle était partie car ses mots étaient encore dans ma tête comme des oiseaux qui piaillent à votre fenêtre, mais j’ai remarqué quand elle est revenue. Elle avait pris son assiette et s’était mise en tête de manger à côté de moi. Parce que le repas est un temps de partage disait-elle, et qu’il n’y avait pas de raison qu’elle mange toute seule après tout, et aussi que finalement j’avais raison qu’il faisait encore bon dehors et que c’était mieux de manger là.

Hélène avait un goût prononcé pour la mastication, elle aimait que ses aliments soient bien broyés et il semblait que chez elle une bonne mastication impliquait l’écartement maximum de ses molaires, afin que celles-ci prennent leur élan avant de s’entrechoquer. La physiologie d’Hélène faisait que cet écartement induisait l’ouverture de sa bouche. Et ça faisait un bruit pas possible. Ca faisait, vous savez comme un enfant qui tape avec un bâton dans une bouse, Tshiak-Tshiak. Je me souviens une fois avoir vu un enfant faire ça, c’était vraiment dégoutant, et l’enfant regardait l’assistance d’un air tellement épanoui, une œuvre indispensable et qui passera à la postérité semblait dire son sourire. Et bien Hélène souriait comme cet enfant, bonne mastication indispensable à bonne digestion, je lui en foutrais moi. Je coupais le bois avec plus de force, pour que cet horrible bruit n’atteigne pas mes oreilles, mais c’était peine perdue. Je levais la hache Tshiak. J’abattais la hache Tshiak. Je prenais du bois. Tshiak-Tshiak-Tshiak. Toujours est-il que je ne me suis pas démonté. J’avais faim. Mais je continuais à fendre l’air avec ma hache. Je me contentais du whisky. Ca suffisait. C’est bizarre, parfois je me demande ce qu’aurait été la vie, sur une autre planète, dans une autre galaxie. Une belle planète verte, avec des arbres de la taille des gratte-ciels, et des animaux étranges avec des pates déjà rôties qu’il suffirait de détacher. Il y aurait aussi des plans d’eau d’une clarté incroyable et tout le monde aurait une sorte de fil de fer qui accrocherait les lèvres entre elles. Mais personne n’aurait rien à redire à cela, car personne ne pourrait parler. Et on s’exprimerait par des gestes, et si quelqu’un vous ennuyait, il suffirait de lui tourner le dos. Et ce genre de monde me renvoyait toujours à l’implacable réalité. Et le whisky me faisait un peu tourner la tête parce que là, la hache à la main, il me semblait parfois voir la face d’Hélène à la place du bois. Et vraiment, plus Hélène déblatérait son monceau de conneries quotidien, plus le bois prenait les trais de son visage et plus j’avais plaisir à éclater transversalement la buche.

Ca me mettait dans un état d’excitation terrible, et Hélène s’inquiétait. Elle disait que j’en avais assez fait pour aujourd’hui et qu’il fallait que j’en laisse pour les autres jours. Mais je ne l’écoutais plus. Je voyais sa tête si nettement dans chaque buche. Je ne fis pas attention quand elle hurla d’aller me coucher. Non je ne vis pas non plus qu’elle n’était plus là. J’en pouvais tellement plus de l’entendre, et c’était tellement bon d’éclater le bois. Je ne me suis arrêté qu’à nuit noire. Il n’y avait plus de bois, j’avais les mains comme de la viande hachée. C’était pas grave, je me suis endormi d’un coup.

Le lendemain, en rentrant du travail, je suis allé acheter du bois. Beaucoup de bois. Des buches. Toute la journée, j’avais pensé à cette sensation délicieuse. Et je n’avais qu’une hâte : recommencer. J’avais acheté une bouteille de whisky aussi, et j’avais déjà bu pas mal en arrivant à la maison. Je ne suis pas allé voir Hélène, je suis tout de suite allé au billot et j’ai coupé du bois.

Hélène est venue me voir. Elle m’a dit que je n’étais pas normal, que j’avais déjà coupé bien assez de bois mais je ne l’écoutais pas. Je m’en foutais complètement de ce qu’elle avait dire. A cet instant, je l’imaginais qui tournait sur une broche comme le mouton pour le méchoui. Et j’éclatais le bois avec bonheur. Ouah ! des morceaux volaient de partout. C’était beau. Tellement beau. Et je ne pensais plus du tout à mes vacances dans un champ de blé, non je ne pensais qu’à ce bois qu’il fallait éclater pour qu’on puisse passer l’hiver et cette pensée me fit frémir. J’imaginais l’hiver et les interminables mots d’Hélène tombant sur moi comme d’un arbre donnant des fruits déjà pourris. Hélène parlait et disait que j’étais devenu fou, qu’il fallait m’interner, que je n’étais qu’un maboul et que de toute façon elle l’avait toujours su et que je montrais enfin mon vrai visage. Et je la laissais parler car la bûche était redevenue sa face et c’était tellement bon de lui éclater la face. Elle est allée téléphoner à sa mère. Et je ne la revis plus que quand elle vint manger à côté de moi. Et ça faisait Tshiak-Tshiak. Tout le temps. Un bruit insupportable. Valais mieux prendre une douche de clous bien aiguisés, ou courir loin et longtemps dans de l’acide jusqu’à ce que vous ne courriez plus que sur vos hanches. Non vraiment n’importe quoi aurait été préférable. Puis elle est allée se coucher et moi j’ai continué à couper du bois jusqu’à nuit noire. Je me suis couché à même le sol tellement j’étais fatigué.

Le lendemain rebelote. Je suis retourné acheter du bois. Je ne tenais tellement plus sur place qu’au boulot ils m’ont laissé partir plus tôt. Et dès que je suis arrivé j’ai bu du whisky, j’ai coupé du bois. Hélène est venue me parler, elle pleurait mais qu’est-ce que j’en avais à foutre moi ? Hein ? Elle croyait que j’allais venir la consoler peut-être ? Si elle croit que je suis assez con pour tomber dans ses combines et ben elle se fourre le doigt dans l’œil. Elle se fourre même tout le bras, et tant mieux si ça saigne bien comme il faut, tant mieux si son œil tombe... Si seulement sa bouche pouvait tomber... Chaque bûche avait le visage d’Hélène et à chaque fois je m’appliquais à bien viser le front et alors Paf ! de toutes mes forces en plein entre les deux yeux. Et parfois il fallait s’y reprendre à deux fois et certes, ça faisait un peu mal au bide à cause de l’urgence qu’il y avait à exécuter cette tache mais dès que la bûche s’ouvrait complètement, alors... Ouaahhh... Quelle sensation ! Quel bonheur.

Et Hélène s’est mise à hurler qu’elle pouvait pas supporter ça, qu’elle avait pas mérité une chose pareil. Et je continuais. J’essayais de ne pas l’écouter mais c’était dur car elle criait très fort maintenant. Elle criait qu’elle aurait du écouter sa mère depuis le début, qu’elle l’avait bien prévenue. Et continuait. Et continuait. Encore et encore. Toujours plus fort. Alors je me suis retourné avec ma hache et j’ai dit Tu veux que je te la mette dans la tronche ?!! C’est ça que tu veux ?!!! Que je te l’enfonce bien profond dans ta sale tronche !!! Viens ! Viens un peu par là que je te la mette dans la tronche espèce de connasse ! Viens !!! Viens !!!!!!!!! Et Hélène est partie en courant et en pleurant et je suis retourné couper du bois.

Plus tard j’ai entendu sa voiture qui partait et j’étais tellement heureux qu’elle parte et en même temps, il y avait quand même une petite frustration. J’ai coupé du bois toute la nuit et il y avait toujours cette frustration. Le lendemain je suis retourné acheter du bois et je me suis remis à éclater des buches mais plus ça allait plus la frustration grandissait. Je buvais beaucoup... Je coupais le bois avait toujours plus de frénésie, en imaginant le mieux possible la face d’Hélène dans chaque buche pour que.... Aaahhh... V’lan !

Oui c’est sûrement comme ça que tout à commencé et je sais que maintenant la frustration est nette et je n’attends plus qu’une chose : qu’Hélène revienne pour que je lui plante la hache dans sa sale tête.
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