La cigarette

il y a
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Pourquoi on a aimé ?

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Elle avait allumé une cigarette. Elle ne fumait plus depuis longtemps, mais ce paquet oublié par une amie s'était retrouvé entre ses mains.
C'était la fin de journée. Le début d'une soirée de printemps, bientôt l'été. Il avait fait très chaud pour la première fois de l'année. Elle s'installa sur le balcon, essayant de détourner ses pensées de ce qui l'obsédait. Le ciel encore clair, bleu lavande très pâle tirait sur le jaune. Le soleil était couché depuis quelques minutes, mais il n'avait pas donné vie aux couleurs flamboyantes qu'on imaginait. Il s'était retiré avec douceur et discrétion, comme il était parti, lui, l'homme auquel elle pensait.
Elle s'assit sur un de ces fauteuils spaghetti qui traînaient sur son balcon. Plutôt une terrasse d'ailleurs. Vingt mètres carrés, cela devait s'appeler une terrasse. Elle leva la tête pour regarder les hirondelles qui tournaient dans leur dernière ronde, petites flèches sombres imprimées dans la clarté décroissante, puis celles-ci disparurent dans un mouvement souple et uni, sur un signal secret. Sa gorge se serra pour une raison qu'elle ne voulait analyser.
La première étoile s'alluma dans le ciel. Elle lui parut bien pâlotte. N'était-ce pas la plus brillante qui scintillait en premier ? Cette drôle d'émotion l'étreignit à nouveau. L'étoile n'en était pas une, elle se souvenait maintenant. Celle que l'on nommait l'« étoile du Berger » était en fait une planète, Vénus, petit miroir perdu entre la terre et le soleil réfléchissant la lumière mourante de l'astre. Elle brillait longtemps, longtemps, avant toutes les autres. Elle lui sembla bien seule, elle aussi.
Le ciel s'assombrit avec lenteur. Il s'effilochait, s'évaporait pour dévoiler le vide intersidéral de l'espace infini, caché à nos yeux la journée, nous laissant dans la béate ignorance de son immuable et écrasante existence. Elle eut une sorte de vertige. La cigarette sûrement, elle n'avait plus l'habitude.
Une goutte tomba sur sa main. Aucun nuage à l'horizon pourtant. Elle s'essuya le visage du bout des doigts et sentit ses joues trempées. Elle resserra l'étreinte invisible sur les protections autour de son cœur semblable désormais à un vieux manteau troué qui laissait passer les courants d'air. C'était lui, le responsable inconscient de cette défaillance, cet homme qui l'avait ému dès leur première rencontre.
Elle l'avait côtoyé chaque jour pendant six mois, et chaque jour, elle avait lutté contre ce sentiment exaltant qu'elle ressentait malgré elle. Il n'était même pas son genre, beaucoup trop posé, doux, placide presque. Elle aurait dû le trouver ennuyeux, elle l'avait trouvé fascinant. De plus, ils n'avaient rien en commun. Lui était stagiaire dans l'entreprise, et elle, sa formatrice. Elle avait une carrière ambitieuse et peu de place pour l'autre, lui n'était encore qu'un étudiant et vivait en colocation. Elle aimait la musique classique et le cinéma d'auteur. Il se passionnait pour le sport et la moto. Elle était du genre tailleur-pantalon, il tatouait sur son corps les étapes importantes de sa vie. Elle était directe et réservée, il était empathique et sociable.
Cependant, une étonnante entente s'était installée rapidement entre eux. Dès leur première rencontre, elle avait dû lutter de toutes ses forces contre l'irrépressible besoin de le prendre dans ses bras, comme un ami très cher qu'elle retrouvait après des années de séparation. Et bientôt, elle se surprit à penser à lui, alors qu'elle était seule le soir. Elle se surprit à imaginer une vie qu'elle partagerait. Ne serait-ce pas agréable d'avoir quelqu'un à qui parler en rentrant chez elle ? Cela avait pourtant toujours été très clair, elle ne supporterait pas de partager son quotidien. Elle aimait sa totale indépendance. Être en couple dans cette société patriarcale ressemblait à être en prison. On ne pouvait plus décider librement de ses choix, de l'heure à laquelle on rentre, de la manière de s'habiller. Non, elle s'était assez battue pour obtenir sa position sociale, elle ne la reléguerait pas pour celle de petite-amie, ou pire, épouse !
Et puis, il était si jeune. Cela n'aurait été qu'une passade. De son côté du moins. Elle, par contre, avait senti le danger. Cette emprise sur son cœur aurait grandi jusqu'à prendre toute la place.
Elle secoua la tête, tira avec force sur la cigarette en aspirant une longue bouffée, puis souffla avec lenteur un nuage de fumée, exhalant ainsi une tension enfuie au plus profond de son être. Elle toussa un peu.
Elle avait bien fait de le repousser ce soir-là. Elle avait été à deux doigts de craquer. Lorsqu'il s'était approché d'elle avec la douceur d'un dompteur de quelques espèces sauvages, il avait glissé sa main sur sa joue, son visage concentré incliné vers elle. Elle s'était perdue un instant dans ses yeux, une plongée dans un monde de possibles et de promesses où les lois du temps rencontrent la magie des émotions et s'en trouvent perturbées. Elle s'était raccrochée in extremis à un brin de raison, un éclair de lucidité, et avait fui aussi vite que ses talons le lui avaient permis.
Oui, elle avait bien fait, elle avait bien fait, se répéta-t-elle comme un mantra.
Elle écrasa sa cigarette, prit une ample inspiration et rentra dans son grand appartement vide.
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Les Histoires de RAC · il y a
C'est que ce n'était pas le bon... homme... ou soir ♫
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Sarah Fehlmann · il y a
Peut-être bien! ;)
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Armelle Fakirian · il y a
Quand les discours intérieurs mobilisent des peurs concernant le futur et empêchent de vivre le présent. Magnifique et fine illustration portée qui plus est par une très belle écriture. J’aime beaucoup vos métaphores, les images évoquées par l’agencement parfait des mots. Bonne finale.
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Sarah Fehlmann · il y a
Quel beau commentaire! Merci!
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François B. · il y a
Un très beau texte sur la "sagesse" (au sens presque enfantin du terme...). Je détourne une phrase célèbre : La raison a ses raisons que le cœur ignore. Mon soutien
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Sarah Fehlmann · il y a
Merci pour votre soutien!
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F. Gouelan · il y a
Vivre c'est donner une place à l'autre, oser bousculer son confort, ses certitudes.
Un texte agréable à lire ; une femme seule sur la terrasse, fumant une cigarette face à l'immensité de la toile. Puis refermant la fenêtre sur tous ces possibles, pour se tourner vers le vide qu'elle a (mal) choisi.

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Sarah Fehlmann · il y a
Merci pour votre vote! Et faisons le choix de vivre pleinement, avec tous les risques que ça comporte., contrairement à elle...
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Line Chatau · il y a
Parfois, il faut savoir prendre des risques, fermer les yeux et foncer. On aura peut-être des remords mais pas de regrets! Bonne chance pour la finale.
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Sarah Fehlmann · il y a
C'est ce que je me dis à chaque fois que j'écris! Merci pour votre vote.
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Jeanne · il y a
🎶 L'amour c'est comme une cigarette, ça brûle et ça monte à la tête, quand on ne peut plus s'en passer, tout ça s'envole en fumée. L'amour c'est comme une cigarette, ça flambe comme une allumette, ça pique les yeux, ça fait pleurer et ça s'envole en fumée. 🎶 Une pause cigarette bienvenue qui prête à réflexion, une grande évasion qui nous conduit dans le champ des possibles, un voyage immobile au fil de ses pensées, au gré des souvenirs passés, un joli instant suspendu entre deux, une rêverie empreinte de poésie en un récit fort plaisant. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Sarah pour la suite des événements.
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Sarah Fehlmann · il y a
C'est toujours un grand plaisir de lire de si joli commentaire, merci!
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Joëlle Brethes · il y a
Avoir des regrets pour éviter d'éventuels remords... Choix difficile et douloureux !
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Sarah Fehlmann · il y a
Merci pour d'avoir voter pour mon texte!
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Tout en fumant ma cigarette, je lis votre œuvre et j’apprécie énormément. Mes voix, bonne finale à vous.
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Sarah Fehlmann · il y a
Et moi j'apprécie énormément votre commentaire! Merci pour votre vote!
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Lady Délivrance · il y a
L'éternel conflit entre cœur et raison !
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Sarah Fehlmann · il y a
Merci pour votre vote!
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Denis Infante · il y a
Il y a l’inspiration, la fluidité du style, le rythme, la cohérence lexicale, etc. Certes.
Mais il y a surtout cette impression indéfinissable que l’on ressent ou pas qui emporte tout le reste et qu’il faut bien appeler littérature.
J’aime beaucoup votre nouvelle.

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Sarah Fehlmann · il y a
Merci, merci! Quel beau commentaire!
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Denis Infante · il y a
Sincère en tous cas !

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