La chasse est ouverte

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J’aime être à bout de souffle au fil des aventures littéraires que je traverse. Celles que je lis me nourrissent et celles que j’écris me libèrent. C’est comme une course qui ne  [+]

Image de Été 2018
Fernand pestait déjà contre la boue qui recouvrait son pantalon côtelé vert kaki. A quoi bon s’embêter à enfiler des bottes en caoutchouc si c’est pour se retrouver dégueulasse au bout d’une demi-heure dans la forêt ! A presque 60 ans, il n’avait jamais changé sa tenue traditionnelle de bon chasseur : le pull col roulé du même vert que le bas, solidement harnaché dans une polaire sans manche marron, était surplombé par une de ces casquettes fourrées qui, en plus de lui couvrir le peu de cheveux qui lui restait, maintenait ses oreilles au chaud. La carabine Browning collée sous le bras, il prenait le temps de frotter frénétiquement les taches sous le crachin matinal de ce mois d’octobre, appuyé contre un arbre pour ne pas glisser sur le sol tapi de feuilles humides. Il tenait à garder ses vêtements propres comme si c’était un dimanche de messe, et en sens, le premier jour de l’ouverture de la chasse était semblable à un jour de messe. Un rituel à ne pas manquer. Il ne s’embêterait pas à tirer la Bécasse aujourd’hui et jettera son dévolu sur la Perdrix ou le Faisan de chasse, il voulait cependant leur offrir le soin d’être propre dans l’éventualité où Fernand serait la dernière chose qu’ils leur seraient donné de voir avant de mourir.

Le calme et la solitude étaient exactement ce qu’il venait chercher ici, au plus près de la nature. Il vivait cela aussi chez lui depuis que sa femme était décédée l’an dernier, mais à l’intérieur la sensation était différente. Il se sentait emprisonné psychologiquement et physiquement. Il parlait souvent du bien que cela lui faisait à son petit-fils Ludovic et ne désespérait de venir pour la première fois avec lui un jour. Il n’y avait rien de plus important pour lui que de transmettre, et le moment venu il le ferait avec joie. Il pensait quelques fois à arrêter pour se consacrer aux champignons par exemple, mais chaque fois l’envie était plus forte. On ne balaye pas 30 ans de pratique d’un revers de la main. Alors il se retrouvait là, dans la quiétude d’un de ces matins d’automne, carabine à la main, sur ces sentiers qu’il connaissait par cœur et qu’il se refusait de dévoiler à d’autres.

- Personne ne viendra me trouver pour m’emmerder ici ! Pestait-il souvent

Il se retourna lentement, sorti de ses pensées par le bruit familier de battements d’ailes. Deux gélinottes des bois se tenaient côte à côte sur une branche légèrement plus haute que Fernand. Il contemplait leur robe blanche et marron qui se fondait à la perfection avec les couleurs automnales, et il pensait que ce serait un cadre magnifique à peindre s’il avait daigné suivre son épouse aux cours de peinture comme elle le lui demandait. Il donnerait n’importe quoi pour revenir en arrière et lui répondre « oui ». Le temps passe mais les regrets subsistent. Les deux gallinacés semblaient le regarder comme deux mégères le feraient au balcon de leur appartement, se demandant à quoi ce bon vieux chasseur pouvait bien penser.

- L’arrêté préfectoral interdit la chasse des gélinottes des bois mes deux jolies, lança-t-il aux volatiles le fixant. Dites merci au Préfet !

Elles jetaient sur lui un regard quasi intéressé, comme si elles se tenaient prêtes à répondre. Il se rappela les premières émotions qu’il avait eu après avoir tiré pour la première fois sur un de ces animaux. Un sentiment de culpabilité profond qui, au fil du temps, avait laissé place à la satisfaction d’un sportif ramenant des trophées. C’était comme si ces deux piafs cherchaient à pouvoir lui parler, mais pour lui dire quoi ?

Les deux gélinottes prirent soudain leur envol, et c’est alors qu’elles se mirent à fondre sur Fernand. Avec une furie monstrueuse, elles virevoltaient de colère en donnant des coups d’aile et de bec sur son visage. La panique fut totale. Ayant lâché la carabine, il remua des bras pour les faire partir

- Laissez-moi tranquille nom de Dieu ! Hurla-t-il

Les coups de bec se faisaient intenses, un des deux oiseaux, frappé de la main, tomba au sol comme sonné. L’autre sembla alors redoubler d’effort, comme s’il se devait de compenser la perte du camarade. L’oiseau fonça, bec devant et vint percer l’œil droit de Fernand. Son cri de douleur résonna à travers la foule d’arbres environnant, comme autant de spectateurs impassibles. La gélinotte s’était acharné sur l’œil droit du pauvre homme qui, tout en retenant son œil pourtant solidement attaché en dehors du globe par le nerf optique, fut déséquilibré et tomba sur le sol.

Son corps roula sur la pente abrupte qui longeait le sentier, les feuilles se collèrent au sang sur son visage et à la bave accompagnant ses hurlements sans fin. Lorsqu’il termina enfin sa course folle, se fut un soulagement. Les hurlements avaient laissé place à un râlement de douleur alors que Fernand essayait, désespérément, de remettre son œil en place comme on refixe un phare de bagnole après avoir changé l’ampoule. Il avait perdu son portable dans la descente et marchait péniblement pour tenter de retrouver son chemin sans même savoir par où commencer. Lorsqu’il leva la tête pour retrouver le sentier, son œil gauche pris un certain temps pour faire la netteté sur un sublime chevreuil.

- Putain, je suis plus d’humeur ! Lança-t-il au cervidé. J’ai plus de fusil et plus d’œil, profites-en ! Dégage !
Alors qu’il semblait suivre les conseils de Fernand, le chevreuil changea d’avis. En réalité, il prenait juste de l’élan et fonça tête baissé sur lui, enfonçant ses deux longues cornes dans sa poitrine. Le souffle coupé, le vieil homme cracha un jet de sang sur l’animal avant qu’il ne soit projeté en arrière. Arrivant péniblement à respirer, il gisait maintenant au sol et il aurait aimé se cacher sous un tapis de feuilles si cela aurait pu avoir une quelconque utilité. Le visage roulé dans la terre et le sang, il n’avait jamais été aussi proche de la nature. Son pantalon côtelé comme tout le reste était à présent déchiré et plus un seul centimètre de tissu ne semblait propre. La nature s’était liguée contre lui, à présent cela lui paraissait clair, elle avait élaboré un plan.

En temps normal, on aurait pu penser qu’il avait perdu la tête mais force est de constater que ce n’était pas un « temps normal ». Le chevreuil semblait avoir échoué à faire ce qu’il voulait, il paraissait déconcerté jusqu’à ce qu’un sanglier le rejoigne. Fernand ne savait plus si un chevreuil aurait normalement détalé à l’approche d’une telle bête qui devait friser les 140kg, mais face à lui, les deux animaux semblaient complices. Il n’en croyait pas son œil. Fernand s’imaginera vers la fin que le chevreuil avait à ce moment demandé au sanglier de l’aider à terminer ce qu’ils avaient planifié, mais pour le moment, il n’eut pas le temps de réfléchir à autre chose que se maintenir en vie. L’énorme sanglier s’approcha à pas rapide du chasseur allongé, il plongea ses défenses dans sa jugulaire et le traîna sur plusieurs mètres. Fernand n’avait plus la force de hurler et ne savait plus s’il pouvait techniquement y arriver à présent que sa gorge était ouverte aux quatre vents. Il se contentait de contempler de son œil restant la cime des arbres, tous aussi rapprochés les uns des autres. Il se perdait dans des rêveries où lui et Ludovic parcouraient la forêt à la recherche de cibles, où Ludovic lui exhibait fièrement le résultat de sa première chasse. Il pleura discrètement sans se rendre compte que le sanglier était parti et l’avait laissé mourant, allongé sur son lit de mort. Il ne se plaignait pas de mourir au cœur de la forêt, sur un par terre de feuilles, mais la façon de mourir lui paraissait trop soudaine. Il se refusait à dire qu’il l’avait bien cherché, que la nature l’avait chassé, car il ne regrettait pas une seconde les parties de chasse qu’il avait fait depuis son plus jeune âge. C’était cela son lien avec la nature, et au fond, si elle s’était décidée à se débarrasser de Fernand alors tant pis. Il acceptait la sentence.

Lorsqu’une nuée de lièvre parurent pour l’entourer, il fut comme soulagé. Fernand avait toujours gardé une haute estime de ces animaux qu’il considérait comme les enfants de la forêt. Ils couraient de partout comme un groupe d’enfant à un goûter d’anniversaire. Il n’avait jamais tiré l’un d’entre eux, mais il se disait que quitte à finir sa vie ici, autant que ce soit rongé jusqu’aux os par l’animal qu’il appréciait le plus. Mais au lieu de vouloir se jeter sur lui, les lapins et lièvres semblaient vouloir passer dessous, soulever son corps comme si Fernand était tombé pile poil sur une réserve de nourriture. Sous sa vieille carcasse inerte et couvert de sang, ils creusèrent avec furie. Il espérait que parmi eux surgissent le lièvre de Mars, avec qui il aurait volontiers partagé un thé chaud une fois qu’il serait tombé au fond du trou. Mais lorsqu’ils semblèrent avoir terminé et que le pauvre homme était allongé au fond de son trou taillé sur mesure, ils s’amassèrent autour de lui, comme au moment d’un dernier adieu, avant de le recouvrir de terre. Au fond de lui, Fernand pensait que c’était mieux ainsi et il sembla perdre connaissance avant d’être totalement recouvert.

Quelques mois plus tard, la carabine Browning semblait avoir été abandonnée depuis bien plus longtemps lorsque Ludovic la prit dans ses mains. Elle avait déjà légèrement rouillée et des traces de lutte semblaient joncher le manche de bois. Lorsque le jeune garçon observa autour de lui, il ne vit rien. Retrouver l’arme de son grand-père résonnait en lui comme un signe car il savait qu’elle représentait tout pour lui, comme une épouse fidèle et aimante. Sans son fusil, Papi Fernand n’était pas totalement lui-même. Il porta l’arme à hauteur d’épaule, ferma un œil pour ajuster l’autre sur le viseur. Il fit mine de tirer.

- Pan ! Laissa-t-il résonner dans la forêt.

Au-dessus de lui, deux gélinottes, fixant le garçon, semblaient attendre patiemment le début de l’hiver.
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