La chasse aux libellules

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Il avait senti le sol se dérober sous ses pieds. Sa vie, d’ailleurs, à partir de ce moment là, n’avait jamais quitté ce cadre de tremblement de terre. Tout vacillait autour de lui. Il était beau, mais les femmes qui croisaient sa route le quittaient très vite, mal à l’aise avec cet homme qui faisait l’amour comme si c’était avant de partir à la guerre. Il n’avait aucune envie de les retenir tout en les haïssant de le quitter. Et peu à peu l’idée s’était lovée dans son cerveau. Au fond il n’en avait besoin que d’une, qu’il allait choisir, façonner, cacher, maintenir sous sa coupe, pour le seul plaisir de la regarder vivre uniquement pour lui. Elle serait belle, elle serait fine, elle serait blonde. Il n’y avait plus qu’à la chercher. C’est pourquoi ce matin là il attendait, assis sur un banc au soleil, devant le lac. Tout à coup son cœur manqua un battement. Une jeune femme venait d’apparaître. Ravissante, vêtue de bleu clair, un portable à l’oreille. Elle riait, inconsciente de l’émoi qu’elle éveillait soudain chez ce garçon très pâle dont les yeux s’étaient rétrécis à la manière des chasseurs en train de viser leur proie. Elle marchait à longues foulées de sportive, légère et aérienne, comme si elle volait. On aurait dit une libellule, et le vent faisait danser autour de son visage une multitude de petites mèches dorées qui la ramenaient à l’enfance. C’était elle. A présent il la suivait de loin, attentif à ne pas la perdre des yeux, angoissé lorsqu’un feu rouge ou un camion mettait un court obstacle entre elle et lui. Enfin elle s’arrêta devant un grand immeuble Haussmannien et la porte de fer forgé s’ouvrit pour l’engloutir à la façon d’un squale. Il resta longtemps les yeux fixés sur la façade élégante, enregistrant au passage cette fenêtre qui s’ouvrait au cinquième étage, puis, l’âme apaisée, il rentra chez lui. Le lendemain il revenait, de très bonne heure, dans le petit café du coin de la rue, qui lui permettait de continuer son affut. Jour après jour il était là, guettant les sorties et les entrées de la jeune femme, découvrant ses habitudes, la suivant de loin et captant au passage les amis qu’elle rencontrait. Comme ce grand garçon blond qui l’avait prise dans ses bras pour l’embrasser un soir avant de la quitter. Il avait ressenti un déferlement de jalousie. Elle était à lui, bon sang ! Au bout d’un mois tout était parfaitement clair dans sa tête. Le moment d’agir était venu. Il avait remarqué qu’elle rentrait tard chez elle tous les mardis soirs. Ce serait donc un mardi. Il avait préparé pour elle la pièce où elle allait vivre, une jolie pièce en sous-sol dans la maison qu’il avait louée en grande banlieue, près d’une forêt, et pour lui plaire il avait accroché au mur un grand tableau où étaient épinglés de beaux papillons exotiques, qui entouraient une magnifique libellule. Elle lui avait immédiatement fait penser à elle quand il l’avait vue, d’une grâce transparente et bleue, telle qu’elle lui était apparue le premier jour, telle que sa mère était dans son souvenir. A présent, il n’osait croire qu’elle était à côté de lui, endormie par le chloroforme, dans sa voiture qui roulait dans la nuit, sous une pluie battante. La chose s’était faite si simplement ! A peine de quoi alerter les quelques passants qui se hâtaient de rentrer chez eux. Un malaise de jeune femme, un homme prévoyant à ses côtés, rien de bien inquiétant. Il roulait vite, le cœur dilaté de joie. Enfin il l’avait entre les mains ce bel objet qui comblait son âme de collectionneur, la même beauté que l’autre, mais à sa merci celle-là.
Lorsque Patricia ouvrit les yeux elle regarda autour d’elle d’un air effaré. Elle crut tout d’abord qu’elle rêvait mais bien vite la conscience lui revint. En un instant elle réalisa l’horreur de sa situation. Elle se souvint de l’homme qui l’avait bousculée pour feindre de lui venir en aide, l’impression de vide qui l’avait envahie, puis plus rien. Et à présent elle était là, allongée sur un lit au pied duquel ce même homme la regardait. Elle voulut se redresser mais de fines cordelettes la retenaient captive sans toutefois la blesser.
- Excusez-moi d’en user ainsi avec vous mais je ne savais pas comment vous alliez réagir à votre réveil.
La voix était douce, un peu rauque, mais agréable. Patricia reprit espoir.
- Que m’est-il arrivé ? Je n’ai souvenir de rien. Me suis-je évanouie ? A présent que je vais bien, ramenez-moi chez moi, s’il vous plait.
La réponse la cloua sur place.
- A présent c’est ici chez vous. Vous allez vivre avec moi mais, n’ayez crainte, je ne vous imposerai rien de ce qui pourrait vous déplaire. Vous serez parfaitement libre de faire ce que vous voudrez.... sauf de sortir d’ici.
- En somme je suis votre prisonnière ?
- Seigneur ! Quel vilain mot ! Disons plutôt que vous êtes mon invitée.
Patricia eut un sursaut de terreur. De toute évidence elle était tombée entre les mains d’un fou, et elle ne savait même pas où elle était. Comment Bruno et ses parents allaient ils pouvoir la retrouver ? Elle sanglota :
- Je vous en prie, ramenez-moi à mes parents. Enfin, vous avez bien une mère. Que dirait-elle si on vous avait enlevé comme ça ?
Un rideau noir sembla recouvrir le visage de l’homme et elle se recroquevilla sur elle-même en le voyant se diriger vers elle. Elle crut qu’il allait la frapper, mais ce qu’elle entendit la blessa davantage qu’un coup.
- Ma mère ? Elle en aurait été enchantée. Elle me haïssait et c’est pourquoi je vous ai enlevée. Vous lui ressemblez mais elle, c’était un démon et j’espère que vous allez m’en guérir.
Patricia comprit qu’elle venait d’entrer dans un autre monde. A quoi bon s’insurger ? Il fallait endormir le monstre et guetter la défaillance qui lui ouvrirait les portes de la liberté. Elle accepta le marché. D’ailleurs il était charmant avec elle, lui apportait de menus cadeaux, préparait des plats délicieux. Une étrange complicité s’établit entre eux. Elle recommença même à rire. Jamais il n’avait le moindre geste déplacé à son encontre. Il se contentait de la regarder vivre. Elle ignorait que la France entière la recherchait, que ses malheureux parents suppliaient qu’on la leur rende à n’importe quel prix, que Bruno qui travaillait au ministère de la guerre remuait ciel et terre pour pêcher la moindre info. Sans succès. Elle s’était effacée sans laisser la moindre trace. Les choses se gâtèrent lorsqu’elle tomba malade. Une vilaine toux qui la cloua subitement au lit avec une mauvaise fièvre.
- Faites venir un médecin, supplia-t-elle. J’ai fait une pneumonie lorsque j’étais petite. Je me sens mal. Vraiment !
- C’est impossible, répétait-il d’un air buté. Vous voulez que j’aille en prison ?
- Vous préférez que je meure ?
- Bah ! On ne meurt pas d’un rhume.

Elle cessa de supplier. Les yeux fixés sur la libellule bleue du tableau, elle écoutait à présent cet autre insecte qui la dévorait lentement de l’intérieur. L’homme regardait fasciné la façon dont ses yeux perdaient leur éclat dans un visage qui se creusait, noyé dans une chevelure terne et dédorée. Elle ne se levait plus, épuisée par une toux rauque qui la secouait de longues minutes au terme desquelles sa tête retombait, exsangue sur l’oreiller. Un matin il vit qu’il y avait du sang sur le drap. C’est étrange comme les belles choses ont la vie courte, pensa-t-il l’espace d’un instant.
Puis il regagna sa place sur le banc au soleil, en face du lac, pour attendre le passage d’une autre libellule.
Il s’était assis sur un banc au soleil, devant le lac. Autour de lui les enfants jouaient dans une cacophonie qui endormait ses mauvaises pensées. Il savait que cela devait arriver aujourd’hui. Tout était prêt. Dans sa tête les souvenirs dansaient la chamade, le regard de sa mère qui l’obligeait à manger sa purée dans une écuelle à même le sol, sa voix qui lui murmurait des choses étranges qu’il ne comprenait pas mais qui lui glaçaient le ventre, l’absence de cet homme, son père, responsable, il le sentait bien, de son martyre. Cet homme auquel, paraît-il, il ressemblait tant. Une bouffée de tendresse et de haine le submergea. Son univers s’était construit de travers à cause de cette femme, de ses amours ratées, de ses frustrations qui en avaient fait une caricature de mère. Il avait vingt-cinq ans, sans cesse obsédé par une envie de douceur, de blondeur, de joie. Tout ce qu’elle ne lui avait jamais donné, et qu’elle incarnait pourtant à première vue quand on ne la connaissait pas. Elle ressemblait à une fée, fine et lumineuse à l’extérieur, sombre et redoutable dès qu’ils rentraient tous deux à la maison. Malgré les sévices et les humiliations il l’adorait. Il se souviendrait toujours de son dernier anniversaire auprès d’elle. Elle avait dressé une table de fête, avait revêtu une robe rouge qu’il ne lui connaissait pas, elle souriait. Pourquoi ce sourire l’avait il glacé d’appréhension? C’était un sourire de carnassier prêt à déchiqueter sa proie. Elle lui avait tendu un paquet. C’était une valise où elle avait entassé pèle- mêle de nombreuses affaires à lui et à son air interrogateur elle avait simplement répondu : « Tu as dix-huit ans aujourd’hui. Je fête le jour de ma libération. A partir de demain tu vides les lieux. Je ne veux plus jamais te revoir. »

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