La confession d'une môme du 21ème siècle

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« Quand on peut se regarder souffrir et raconter ensuite ce qu'on a vu, c'est qu'on est né pour la littérature. » de Edouard Bourdet  [+]

Image de Hiver 2013
Ma première cigarette , j'avais 12 ans. Je venais d'entrer en sixième au collège Charles Baudelaire. Un garçon redoublant qui s'était retrouvé dans la même classe que moi m'a proposé "une clope" à la sortie des cours.
J'ai d'abord pensé : « si je refuse, je vais être prise pour une coincée et je me condamne à être la risée de ma classe pour tout le reste de l'année. »
Alors, sans vraiment y réflechir j'ai pris la cigarette qu'il me proposait en tentant de paraître la plus naturelle et décontractée possible. Je me suis penchée près du briquet qu'il m'avait allumé à la façon dont j'avais si souvent vu ma mère le faire. C'est bête mais je trouvais ce geste élégant...
Première bouffée , j'avais les yeux qui piquaient et j'étouffais grossièrement des quintes de toux. Je suis désormais certaine de n'avoir dupé personne. Les élèves qui étaient avec nous avaient tous l'habitude de fumer et savaient reconnaître un tricheur, un "crapoteur". J'étais donc désormais une crapoteuse.

Pendant toutes mes années collège je considérais comme un rituel me rattachant à mes semblables, le fait de nous retrouver tous autour d'une cigarette à la fin des cours.
Quant à moi, je me suis habituée à la fumée et mes poumons ont fini par abdiquer. Je suis donc passée du statut de vulgaire crapoteuse à celui de fumeuse confirmée en quelques mois.
C'était pour moi l'assurance d'une riche vie sociale, je m'y suis adaptée et j'y ai pris goût !
Au troisième trimestre de mon année de 4ème , j'étais bien intégrée à ma classe et j'avais même des allures de leadeuse.
Mon corps avait changé et certaines boules de testostérone l'avaient bien remarqué. Les filles voulaient me ressembler, les garçons voulaient me tripoter, j'avais une influence quasi totale sur ma classe mais je n'en profitais guère.
Thibault , un mec à l'allure rebelle et à la réputation de fêtard avait invité toute la 4ème5 à sa fête d'anniversaire. Ses parents n'étaient pas là du week-end et lui avaient laissé la maison. Une aubaine pour nous !

Thibault était du genre à se vanter de beaucoup de conquêtes, fêtes, voyages extraordinaires qu'il aurait faits mais personne ne le croyait vraiment. Cependant, il avait une très grande maison, de la bonne musique et une piscine creusée, il était donc très apprécié pour ces nombreuses qualités.
Il avait été plutôt méthodique pour nous impressionner durant cette soirée, rien n'avait été laissé au hasard. Ainsi, lorsque j'ai passé la porte de chez lui, mes yeux se sont directement portés sur la multitude de bouteilles d'alcool posées sur la table du salon.
Tout le monde avait déjà un verre à la main.
Sonia, considérée par tous comme une fille "sympa", était maintenant complétement ivre.
Elle est venue ,titubante, me tapoter sur l'épaule en m'apportant un verre plein d'un breuvage inconnu. Je ne pouvais pas le refuser , on se serait foutu de moi.
J'ai donc pris la mixture et affiché un sourire ravi de circonstance. En réalité ,ce truc puait et je n'avais aucune envie de l'introduire dans ma bouche.
J'ai arrêté de respirer l'espace d'un instant, pensant de cette façon masquer le goût de l'alcool, première erreur !
Dans la soirée, plusieurs adolescents, manifestement des mâles, se sont approchés de moi. Tous un verre supplémentaire à la main qu'ils m'offraient de façon à engager la conversation tel des pinguins offrant un petit caillou à leurs promises pour leur montrer un amour éternel et inconditionnel .
Je les ai tous acceptés sans exception, toujours en renchérissant sur une cigarette histoire de "faire plus adulte" et d'en imposer.
Plus je buvais et plus je devenais une virtuose du langage , je philosophais davantage qu'à l'habitude et je subjuguais mon auditoire. L'alcool devenait en quelque sorte mon allié - maturité, deuxième erreur !

Vers 3h00 du matin , la maison s'est subitement vidée , la horde d'enfants alcoolisés s'en était rentrée tant bien que mal , en vélo , en scooter , en skate...tout sauf en bon état et ne restait que ceux qui avaient été autorisés à rester dormir chez Thibault , dont ma petite personne.
Je ne marchais plus totalement droit et pour dire vrai, j'ai même oublié des moments plus ou moins longs de la soirée .
Tout ce que je souhaitais : trouver un endroit où me coucher. Thibault m'a dit de m'installer dans une des chambres et je suis tombée comme une masse sur le lit , complétement épuisée.
Je me suis reveillée le lendemain, à 11H08 , la main de mon hôte lourdement posée sur mon sein droit. Je ne me souviens de rien.
Je me suis redressée sans qu'il ne s'en rende compte et me suis traînée jusqu' aux toilettes du rez-de-chaussée.
J'ai vomi tripes et boyaux, plusieurs fois. Plus ou moins remise, en cherchant mes affaires je me suis retrouvée face à une masse informe de corps jetés sur le carrelage. Des couvertures de fortune éparpillées par-ci par-là. Je me souviens avoir pensé "ils sont pathétiques ! ".
Après avoir retrouvé tous mes effets personnels et sans dire au revoir j'ai entrepris à pied, seule, le chemin jusqu'à chez moi.
Arrivée à la maison, il n'y avait personne et j'en étais bien contente. Je m'imaginais assez mal expliquer à mes parents la cause de mes cheveux ébourriffés et de mon odeur pestillencielle .
J'en ai profité pour allumer une clope allongée sur mon lit en compagnie de mon ordinateur portable constamment connecté à facebook.
J'y apprends que tout le monde a passé une très bonne soirée. Je sais que pour la plupart, ils mentent et qu'ils sont certainement tous aussi éprouvés que moi, mais je fais semblant d'y croire à grand coup de commentaires enjoués.
Seulement, je me mets à cogiter sur cette main balladeuse et la présence de Thibault à mes côtés ce matin-là. Impossible de me souvenir de quoi que soit après mon entrée dans la chambre, le trou noir.
Justine se connecte et m'envoie un : "alors coquine, t'as pas des trucs à m'dire ? Raconte !! "
C'est suspect , elle était là pendant toute la soirée jusqu'à ce matin, je n'ai rien à lui apprendre. Je réponds : "What's up biatch ? Beh je ne sais pas , on était à la même soirée non ? Lol "
La suite de la discussion m'a moins faite marrer. Il était question de gémissements et de grincements de lit. Puis, elle m'a assuré que le dit-creuvard, en se levant, avait fait état de ses exploits sexuels avec moi .
Je venais d'apprendre par facebook que j'avais perdu ma virginité...

J'ai passé ma journée à cogiter. J'étais dans l'impossibilité totale de me rendre à la pharmacie pour acheter une pillule du lendemain car : 1) dans un petit village, tout se sait 2) je ne possédais aucun moyen de locomotion pour me rendre dans une autre ville.
Bref , j'ai laissé courrir en espérant ne rien avoir chopé ,surtout pas un rejeton!
Je suis finalement sortie avec Thibault puisque je ne pouvais plus faire autrement .On m'aurait prise pour une salope si le bruit avait courru. (troisième erreur... bien d'autres allaient suivre.)
On est restés ensemble jusqu'à la fin du collège mais nous n'allions pas dans le même lycée l'année d'après alors il m'a larguée . Suite logique des choses. Tant mieux ,je ne l'aimais pas et il n'était pas un amant extraordinaire.

Quand je suis rentrée en seconde ,j'étais fumeuse , fêtarde et célibataire.
J'ai rencontré Arthur , un gars ouvertement anarchiste et bisexuel. Il avait l'air cool ,il était beau et tenait des discours tellement compliqués , en un mot il me plaisait. On s'est embrassés lors d'une soirée.
Là , j'ai bien senti que c'était différent d'avec l'autre tâche. Il y avait des sentiments et il me respectait. J'allais souvent dormir chez lui en cours d'année et un soir après l'amour il m'a proposé un joint.
Je savais qu'il en fumait et ça ne me dérangeait pas , ça exacerbait son côté artiste maudit à mes yeux. J'ai accepté car j'étais trop amoureuse pour lui refuser quoi que ce soit.
On a fumé tous les deux à tour de rôle et ça a été une expérience vraiment unique.
Je planais et on a beaucoup ri . L'expérience s'est répétée souvent jusqu'à ce qu'on devienne ce que les flics appellent des "consommateurs réguliers". Je n'ai jamais eu à acheter , il s'occupait de tout et je ne savais même pas où il pouvait bien trouver tout ça.
A la fin de ma première terminale , Arthur est parti à la fac avec son bac en poche et moi je redoublais.
J'étais anéantie de ne pas le voir plus souvent mais ça a été une peine de courte durée. 4 mois après sa rentrée en licence de psychologie , il s'est disputé avec ses parents et à abandonné ses études par défiance. Il a rendu les clés du studio de la résidence étudiante où il crêchait et il est revenu au village , s'installer dans un squat avec des mecs qu'il connaissait.
Je venais le voir de temps en temps en disant à mes parents que j'allais chez Chloë.
Chloë n'existait tout simplement pas mais j'étais passée maître dans l'Art de la dissimulation
Et puis mes parents avaient des soucis bien plus importants à gérer. Jérôme, mon grand frère était récemment revennu de Paris, flanqué d'un gringalet, de 5 ans son aîné et l'avait présenté à mes vieux comme "son mec".
Vous auriez du voir la tête de ma mère. En revanche, j'ai bien cru que mon père allait leur administrer de belles mandales par reflexe
Il est devenu rouge écarlate , et a crié "mon fils? PD ?... moi vivant , ça n'arrivera jamais !" mais... c'était arrivé.
Ma mère a réussi a le calmer au prix de longues soirées de prise de tête.
Jérôme à fini par prendre un appartement proche de chez mes parents avec son copain, et, tous les dimanches il revient déjeuner à la maison.Et ,tous les dimanches il se dispute avec papa et maman.
Quand les quelques visites mensuelles au squat ne m'ont plus suffit ,j'ai demandé à Arthur s' il ne préférait pas qu'on se voit chez moi évocant le chauffage et le frigo à disposition.
Réponse de l'interessé  : je ne sors pas du squat , y a pas moyen!
Ça avait le mérite d'être ferme et définitif mais le désavantage d'avoir été comme une belle claque dans ma tronche.
Alors, sur un coup de tête j'ai décidé de demander à ma mère s'il pouvait venir vivre à la maison. Bien sur, elle a refusé d'emblée sans vraiment connaitre Arthur.
Le même week end j'ai pris des affaires dans un sac ridiculement petit , mes papiers d'identité et je suis allé retrouver Arthur au squat.
J'ai vécu presque un an avec eux comme ça , un peu comme des clochards . Mes parents avaient mis des avis de recherche partout , ils en diffusaient même à la radio. Ma mère n'arrêtait pas de téléphoner sur mon portable , je ne décrochais jamais. Et ,pour échapper aux flics je m'étais faite couper les cheveux et je les avais teint moi-même en noir ,j'étais toujours vêtue de vêtements larges et portais des lunettes de vue continuellement sans en avoir besoin.
Les garçons fumaient beaucoup et je les suivaient pour ne pas être en reste , mais lorsqu'ils se sont mis à toucher à d'autres substances j'ai eu peur.
Arthur ,lui , n'a pas eu peur et il a suivi le mouvement. Il s'est mis a sniffer puis à s'injecter des trucs .Il n'était plus le même , il divaguait et se reveillait en sueur la nuit après d'horribles cauchemars. Il ne me serrait plus dans ses bras , plus de "je t'aime" , plus rien...
Je passais mes journées à chialer derrière mes énormes lunettes, et puis je me suis demandée si la solution n'était pas de faire comme lui ? Jusqu'ici ça nous avait toujours rapproché d'aller au même rythme.
Alors j'ai tenté , les premières fois c'était vraiment étrange et grisant .Je me sentais une autre femme, capable de tout , comme une super woman , inarretable , invicible.
Mais c'est rapidement devenu un besoin ,un assujettissement , j'étais l'ombre de moi-même tombée en esclavage , incapable de la moindre volonté et j'avais des idées bizarres . Anéantie, ça ne m'as pas rapprochée d'Arthur.
Il est mort à peine quelques semaines après ma première expérience d'héroïne... En rentrant avec une baguette et un litre de pinard je l'ai trouvé pendu dans le squat.
J'ai hurlé , j'ai pleuré , je me suis scarifiée...je suis restée une nuit entière avec son corps mais il commençait à puer et j'avais peur qu'on pense que je l'avais pendu moi-même.
J'ai récupéré mes affaires comme les garçons l'avaient fait avant moi et je suis partie dans la rue , j'ai marché machinalement en direction de la maison de mes parents. J'y suis arrivée vers 18H mais la voiture n'était pas garée sur le parking.
Je me suis accroupie sur le trottoir d'en face , me suis remise à chialer et quand l'Eglise a sonné 19H...je me suis tirée , je n'avais nul part où aller. Pour la première fois j'étais seule.
Je me suis fait la promesse de ne plus jamais retoucher aux merdes qui m'avaient fait perdre Arthur et j'ai passé un appel à ma tante.
Elle avait l'air heureuse de m'avoir au téléphone , elle me suppliait de retourner chez moi , m'a appris que ma mère pensait que j'étais morte et qu'elle n'avait pas arrêté de pleuré depuis ma fugue. Je suis allé passer la nuit chez elle , et comme je m'y attendais elle a prévenu mes parents.
Le lendemain quand je me suis reveillée dans la chambre de ma cousine , ils étaient là .
Ma mère sanglotait et lorsque j'ai ouvert un oeil elle m'a serré dans ses bras, mais mon père est resté droit comme un I avec une expression de profonde colère figée sur son visage.
Quand je me suis levée pour le saluer , il a eu un brusque mouvement de recul et m'a mis une gifle :La meilleure de toute ma vie...
Depuis , mes parents m'ont récupéré à la maison et réinscrite dans un autre lycée pour que je puisse avoir mon bac . Avant que les cours ne recommencent ils m'ont payé une cure en centre de désintoxication dans les Alpes-maritimes.
J'ai passé mes deux mois d'été là-bas en étant traitée à la méthadone. Le sevrage fut difficile mais j'ai été irréprochable , je n'ai pas chuté...j'ai pensé à Arthur.
Ce matin , comme tous les matins de noël depuis toujours ,maman est venu me reveiller avec un petit déjeuner fourni et un cadeau .
Je me suis assise sur le lit et me suis dépêchée d'ouvrir son cadeau : c'était un collier avec un pendentif en argent : une colombe en plein envol.
Je l'ai remerciée et me suis excusée de ne pas pouvoir lui offrir de cadeau en retour. Elle m'a seulement répondu que si je voulais lui faire réellement plaisir pour Noël je devais venir vous voir et vous raconter tout ce que j'aurais sur le coeur, tout ce que j'aurais envie de vous dire... alors voilà, je suis là.
Je suis Kyara, j'ai 20 ans et je suis une ex poly-toxicomane m'sieur l'curé.

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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Claire Dévas · il y a
Mon vote parce qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire !
Pour découvrir ma nouvelle en compétition :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Bruno Scozzaro · il y a
J'ai commencé à lire parce que tombé dessus par hasard. Dans 99% des cas, je décroche à la 2 ème ligne. Là, j'ai tout lu d'un coup. Je voulais savoir la fin.
C'est plutôt bien (très bien, même ) narré, on se prend d'affection pour la narratrice très facilement. Je sais pas ce qui relève de la fiction ou de la vraie vie dans ton histoire, mais tout ça mérite largement mon vote. Même si c'est très en retard.

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Utilisateur désactivé · il y a
N’étant encore qu'un adolescent, je dois avoué avoir été particulièrement touché par cette oeuvre. Pourquoi? Parce que je reconnais beaucoup de personne de mon âge dans ce texte et malheureusement, ça arrive de plus en plus. Bref, c'est vraiment un beau texte qui transcrit bien le réel sans aller dans l'exagération, contrairement à ce que certain pourrait penser. Très réaliste et bien réalisé, tout simplement bravo. ^^
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Laure Lepatey · il y a
Bravo !!
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Sylvie Loy · il y a
En effet, si j'avais approfondi mon personnage de ma Plaidoirie, "ma gamine" aurait eu un passé quasi-similaire à Kyara. C'est surprenant !
Merci de m'avoir invitée à passer te lire !

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Pascale Pujol · il y a
hello... je suis passée, j'ai voté...
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Franck Claudia Boucher · il y a
Respect, petite, et bon courage pour la suite, ne lache pas le morceau, ce serai dommage, ça paye toujours d'aller au fond de ses envies...
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Croucrou de Croucrouland · il y a
Peut-être que j'aurais pu voter pour ce texte, malheureusement je ne suis pas allée au bout de la lecture à cause des fautes d'orthographe et de grammaire. Dommage!
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Aurelie Vos · il y a
ca y est, voté :-)

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