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Maurice Stencel

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FINALISTE
Sélection Jury

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L'invitation avait été rédigée à l'en-tête du tribunal de commerce. Cette idée, il n'y a pas de petites économies, émanait tout naturellement du cerveau rationnel de Jean Pottier, le président du tribunal. Celui que ses condisciples surnommaient « le compotier ». Cela faisait rire toute la classe.
Il s’agissait du 150ème anniversaire de l’école. Une cérémonie présidée par un représentant du Ministre de l’Enseignement aurait lieu à l’hôtel de ville. Tous les anciens élèves, il l’espérait, y assisteraient.
Robert n'était plus revenu depuis dix ans, et il se demandait s'il avait envie de revenir.
Il se souvenait d'un film dans lequel, autour d'une tombe, quelques anciens d'un collège anglais – peut-être que ce n'était pas un collège anglais mais qu'est-ce que cela changeait ? – assistaient à l'enterrement d'un de leurs anciens condisciples. Ils se regardaient, et on avait le sentiment que la seule question qu'ils se posaient était : lequel d'entre nous sera le suivant ?
Souvent les commémorations ressemblent à des funérailles.
À quoi bon y aller ? Il n'irait pas.
La plupart des années d'adolescence avaient été des années d'insouciance. L'adolescence est une période heureuse. C'est ainsi en tout cas qu'elle figurait dans sa mémoire.
Sa mémoire, lorsqu'il s'agissait de son adolescence, était comme une ville qu'il aurait dessinée lui-même. Les rues où résonnaient le pas des amoureux enlacés, la grand-place triangulaire où se tenait la Foire de septembre avec ses gaufres parfumées et les amandes que grillait Ali-Baba dans son échoppe, les jardins publics fréquentés par les propriétaires de chiens lorsque le soir tombait. Il aurait pu la parcourir les yeux fermés. Parfois, il rêvait encore d'y marcher toute la nuit.
Décidément, il irait à la commémoration.
Et puis, il reverrait sans doute Julie, la femme de Bernard. Ce n'est pas Julie qu'il avait épousée. Elle était amoureuse de lui mais, c'est stupide, il y a un âge pour se marier. Un an plus tard, il épousait Malou. Julie s'était mariée un mois après lui. Chaque couple avait assisté au mariage de l'autre.
— Je te souhaite tout le bonheur du monde.
Julie l'avait embrassé. Elle aimait les parfums tenaces.
Parfois il pensait à elle tandis qu'il caressait Malou. Peut-être que Julie pensait à lui quand elle commençait à gémir ?
Leur couple n'avait jamais été un couple heureux. Quinze ans plus tard, Malou et lui s'étaient séparés.
Comment Julie faisait-elle l'amour ?
Il écrivit au président qu'il viendrait et réserva une chambre pour trois nuits.
Le ciel était uniformément bleu. Pas un nuage, et pas un souffle de vent. Un mois de septembre exceptionnel. Les hommes avaient le col ouvert, les femmes portaient sur une jupe courte un T-shirt de coton ou un chemisier largement échancré. Il y avait longtemps que l'été n'avait été si beau. Robert se promena jusque tard dans la soirée dans cette ville retrouvée.
Dans les cafés où il s'arrêtait pour prendre un verre de bière en regardant les gens, il ne reconnaissait personne. Quelques visages cependant lui parurent familiers. L'un d'eux lui fit un sourire, et il répondit en souriant lui aussi. Après tout, pour ces gens-là, peut-être n'avait-il jamais quitté la ville.
Est-ce qu'il reconnaîtrait Julie ?
La commémoration, à l'hôtel de ville, avait lieu à onze heures. Il était venu une demi-heure plus tôt pour voir les arrivants qu'il reconnaissait sans mal. En dix ans les hommes ne changent pas beaucoup. Moins que les femmes. Les femmes, dès qu'elles sont mariées, doivent penser que le plus important est fait, elles soignent moins leur aspect.
Robert reconnaissait la plupart de celles de ses amis. Les uns et les autres avaient un peu grossi. La taille un peu ronde est un signe de bien-être social.
Ils échangèrent des sourires, parfois quelques mots, mais parce qu'il se montrait distant, ils s'éloignèrent très vite. C'est Bernard qu'il attendait avec impatience. Bernard et Julie.
— Bonjour, Robert.
— Je ne t'avais pas vue.
Il avait les joues en feu.
— C'est Bernard que tu cherchais ? Il ne rentrera que demain, c'est la Foire du Printemps à Paris.
À force de ne regarder que les hommes, il n'avait pas vu Julie à ses côtés qui l'examinait en souriant.
— Tu n'as pas changé. Enfin, pas beaucoup. Un peu moins maigre. Et moi ?
— Plus belle qu'avant. Plus séduisante. Plus.
— Rien que des plus ?
— Tu le sais bien. C'est toi que j'aurais dû épouser. Il a de la chance, Bernard. Je suppose qu'il le sait.
— Pas toujours. Est-ce qu'on peut juger ce qu'on a sous la main ? Les vaches du voisin sont toujours plus appétissantes. Non, je plaisante.
— Moi, je ne regarderais pas les autres femmes.
— Mais tu en as épousé une autre.
La salle de réception de l'hôtel de ville, la salle d'apparat, celle qui était consacrée aux grandes réceptions et aux mariages des familles de notables, était pratiquement pleine. Au bout, face à l'entrée principale, flanquée de deux huissiers en jaquette, sur une estrade recouverte d'un drap vert au milieu de tréteaux qu'on avait recouvert de rouge, les couleurs de la ville, trônait à côté du représentant du ministre, Paul Pottier, le cou tendu et le menton levé. Il regardait la salle d'un air satisfait mais il semblait à Robert que c'est lui, resté debout, qu'il fixait. Paul abaissa lentement la tête pour n'avoir pas l'air d'être le premier à saluer. Robert abaissa la sienne. Ce n'était peut être pas Robert que Paul dévisageait mais Julie.
Il étouffait soudain dans cette salle bondée, bruyante, qui n'attendait sans doute que le coup de maillet professionnel de Paul pour faire silence.
— Tu veux rester ? Partons.
Il lui saisit le bras, et ils sortirent par une porte de service. Dehors, sous le soleil de midi, il se tourna vers Julie.
— Tu voulais peut-être rester ?
Elle fit non.
— Allons chez moi.
Il se souvenait de leur appartement que Bernard avait fait aménager au-dessus de ses bureaux. Il s'assit sur le divan de cuir qui faisait face au poste de télévision. Julie, devant la large fenêtre, scintillante sous le soleil, le dévisageait, les jambes légèrement écartées. À travers sa robe légère, c'est son corps qu'il contemplait.
— Julie.
— Oui.
Il s'était levé. Il avait à peine mis ses mains sur ses épaules qu'elle fouillait sa bouche.
— Reste. Passe la nuit ici. Bernard ne rentrera qu'après-demain. Les bureaux sont fermés jusque lundi.
— Et s'il téléphone ?
Ils étaient couchés, nus. Julie, étendue sur le ventre, le regardait tandis qu'étendu sur le dos, il regardait le plafond. Le couvre-lit était rejeté sur le sol. Il avait failli trébucher dessus en allant à la cuisine pour chercher un verre d'eau. Avant qu'il ne s'étende, elle avait voulu qu'il restât debout un moment.
— Tu es toujours aussi tendu ?
Elle avait dû hésiter avant de lui poser la question, elle l'avait posée à voix basse, et répétée parce qu'il ne l'avait pas bien entendue.
— Il y a longtemps que tu n'as pas fait l'amour ?
— Je t'ai déçue.
— Je t'aurais demandé de rester ? Je me demandais comment font les célibataires pour avoir une vie normale. Viens. Tu vas voir comme je vais t'aimer.
Elle le caressait avec des gestes précis mais doux, parfois hésitants. Elle avait peur de trop bien faire. Robert, lui, se laissait caresser par les gestes que Bernard, le séducteur aux nombreuses liaisons de leur jeunesse, avait sans doute enseignés à son épouse. Il était incapable de respirer sans effort, empli de tendresse envers cette femme qui aurait pu être la sienne. Après qu'elle se soit endormie, il se demanda comment il avait pu vivre sans elle.
Le lendemain, ils furent face à face, adultes aux yeux cernés, les traits tirés, exhalant cette odeur surette des corps qui se sont beaucoup aimés.
— Je t'aime. Je ne veux plus vivre sans toi.
Les larmes lui venaient aux yeux.
Julie se leva. Elle était épanouie, heureuse du bonheur que ressentent les femmes désirées.
— Je vais nous faire du café. Fort. Et je vais nous faire couler un bain. Non, ne te lève pas. Je vais t'apporter ton café au lit.
— Nous allons tout recommencer, Julie. Tout ce qui s'est passé, hors de nous deux, n'existe plus.
— Tais-toi. Tu es un enfant.
Mais l'après-midi, elle s'était laissé convaincre.
Il avait dit que peu d'êtres humains recevaient du destin une seconde chance. Que la plupart, s'ils se plaignaient de ne pas en recevoir, en avaient peur en réalité. Et qu'ils avaient le restant de leur vie pour le regretter. Eux, ils n'allaient pas laisser passer cette occasion merveilleuse de retrouver leurs vingt ans. Elle ne pouvait pas le nier, ils étaient faits l'un pour l'autre. Leurs corps s'étaient enfin retrouvés.
Robert dit que c'était le destin qui l'avait poussé à assister à la commémoration. Il avait eu l'intention de ne pas venir. Il n'aimait pas les réunions d'anciens combattants. Il aurait pu se rendre directement à Deauville pour le festival du film américain. La boîte pour laquelle il travaillait, une maison de distribution de films, avait des documents à faire signer à un producteur. Est-ce qu'elle connaissait Deauville ? Il lui présenterait des vedettes de cinéma. Ils visiteraient la région. Est-ce qu'elle avait déjà joué au casino ?
— Tu me soûles.
— Partons maintenant.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
Pendant que Robert allait chercher sa voiture, elle emplit une petite valise de quelques vêtements. Elle se disait qu'elle en achèterait au fur et à mesure qu'elle en aurait besoin ou envie. Robert avait dit qu'il la voulait toute nue. Elle nageait en plein romantisme. Elle pensait, elle ne voulait pas penser. Comme lui, elle avait vingt ans.
Ils arrivèrent à l'hôtel à la tombée de la nuit. L'air avait fraîchi. Ils marchèrent le long de la mer en se tenant par la main. Et ils montèrent dans leur chambre sans dire un mot. Une véritable scène de cinéma, en vrai.
Ce fut un séjour, à proprement parler, inoubliable. Ils le pressentaient, ils s'en souviendraient toute leur vie tant il était différent de tout ce qu'ils avaient connu ou pourraient connaître. Jean Renoir, le producteur américain que Robert devait rencontrer était d'origine française. Lors du dîner auquel il les avait conviés, le vin aidant, Robert lui avait confessé leur aventure.
— C'est formidable. Une histoire formidable.
Durant sept jours, ils assistèrent à des projections, firent connaissance d'acteurs, participèrent à des soirées qui se prolongeaient tard dans la nuit. À croire que le monde du cinéma était devenu le leur. C'est fatigués qu'ils montaient se coucher sans que leur appétit l'un de l'autre s'en trouvât diminué. Au contraire, l'excitation de leurs sens durant la journée, et la légère ivresse procurée par le vin, leur avait ôté toute inhibition. Le moindre attouchement, le plus tendre sous-entendu, relançait leur désir.
Lorsque le festival se termina et que soudain ils ne furent plus que deux, ils se sentirent soulagés. Finalement tout l'éclat de ces journées qui les avait plongés dans un monde merveilleux les avait séparés d'eux-mêmes. C'est d'eux-mêmes désormais, comme avant leur départ pour Deauville, qu'ils recevraient la grâce de s'aimer.
Ce sont les mots que Robert utilisa.
Le matin, avant que Julie ne se lève, il sortait pour marcher durant une heure le long de la mer. Lorsqu'il rentrait, elle l'attendait sur le lit, et ils s'aimaient. C'était une sorte de rituel qu'ils s'efforçaient d'instituer. Leurs corps, ainsi, auraient toujours cette exigence.
Mais ce jour-là, il n'y avait personne dans la chambre, et le lit avait été refait. Julie n'était pas dans la salle des petits déjeuners. Dans le hall, le concierge lui fit signe.
— Madame a demandé un taxi. Elle m'a dit de vous dire qu'il ne fallait pas vous inquiéter. Elle a laissé une lettre pour vous.
Julie lui disait qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait toujours, et qu'elle n'oublierait jamais ces quelques jours.
« Je ne pouvais pas, tu comprends, mais je t'aimerai toujours. »
C'est par ces mots, elle les avait soulignés de deux traits, qu'elle avait achevé sa lettre.
Il n'aurait pas dû la laisser seule.
Certaines femmes sont comme des oiseaux. La présence de Robert lui avait servi de cage. Si on les perd de vue, ne serait-ce qu'un instant, elles s'échappent.
Cette certitude qui noue l'estomac parce qu'elle enchante et terrorise tout à la fois se nomme l'amour.

PRIX

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Rodolphe Ragain · il y a
Une belle fluidité à travers vos mots, on se laisse bercer par cette histoire.
Bravo à vous. +1 vote

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Fred Panassac · il y a
Une histoire douce qui suit son bonhomme de chemin sans faire de bruit mais qui en dit très long. Mon vote pour votre nouvelle si bien écrite comme à votre habitude. Une place en finale méritée !
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Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire douce qui suit son bonhomme de chemin sans faire de bruit mais qui en dit très long. Une place très méritée en finale et une très belle écriture. + 1
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Paulbrandor · il y a
Même commentaire que Mone73, Une
fluidité d’écriture récurrente dans toutes vos nouvelles. +1

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Mone Dompnier · il y a
Toujours la même aisance pour raconter, au fil de vos histoires. Une place en finale bien méritée.
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