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Pourquoi on a aimé ?

Un conte empreint de douceur, de poésie et de réalité qui nous a transportés dans ce monde imaginaire où les baleines viennent du ciel et ...

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— Papi, raconte-moi l’histoire des baleines célestes, gardiennes des océans. Dis-moi comment elles sont arrivées et dis-moi pourquoi elles ont disparu.
— Encore ? Mais tu la connais par cœur, cette histoire ! Ça fait au moins cent fois que je te la raconte.
— Pas cent fois, seulement dix-huit. J’ai compté.
— D’accord, mais tout de même, ça fait beaucoup. Tu n’en veux pas une autre pour changer ?
— Non, je veux les baleines ! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !
— D’accord, si tu veux. Allez, couche-toi bien au chaud sous la couverture et ouvre grand tes oreilles, car cette histoire est une histoire d’eau, mais aussi de musique…
« À l’aube des temps, alors que le monde était encore jeune et recouvert d’océans, des fins fonds du cosmos arrivèrent les baleines célestes. Formés d’énergie pure, ces gracieux voyageurs parcouraient l’espace en ondoyant le long des fils invisibles de la musique des étoiles. Elles aimaient l’harmonie de l’eau autant que le calme du vide et cette petite planète bleue, que l’on appellerait un jour la Terre, leur plut tout de suite. Certaines d’entre elles descendirent des cieux pour s’enfoncer dans ses profondeurs, tandis que leurs semblables continuaient leur course à travers l’infini, dans les immensités inexplorées des galaxies.
Celles qui avaient décidé de rester plongèrent au cœur de la planète pour ressourcer leur énergie avec celle du noyau de la Terre. Puis elles explorèrent leur nouveau monde, curieuses de tout. Elles découvrirent les formes de vie primitives qui peuplaient déjà les océans, peinant à se transformer. Alors, les baleines se mirent à chanter. Un chant profond et doux, qui s’adressait à l’âme plutôt qu’aux oreilles. Un chant qui racontait l’équilibre, la paix, la joie. Un chant de vie, encourageant à croître, à se diversifier. Et quand ce chant touchait les êtres vivants, ceux-ci se mettaient à changer, à grandir, à évoluer... Bientôt, l’océan fut peuplé d’animaux merveilleux qu’on ne trouve plus aujourd’hui que dans les livres d’images. »
— Montre-moi, papi, montre en même temps que tu racontes !
— Voilà, voilà, laisse-moi le temps de tourner les pages. Tu vois celui-là ? C’est un cœlacanthe, un très gros poisson. Ici, c’est une tortue luth, une géante des mers, disparue il n’y a pas si longtemps.
— Et celui-là ? Il a une drôle de forme, on dirait un peu un robot aspirateur.
— C’est une limule. Ne te moque pas d’elle, elle possède autant d’yeux que tu as de doigts. Bon, où en étais-je ? Ah oui…
« Pendant longtemps, les baleines nagèrent dans les courants des eaux salées dont les couleurs variaient avec leur chant, car les sentiments et les humeurs de baleines influençaient le monde autour d’elles. La couleur de l’eau qui les enveloppait changeait selon qu’elles soient tristes ou joyeuses, calmes ou agitées, les nuances de l’océan passant du bleu le plus pur au gris sombre des mauvais jours. Quand une baleine pleurait, la mer aussi pleurait et le vent lui répondait de sa voix froide. Parfois, elles désertaient les eaux pour se réfugier quelque temps au cœur de la planète pour se nourrir. Cela dura de longues ères, et aurait pu durer plus encore, si un événement inattendu ne s’était pas produit. »
— Nous, papi, nous ! C’est nous qui s’étaient produits, hein ?
— Qui nous sommes produits, bonhomme, mais oui, c’est ça. Laisse-moi raconter, si tu m’interromps tout le temps nous n’arriverons jamais au bout. Je disais donc, un événement inattendu se produisit :
« Depuis un moment déjà, des continents parsemaient les mers, la vie était sortie de l’eau pour se répandre sur la terre et les baleines regardaient avec bienveillance ces petits frères et petites sœurs terrestres se multiplier et coloniser la surface. Mais un jour, une espèce nouvelle et déconcertante fit son apparition : l’Homme. Les baleines n’avaient jamais rien vu de semblable à ce bipède, mais elles n’y prêtèrent pas grande attention au début. Après tout, ce n’était pas la première créature étrange que la nature ait créée. Cependant, l’homme ne se comportait pas comme les autres animaux. Partout où il allait, il s’installait, obligeant le monde autour de lui à se plier à ses besoins, au lieu de s’adapter lui-même à la nature qu’il rencontrait. Il transformait tout ce qu’il touchait, sans se soucier de perturber l’équilibre qui régnait entre les autres espèces.
Au bout d’un moment, les baleines commencèrent à s’inquiéter. L’eau autour d’elles frémit et vira au gris clair. Elles décidèrent alors de chanter pour ce petit frère si ignorant. Elles se rassemblèrent, unirent leurs voix et projetèrent avec force le chant le plus pur qu’elles connaissaient vers les territoires des hommes. Mais pour la première fois, la musique des baleines resta sans effet. L’Homme, inconscient, n’entendait pas leur chant.
Il y eut de nouveaux remous dans les eaux du monde, un kaléidoscope de couleurs se répandit dans les océans, des bleus de nuit, des émeraudes, des verts pâles, des turquoises, des gris d’orage, tourbillonnant et se mêlant dans les vagues. Les baleines étaient décontenancées : jamais un être vivant ne s’était révélé sourd à leur chant jusqu’à aujourd’hui. Elles ne savaient que faire, elles qui étaient des êtres de contemplation plutôt que d’action. Puis le calme revint. Après tout, il ne s’agissait que d’une espèce parmi tant d’autres, tout finirait bien par rentrer dans l’ordre. La nature était ainsi faite. Et les baleines, fatiguées par l’intensité du chant qu’elles venaient de livrer, se retirèrent près du noyau, pour un festin d’énergie et un sommeil réparateur qui devaient durer de nombreux siècles. »
— Et ensuite, papi ? Ensuite ?
— Deux minutes, bonhomme, laisse-moi reprendre ma respiration. Je n’ai plus les poumons de mes vingt ans, tu sais. L’air est lourd, aujourd’hui.
— Allez, raconte le réveil des baleines ! Et n’oublie pas, tu dois finir avec l’histoire de ton grand-père à toi.
— Oui, ne t’inquiète pas. Remets-toi dans ton lit et arrête de gigoter, je continue.
« Quand les baleines se réveillèrent, bien des âges après, le monde avait changé, métamorphosé par la main de l’Homme. Les eaux dans lesquelles elles nageaient n’avaient plus rien en commun avec celles dont elles se souvenaient. La Terre était recouverte de formes insolites, l’air sentait mauvais, les plantes courbaient la tête et les animaux disparaissaient. Lentement mais sûrement, la nature se mourait. Les baleines étaient désemparées. Elles ne comprenaient pas ce qui avait pu se passer, comment la planète avait pu tant changer en si peu de millénaires. Elles avaient l’habitude des longues métamorphoses, celles qui prennent du temps, à l’échelle de l’entropie de l’univers. Mais ce qu’elles découvraient devant elles n’était pas de la race des choses qui attendent. C’était une urgence.
Alors les baleines se réunirent et chantèrent comme elles n’avaient jamais chanté. Elles envoyèrent à travers le monde l’écho de leurs voix, parlant aux Hommes, leur racontant l’infinité du temps et la beauté de la vie sur cette Terre. Elles chantèrent encore et encore, sans s’arrêter, un chant qui ressemblait parfois plus à un cri qu’à une musique. L’eau autour d’elles fut prise d’une frénésie de couleurs, d’un tourbillon de mouvements. Les Hommes, qui n’entendaient plus, se mirent à voir, à voir la danse des océans, qui ne voulaient plus se laisser ignorer et inondaient le monde de nuances changeantes et d’iode parfumé. Et les baleines chantaient toujours, si fort, avec tant de puissance et d’amour, tant d’elles-mêmes, qu’elles commencèrent à mourir, les unes après les autres, sans aucun bruit que le silence de leurs voix, épuisées d’avoir déversé tout ce qui les composait dans cette dernière chanson.
Les océans du monde, gris, vert, bleu, parfois même rose ou jaune, se soulevaient et dansaient au rythme de la musique des baleines, pleurant chaque mort en vagues et en écume. Le vent se leva, la pluie tomba, les rivières et les fleuves se déversèrent hors de leurs domaines, des tempêtes naquirent et s’éteignirent. Enfin, tout se calma. La dernière baleine céleste avait cessé de chanter. Seule dans les eaux polluées de la Terre, dernière survivante des gardiennes de ce monde, elle se tut. Puis, dans un puissant mouvement de ses nageoires d’énergie, elle sortit des flots d’un seul bond, émergea au-dessus des Hommes ébahis et sans voix puis s’envola vers la voûte des cieux. Elle repartit pour les grands horizons du cosmos, sans regarder en arrière, et jamais plus on ne la revit.
— Dis papi, tu crois qu’elles vont revenir, les baleines ? J’aimerais bien.
— Je ne pense pas. Pourtant, j’aimerais bien, moi aussi. Mais la dernière des baleines a dû raconter aux autres ce que les Hommes ont fait de la Terre. Je ne pense pas qu’elles aient envie de revenir.
— C’est dommage.
— Oui bonhomme, c’est dommage. Quand mon grand-père me racontait cette histoire, il pleurait. Tu sais pourquoi ?
— Oui, mais je veux quand même que tu me racontes.
— Il pleurait à cause de ses souvenirs. Il était là quand la dernière baleine a quitté ce monde. Ce n’était qu’un petit garçon à l’époque, un peu plus jeune que toi. Lui, il avait entendu le chant des baleines. C’est comme ça, les enfants, ils n’ont pas encore oublié comment écouter avec le cœur. Il avait entendu ce chant qui faisait si mal dans l’âme, et il avait pleuré. Il avait vu la baleine surgir des profondeurs du monde et il avait regardé disparaître à tout jamais la dernière des magiciennes de l’océan. Et ensuite, il a vu la mer et il a pleuré encore. Car l’eau n’a plus jamais été la même depuis.
— Pas la même comment ?
— Sans couleur. L’eau est toujours transparente désormais, les espèces qui y vivent s’éteignent très vite. Les mers sont calmes et sans mouvement, les rivières sont vides et ternes. Les plantes se meurent, petit à petit, les animaux aussi, et un jour les Hommes en feront autant. En partant, les baleines ont emmené la couleur de l’eau, et avec elle, la vie. Je pense pour ma part que tout ce qui vivait sur notre planète a perdu l’envie de s’adapter après le départ des chanteuses. Bon, allez, couche-toi maintenant, il est tard. Demain, je te raconterai une autre histoire.
— Laquelle ?
— Celle de la chanson qui répare la Terre. C’est aussi la chanson qui fait revenir les baleines. Je te l’apprendrai, et on pourra la chanter ensemble. Qui sait ? Si on est assez nombreux et qu’on chante suffisamment fort, peut-être que les baleines nous entendront et reviendront pour nous aider à guérir le monde. On en aurait bien besoin. Nous les Hommes, on est très doués pour détruire, mais beaucoup moins pour réparer.

PRIX

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Laetitia ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Yanis Auteur · il y a
Mes 5 voix!
Félicitation pour vous et votre texte
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours adolescent
Voici le lien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

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D Rd · il y a
Bonne histoire qui donne envie de vous suivre
si vous avez l'opportunité de me lire en retour
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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Sylvain Bataillie · il y a
Merci pour ce conte. Bravo
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Irvinrtr · il y a
Un conte superbe et bien plus encore. Felicitations.
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Alice Merveille · il y a
Bravo !
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Lyne Fontana · il y a
Très heureuse pour vous !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Philippe Larue · il y a
Joli conte et bravo
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Aurélien Azam · il y a
Félicitations Laetitia :)
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Laetitia Beau · il y a
Merci ! :)

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