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La conjuration du jardin

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Mireille.bosq

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Cette histoire a été écrite à l'intention des personnes d'une maison de retraite (EHPAD). J'ai eu le plaisir de la leur offrir et de la leur lire.


Manon est une jolie jeune femme, mais elle ne se soucie guère de son apparence.
Elle vit dans un village en haute Provence. Sa maison se situe un peu à l’écart de l’agglomération.
C’est une bâtisse de caractère, très enviée par les riches estivants qui investissent la région en provenance de climats moins ensoleillés.
En général, en visite pendant un été ils tombent sous le charme de la région et commencent à se mettre à la recherche d’un endroit où se poser. Ils désirent se fixer, en prévision des jours où ils pourront enfin souffler, autrement dit à la retraite. Mais la contrée dégage un tel charme qu’elle est aussi protégée. Il ne suffit pas de trouver un terrain, encore faut-il qu’il ait abrité autrefois un édifice, quel qu’il soit. Ils sont prêts à acheter le moindre cabanon même si le toit est effondré, les restes d’une bergerie de château, puisque de toute façon ils raseront tout pour reconstruire selon leurs goûts souvent somptuaires.
Mille fois, on sonne à la porte de Manon.
Pardon, madame, ne connaîtriez-vous pas quelqu’un qui voudrait vendre sa maison ou sa vieille masure ? Manon répond avec patience et gentillesse à ces touristes de plus en plus inopportuns. Lorsqu’il fait aussi chaud, elle leur offre un rafraîchissement : le jus des citrons produit par le bel arbuste dont elle prend grand soin. Un jour, un visiteur plus audacieux, plus entreprenant, finit par avancer une proposition d’achat.
— Une jeune femme comme vous devrait vivre à la ville non ? Avec ce que je vous propose pour votre maison, vous pourriez aller vous établir pour ouvrir une boutique.
Mais Manon secoue sa jolie tête.
Cette maison vibre au profond de son âme. Le portillon de l’entrée délimite la frontière entre le monde commun et elle. Il s’étend du clos de son jardin au vaste grenier rempli de trésors, de la remise au petit bassin plein du chant des grenouilles l’été. Depuis la roseraie au grand cèdre, tout un univers vit et respire pour elle.
Depuis son âge le plus tendre, elle connaît chaque pierre, chaque fleur, et même les habitants de ces fleurs, abeilles, hannetons, sauterelles, moineau ou tourterelle. Selon les saisons, elle voit passer merles et hirondelles, voleter ou striduler papillons et cigales. Elle est le bijou de cet écrin.
Un bijou, mais brut.
Depuis la disparition de ses parents, elle est devenue la seule maîtresse des lieux.
À vingt ans elle a épousé Jeannot son ami d’enfance, celui avec qui elle a appris à monter à vélo, à nager dans la rivière, à soigner les bobos, puis avec lui, a entrepris des études d’infirmière.
Pour la première fois, il l’a fait pleurer lorsqu’il lui a annoncé qu’il voulait s’engager dans l’armée. Puis elle s’est habituée. De temps en temps, il vit à ses côtés et le plus souvent il s’absente, appelé par une mission.
Puisqu’elle est seule, le matin en se levant elle s’habille de sa robe blanche, toujours là même, sauf quand Jeannot doit revenir. Cette fois-ci, il n’est plus rentré depuis longtemps. Le soir, elle lave son vêtement qui sèche doucement l’été dans la brise de la nuit, ou l’hiver près du poêle. Le tissu d’origine un peu gaufré est devenu presque transparent de tant d’usage. Le fil s’en est tellement affiné que par endroits il se fendille et, au moindre accroc, il se déchire. Manon reste pudique, car elle superpose les jupons.
Au premier coup d’œil, les visiteurs qui, à la belle saison, se pressent nombreux à sa porte songent à demander à parler à la patronne. Puis, devant sa grâce, oublieux de sa pauvre robe, ils voient en elle la maîtresse des lieux. Ils la pensent démunie. Pour beaucoup, c’est l’indice d’une affaire qui sera rondement traitée.
Pourtant sa réponse ne varie pas : Manon secoue sa jolie tête, fait tinter les glaçons dans la carafe et verse le sirop sucré. Les visiteurs s’en vont tout dépités.
Des lettres arrivent, pressantes, des offres, mirobolantes parfois.
Et si je partais finalement se demande un jour la maîtresse des lieux ? L’attente me pèserait moins en ville ?
Le doute sournois s’insinue dans des recoins secrets de sa tête, se glisse par de petites failles mal gardées dans son cœur et elle s’en va pleurer au jardin.
Là, c’est la révolution ! Rosine, sa poule pomponnette et Margotte la canne emboîtent ses pas jusqu’au banc sous le cèdre. L’espace de quelques instants, l’enclos semble faire silence. Les abeilles suspendent leur butinage, les grenouilles se taisent, les roses cessent d’embaumer.
Devant ce grand chagrin, Rosine s’enhardit.
— Dis-nous Manon, pourquoi pleures-tu ? Nous aimons ta compagnie et vivre auprès de toi dans ce jardin si magnifique. Ce n’est pas le moment de pleurer, il faut couper les fleurs fanées pour permettre aux nouvelles d’éclore...
À son tour, Margotte renchérit :
— Les nénuphars sont ouverts depuis ce matin il est si agréable de nager au milieu des soucoupes fleuries, tu ne voudrais pas te priver du plaisir de venir les admirer.
Naturellement, vous n’êtes pas obligé d’y croire, mais c’est sûrement ce que diraient la poulette et la canne si elles pouvaient parler.
Toutefois, les deux commères s’en vont propager la nouvelle aux autres habitants de l’enclos.
Vous n’êtes pas non plus obligés de croire en la magie, mais, quelques jours après, une chose étrange se produit : un souffle de vent venu de l’églantier couvert des aracées à quatre pétales dépose un voile rosé sur les accrocs de la robe de Manon.
Le lendemain, c’est une myriade de papillons qui se pose sur les déchirures du jupon.
Ensuite, une abeille se fixe à l’emplacement d’un ancien bouton, puis une deuxième suivie par une ribambelle sur le sillon garni naguère des olivettes de nacre.
L’espoir semble revenu en Manon, qui chasse ses doutes et à nouveau s’affaire.
Lorsqu’un nouveau visiteur se présente quelques jours plus tard, c’est une belle dame bien parée qui vient ouvrir la porte.
Il lui faut un moment avant d’oser la prendre dans ses bras.
Il en faut un autre à Manon pour s’y jeter.
Une guerre lointaine est finie là-bas.
Les armes n’ont plus cours.
Les hommes ont compris qu’il valait mieux faire l’amour que la guerre.

Jeannot est de retour pour toujours.
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Mireille.bosq · il y a
Rassurez-vous, elle n'a jamais été en concours!
Je suis heureuse tout de même qu'elle ait rencontré quelques échos puisqu'elle était dédiée. merci

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Gladys · il y a
Quelle écriture Mazette, tiens elle ne figure pas au récit. J'ai été emballée par cette description à la" Zola" on voltige, on hume dans ce petit coin de la belle Provence aux charmes illimités. Bravo Mireille pour cette oeuvre qui eut mérité un meilleur sort en concours mais bof!
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Arwen James-Keltton · il y a
Vous avez écrit un texte extrêmement poétique et touchant. L'espace de ma lecture, j'étais avec Manon, dans son jardin. Bravo et merci !!
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Mireille.bosq · il y a
J'éprouve toujours le même étonnement en constatant le lecture de cette nouvelle. Vous exprimez de façon touchante le plaisir ressenti devant cette histoire à l'ancienne. merci!
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Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre votre page et j'aime beaucoup votre nouvelle où l'amour de la nature fait bon vivre, moi qui adore la nature je suis aux anges. Ce texte est empreint de douceur et on sent apaisé après la lecture de celui-ci. Alors sans aucun doute les résidents de cette maison de retraite ont dû fortement apprécié, il n'y a rien de plus beau que d'avoir écrit pour eux et d'avoir comblé ne serait-ce qu'un tout petit peu leur solitude et leur isolement. Bravo à vous Mireille.
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Rachid Hamdi · il y a
une belle histoire Mireille
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Aurélien Azam · il y a
Magnifique histoire qui a sans nulle doute beaucoup plu je pense aux résidents de cet EHPAD (belle initiative également). Les thèmes abordés, comme la nature, l'amour, l'aspect conte aussi, sont bien adaptés à ce public, et ils sont également appréciés par nous lecteurs sur ShortEdition. Je souhaite à tes tourtereaux un beau bonheur partagé :)
Merci pour ce récit, Mireille !
Tout comme Wildelaire, je suis en finale du prix "Court et Noir" avec mon TTC "Gu'Air de Sang"
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Mireille.bosq · il y a
Voilà, j'y suis venue!
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Jennyfer Miara · il y a
C'est vraiment très beau, Manon est comme une Cendrillon des temps modernes, parée par ses amis de la nature :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Diamantina Richard · il y a
Un très joli conte empli de poésie, les résidents qui sont très attachés à la nature, à la fidélité et aux très jolies robes ont dû adorer, merci pour eux et pour nous.
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Marie · il y a
Fort jolie histoire très bien racontée. Mes sincères félicitations d’avoir songé aux personnes en EHPAD, de leur avoir écrit puis lu ce texte.
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