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La consultation

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Depuis quelque temps Richard se languissait. Il ne savait plus quoi faire de ses journées, et tout ce qu’il essayait de faire l’ennuyait profondément. Ne sachant pas à quel saint se vouer, il opta pour Bernard, le prénom de son docteur traitant. Il se traîna jusque chez son cabinet.
— Et bien vous avez l’air... tout mou , on dirait le petit bonhomme en mousse. Expliquez moi ce qui ne va pas ami patient, je trouverai peut-être un moyen de vous regonfler ! plaisanta le docteur.
Richard aurait bien aimé connaître ce petit bonhomme en mousse, mais avant il estima plus judicieux de décrire son ennui abyssal. Pendant qu’il décrivait ses symptômes, Richard voyait le docteur de plus en plus plongé dans ses pensées. Inquiet de le voir effectuer une telle plongée sans appareil respiratoire, il termina rapidement son exposé , et c’est alors que le médecin, tel un dauphin, remonta bien essoufflé.
— Ces plongées...pff en apnée... ne sont plus.. pff... mon âge . Ma question sera...pff ...celle-ci... ouf pff, ah nom d’Hippocrate... j’y arrive... à quoi d’ailleurs ?? Ah oui la question : avez vous l’impression de perdre votre temps ?
— Perdre mon temps...j’égare souvent ma montre, c’est grave ?
— Euh sais pas, pas pratique surtout. Non je veux parler du flux temporel, avez-vous l’impression de semer derrière vous des traces de... temps ? Ca doit bien laisser des marques ce truc là !
— Vous savez je suis propre, répondit Richard  un peu gêné.
Le docteur enfonça ses doigts dans son crâne pour se creuser les méninges. Lorsqu’il retira sa main de la masse spongieuse, il conclut :
— Ouh ça chatouille. Ecoutez, voilà ce que je vous préconise : pas d’analyse de sang, elle sera sans doute nickel chrome. Pas de tension non plus, celle d’ un bonhomme en mousse est molle de toutes façons, pas d’inspiration ni d’expiration, on voit bien que vous respirez et ni de vérification de vos pulsations cardiaques vu que vous n’avez plus le cœur à l’ouvrage. Donc ...
— Donc ?
― Je vous fais une ordonnance pour du magnésium ça va...rien faire, mais je suis quand même médecin, et une lettre de recommandation à remettre à un de mes confrères.  
Richard, étonné d'avoir du nickel et du chrome dans le sang, prit sans conviction l'ordonnance et la lettre. Il lut le nom du spécialiste.
― Docteur Balfour o' Clock ?
― Oui, il est écossais, expert en maladies horlogères. Dépêchez-vous, il ferme à 16 heures  comme son nom l'indique !
― Et il ouvre à quelle heure ?
― 16 heures, et son cabinet est rue du Gros Z’horloge, vous connaissez ?
— Non je ne suis pas d’ici, je suis de nulle part.
— Je vais vous expliquer, vous sortez du cabinet en fermant la porte, vous faites deux ou trois pas devant vous, vous vous retournez et vous rouvrez la porte. Vous voyez pas besoin de gps.
— Cool !
Comprenant qu'il avait l'éternité devant lui, Richard se pressa d'un pas nonchalant pour ouvrir la porte et la refermer, ne faire qu’un seul pas pour être sûr de ne pas se perdre, se retourner, rouvrir la porte et rentrer à nouveau. Un autre cabinet qui était plus de curiosités occupait l’endroit. Horloges, pendules , montres, cadrans solaires, lunaires, et autres créatures temporelles et intemporelles en étaient les principaux occupants. Le maître de ces lieux vint à la rencontre du nouvel arrivant.
— Oh docteur Bernard !
— Non je suis le docteur Balfour o’Clock, ça s’entend à l’accent enfin !
— Il est déjà 16 heures , pardon d’être en retard.
— Il est toujours 16 heures à un endroit donné sur Terre.
Comme 13 heures, ou 14 Heures... répondit sans assurance notre ami patient.
— Vous me voyez m’appeler Baltwo o’Clock ! réagit l’écossais. Voyons, mon confrère le docteur Bernard, donc moi-même, vous a recommandé à moi-même le docteur Balfour o’Clock pour d’éventuelles pertes de temps isn’it ?
— Yes it is, se risqua Richard.
— Oh God, chaque chose en son temps, vos problèmes temporels d’abord. On verra pour l’accent après ! Veuillez approchez please.
Richard qui était déjà très près recula.
— Très bien. Maintenant balancez un de vos bras vers la droite et vers la gauche, et vers la gauche et vers la droite plusieurs fois...bien ! Vous savez que vous plairiez à des Franc Comtoises de très bonne famille ! Je peux vous présenter à une célibataire, un peu vieille certes, mais restaurée. Vous avez le même balancement !
Richard pensait plutôt à une jolie Bretonne avec ou sans coiffe qui se balancerait sur une danse du pays , mais ses réflexions sentimentales furent interrompues par le docteur des Highlands.
— Asseyez- vous . A présent que vous êtes en état de marche je vais pouvoir vous ausculter.
Ne voyant pas de chaise, notre amateur de danses bretonnes fit le maximum pour plier ses genoux afin de prendre la position assise, délicate opération dans le vide qui a toutefois l’avantage de stimuler l’imagination car rien n’empêche de se représenter une chaise en paille, un fauteuil Louis XV ou un club en cuir. Une fois en équilibre instable, il était près pour une auscultation rapide, même très rapide si possible.
— Vous êtes confortablement installé ? s’assura le docteur.
— Cool, répondit notre équilibriste pas contrariant.
Le docteur portait un stéthoscope qui était évidemment relié à une pendule. Quand il ausculta Richard de la tête aux pieds du siège, les aiguilles accélérèrent leur mouvement.
― Vous fuitez Monsieur !
Richard surpris, mais surtout fatigué, se leva brusquement et s’exclama :
— Je fuite ?
― Oui, cela veut dire que vous perdez bien votre temps. C’est de l’ incontinence temporelle marquée par de la perte de flux temporel. Vous êtes pourtant jeune, cette affection n’arrive qu’aux personnes âgées.
— Je suis peut-être plus vieux qui sait...marmonna Richard
— Pas aussi vieux que ce patient à longue barbe blanche venu à mon cabinet il y a très longtemps. Il s’ennuyait depuis une éternité et fuitait un max ! Auparavant il avait saigné sans résultat, par transfusions haut débit,  toute la ménagerie horlogère de mes collègues. Désespéré mon petit vieux cherchait éperdument un sauveur et c’est alors...
— Et alors...Et alors ? 
— Eh eh, Balfour est arrivé hé hé, sans se presser hé hé ,le grand Balfour, le beau Balfour, avec ses aiguilles et ses horloges. Quand j’ai vu arriver le Grand Incontinent avec ses pieds nus et une simple toge en guise de vêtement, il m’a fait de la peine the poor devil, le pauvre diable ! A ma demande, il s’est allongé dans le vide sans faire d’histoire, et là, le délicat montage habituel. Que je vous montre ...
Richard vit le docteur s’approcher d’une grosse horloge, lui retirer sa grande aiguille, prendre un tube transparent flexible pour la fixer à celle-ci et relier le tout à l’horloge qui restait stoïque.
— Elle ne souffre pas, assura le Grand Horloger. C’est ainsi que j’ai planté plusieurs aiguilles sur le corps du Grand désespéré afin que la transfusion temporelle s’opère. Vous transpirez ? Du flux temporel en gouttes ?
Tout en sueurs froides, Richard eut une pensée charitable pour lui-même.
—Malheureusement, au cours de l’opération j’ai vu mes belles devenir progressivement toutes ramollos. Vous connaissez Dali ?
― Ah c’était lui l’Allongé ?
— Ah non je l’aurais reconnu quand même. D’ailleurs l’Allongé ne l’est pas resté longtemps car dépité de rester le Grand Incontinent, il est tombé du lit. Compatissant, je me suis dépêché auprès d’une de mes ramollos pour la prendre dans mes bras. Avant de rendre son dernier tic tac , celle-ci a eu la force de me cliqueter à l’oreille le nom de son ancien boss, un chercheur allemand qui travaillait sur des méthodes high tech de ralentissement temporel. Immédiatement je me suis renseigné sur ses travaux.
Richard effrayé par la Aïe Tech écoutait avec inquiétude le récit du docteur.
— Le savant était connu pour avoir démontré que le pronom n’était pas le seul à être relatif, mais que le Temps l’était aussi et que la conjugaison Temps vitesse était une des clés de cette relativité.
Richard n’avait jamais été très bon en grammaire, mais essayait malgré tout de suivre même si cela allait trop vite pour lui.
— Quelques unes de ses associées mécaniques s’étaient portées volontaires pour être lancées dans l’espace à très grande vitesse par une catapulte conçue par le Grand Catapulteur Von Braun.
Note patient commençait à trouver le récit rasoir, mais n’en dit mot car il était imberbe.
— Certaines sont revenues. Le chercheur constata que celles-ci avaient vieilli moins vite que leurs collègues restées sur Terre. On pouvait donc ralentir le temps ! En apprenant cela, j’ai ramassé le Saigneur et nous sommes allés en Allemagne. Heureusement c’est la porte à côté ! Excusez-moi...
Notre patient vit le docteur ouvrir la porte à côté sur laquelle était inscrite ῝ Allemagne ῞, la refermer, et revenir par la même porte une chope à la main et de la mousse sur les lèvres.  Il reprit son histoire.
— J’avais une petite soif, que cette bière est delicious ! Je reprends l’histoire. J’ai donc rencontré le Grand Relativiste pour lui demander d’expédier le Méga Incontinent  dans le ciel à la vitesse de la lumière afin qu’il perde moins son temps. ῝ Jawohl ῞ dit-il. Le cobaye était moins ῝ Jawohl ῞, mais il fut néanmoins expédié dans les cieux. Ce fut une réussite. Aux dernières nouvelles, il ne s’ennuie plus et s’amuse comme un petit fou. Ah Dieu que nous étions contents  Einstein et moi !
— J’ai toujours rêvé d’aller dans l’espace ! se réveilla Richard. 
— Pour vous nous allons utiliser un moyen moins exotique, la transfusion temporelle musicale. C’est de la médecine traditionnelle. Quel est votre groupe ? C’est important de le connaître pour choisir le bon donneur.
— Mon groupe préféré ? Les Beatles
— Comme moi , vous avez bon goût. Quelle chanson préférez vous ?
— Yesterday
A ces mots, le Docteur remonté comme une pendule se dirigea vers une vieille Anglaise, non pas la Reine, mais une montre des années 60s déposée sur un drapeau, celui de l’Union Jack.
— Voilà une montre de 1965 qui devrait vous récupérer 24 h de temps. Elle a été portée par Paul McCartney le jour de l’enregistrement de la chanson.
Le docteur mélomane attacha la montre au poignet de Richard, s’éloigna à nouveau vers un juke box vintage pour y insérer un penny. Un disque se mit en place. Dés les premières notes de Yesterday, les aiguilles de la montre tournèrent rapidement dans le sens contraire.
— Il ne faut pas se tromper de chanson. Si par erreur j’avais mis Yellow Submarine, non seulement vous perdiez toujours votre temps, mais en plus vous auriez eu de l’eau dans les poumons. M’entendez-vous ?
Richard était tout à la mélodie, se balançant en souriant, ou souriant en se balançant, signe d’un mieux certain, ou d’un certain mieux.
Au bout des deux minutes cinq secondes du morceau, les aiguilles étaient positionnées sur 16h du jour précédent.
— Oui maintenant je peux vous répondre. La chanson m’a redonné la pêche ! J’ai envie de faire plein de choses grâce aux nouvelles heures qui m’ont été transfusées. Merci docteur !
— Oh remerciez Paul MacCartney répondit modestement Balfour O’Clock. Pour infos je préfère la banane. 
— Mais suis-je vraiment guéri ?
— Quelle heure est-il ?
— 16 h
— Vous êtes guéri. That’s all Folks ! Fêtons votre guérison comme il se doit.
C’est alors qu’un concert de dong dong, de tic tac, et de clic clic clic fit écho aux paroles du docteur. Richard salua la compagnie, sortit du cabinet et s'engagea vers sa nouvelle vie en fredonnant ῝ Yesterday, all my troubles seemed so far away, now it looks as though there’re here to stay, oh I believe in yesterday... ῞
Un grand sentiment de solitude s’empara alors du docteur automate. Son cœur mécanique avait bien besoin d’une belle Franc-comtoise.














Loin dans l’espace, très loin, mais vraiment très loin !
Un policier d’une confédération intergalactique quelconque n’en crut pas ses 36 yeux globuleux et ses douze oreilles. Un vaisseau non identifié avait frôlé son patrouilleur à la vitesse de la lumière. Surpris, il salit sa carapace en renversant son repas. Fébrile, il se mit en mode télépathique pour joindre ses supérieurs.
— Iboosoo buaawee, Iboosoo buaawee !!!
— Ayagaa ayagaa buaawee ?
Qu’on pourrait traduire par : “ Ici buaawee, ici buaawee ” !!! et “ Quoi quoi buaawee ” ? Vous m’excuserez pour la traduction approximative, j’ai pris allemand en première langue . 
— Uaexooe aaloa du uamii du oemii du ieeyaa du ivooso aaa yoaagaa noosoe noosoe ! Aaloa ianno ! Aaya aaya ? *
— Good oiyoo good oiyoo xoodiummo xoodiummo buaawee, ooxo !!
Traduction toujours approximative : “ Un monstre avec deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux jambes et une petite tête avec un truc blanc, quelle horreur, quelle horreur ! Il vole à la vitesse de la lumière !! Que dois je faire que dois je faire ” ? *
“ Bon dieu de bon dieu arrêtez-le, arrêtez-le buawee, c’est un ordre ”!!
Aux dernières nouvelles le ῝ monstre῞ court encore...




* Ndt : C’est qui le monstre ? Tu t’es vu avec ta tête d’enclume, tes 36 yeux, tes douze oreilles, ta carapace et tes huit pattes !!
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Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
beau texte ! to be continued ...
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Sylvain, pas mal!
sincèrement c'est très profond, sans parler de l'imagination caractéristique du récit.
Aussi, les nuances linguistiques y sont.
Je te convie à lire «Les cieux,la cime et la prairie» et d'y laisser tes voix si jamais tu es emporté dans le voyage de cette fable.

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Eric diokel Ngom · il y a
Un texte bien structuré et originale. Tu a mes voix. Bcp d'humour et de fantaisie Consultez le mien et laisser vos impressions https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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cendrine borragini-durant · il y a
Complètement surréaliste. Devos aurait pu en faire un sketch à mourir de rire. J'adore!
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un très beau texte. Très bien écrit.
Mon soutien.
Je vous invite à lire mon texte:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mesaventures-nocturnes. Donnez-moi votre avis. Merci d'avance de passer.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonjour Sylvain, ma voix pour ce beau texte :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Virgo34 · il y a
Original et plein d'humour.
remarque : quand vous répondez à quelqu'un, faites-le sous son commentaire en cliquant sur "répondre", de manière qu'il en soit informé.

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Sylvain Le Loarer · il y a
Merci pour Balfour o' Clock.
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Jean Calbrix · il y a
Une fantaisie intemporelle haute en couleur ! Je me suis régalé ! Bravo, Sylvain. Je clique sur j'aime.

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