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La carpe, le lapin et la taupe

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Sailormoon

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Journaliste, je suis affecté à la rubrique faits divers du quotidien régional où je travaille. Vous ne savez pas tout ce qui se cache derrière ces deux-trois lignes que je résume pour vous. Beaucoup veulent en savoir plus... Par égard envers mon employeur, je publie ici sous un pseudonyme et vous délivre les histoires les plus insolites ou sordides que j'ai pu connaître dans ma carrière, en modifiant certains détails bien évidemment...
J'ai toujours eu de l'admiration pour les petites mains des agences bancaires. Imaginez... Vous brassez de l'argent toute la journée sans que cet argent soit le vôtre. Mais comme souvent, l'argent brûle les doigts, surtout quand ce n'est pas le sien...
Prenons une de ces petites mains. Elle s'appelle Virginie, la trentaine, habite dans une petite bourgade ensoleillée de 10000 âmes, dans l'arrière-pays niçois. Elle est maman de deux enfants de 05 et 07 ans et vit en concubinage avec le papa, Grégory, depuis près de 10 ans. Son entourage la décrit comme discrète et serviable. Une petite souris travailleuse.
Grégory travaille dans le bâtiment. Certes travailleur, il a pour réputation d'être grande gueule et par conséquent, dès qu'un collègue ou son patron l'emmerde un peu trop, il claque la porte en distribuant quelques mandales au passage. Ce comportement bagarreur a pour conséquence qu'à force d'écumer toutes les boîtes du secteur, personne ne veut de lui dans le milieu, sa réputation le précède même dans les agences d'intérim qui pourtant sont toujours à la recherche d'ouvriers dans cette branche très difficile.
Grégory a un autre défaut. C'est un flambeur, un m'as-tu-vu. Il ne regarde pas à la dépense et c'est Virginie qui limite les dégâts en gérant les comptes. Cependant, à force, avec le salaire de Virginie et les maigres billets gagnés au black à droite ou à gauche, le couple vit chichement ce qui a des répercussions sur son équilibre. Virginie, acculée, ne sait plus comment faire. Il faut que de l'argent rentre très vite pour sauver son couple.
Mon grand-père avait une expression que j'aime beaucoup et qui illustre ce type de relation. L'union de la carpe et du lapin. La carpe, animal qui vit dans les profondeurs des lacs, en autarcie, et le lapin, petit animal rebondissant qui pullule et colonise chaque espace où il pointe le bout de son museau.
Virginie aime Grégory. Ce qui va causer sa perte. En bonne maman, elle lui épargne les détails de leurs finances et se contente d'un « ce ne sera pas possible ce mois-ci, peut-être le mois prochain », quand Grégory lui parle de l'achat de la dernière console à la mode ou d'un week-end avec les enfants dans un parc d'attraction. Leur situation financière est de plus en plus critique.
Virginie a deux lettres de rappel dans son sac ce mercredi-là quand elle va travailler. Le bateau commence à sombrer, elle n'a plus d'énergie pour écoper. Demander de l'aide à ses parents ? Elle s 'y refuse.
Elle est seule à l'agence ce jour-là, comme souvent les mercredis..
Un « sociétaire » régulier, Monsieur LOZNICA pousse la porte de l'agence. Il aime bien Virginie, un beau brin de fille toujours souriante, elle lui rappelle sa femme au même âge. La pauvre est décédée d'une maladie qui l'a emportée en quelques semaines, l'année dernière, à la même époque. Monsieur LOZNICA a 75 ans. Il a eu une entreprise de plomberie qu'il gérait avec sa femme et il a raccroché définitivement les gants suite à la perte de son épouse. Elle gérait l'administratif, lui faisait le reste mais il s'accordait à dire que sans elle, la boutique ne tournerait pas aussi bien. Lui et les papiers... D'ailleurs, pour lui, ça ne se résume qu'à une chose : ouvrir les factures et les payer. Il y a un seul souci. Il paie par chèque car il se refuse aux prélèvements automatiques, il n'a pas confiance.
Il passe à l'agence ce matin-là commander un nouveau chéquier. Il ne sait pas où il a foutu l'ancien, il suppose qu'il l'a jeté en même temps qu'un tas de papiers qui encombrait la commode de l'entrée. Il perd un peu, en ce moment, Monsieur LOZNICA. Il le sent d'ailleurs. Il se confie à Virginie qu'il sent à l'écoute. Il n'a pas d'enfants et son unique compagnie est un vieux matou. Des neveux ? Il a de la famille encore en Serbie, mais il n'a plus de leurs nouvelles depuis au moins une vingtaine d'années.
Virginie sent le vent tourner en sa faveur.
Elle invite Monsieur LOZNICA à s'asseoir dans la salle de repos où elle lui sert un café.
Un peu de familiarité s'installe entre eux, le vieil homme se faille aller à quelques confidences, il est vieux et fatigué, il ne se sent plus capable et souhaite que quelqu'un s'occupe de ses affaires, mais les papiers et les formalités lui font peur. Virginie le rassure, et lui propose un marché. Après quelques minutes de réflexion, il accepte finalement.
Le vieil homme quitte soulagé l'agence bancaire, Virginie affranchit deux courriers personnels et affiche également un air plus serein.
Tous les mercredis, Monsieur LOZNICA s'adresse à Virginie en lui remettant son courrier qu'il n'ouvre même plus, il lui signe des chèques du chéquier qu'elle garde précieusement dans son caisson, il va boire son canon au bistrot d'en face le temps qu'elle gère ses affaires, vient récupérer les enveloppes avec le paiement à l'intérieur et il les expédie du bureau de poste en face. Il ne s'en vante pas, il sait très bien que ce petit arrangement peut faire perdre sa place à Virginie. Virginie est elle aussi discrète. Elle fait cela dans la salle de repos, seul endroit de l'agence non filmé, hormis les toilettes bien évidemment. Elle ne gruge pas le vieil homme pendant deux mois.
On est en novembre. Le solde du compte commun de Virginie et Grégory est juste au vert. Les enfants font leur liste au Père Noël et Virginie pleure de rage en découvrant qu'elle ne pourra pas les gâter encore cette année. Elle pleure de rage car de l'autre côté, le vieux Bogdan LOZNICA est blindé de pognon, que sa santé est chancelante et qu'à sa mort, l'argent ira à l'Etat.
Elle ouvre un compte sur une banque en ligne sur Internet, banque où on peut alimenter son compte en envoyant également des chèques par la poste.
Le mercredi suivant, en plus des chèques destinés à payer les factures, Bogdan signe un chèque en plus. Les impôts.
Virginie dévalise la semaine suivante un magasin de jouets. Les gamins auront la quasi-totalité de leur commande sous le sapin cette année.
Grégory s'étonne de ce revirement. Il ne suit peut-être pas les dossiers, mais il n'est pas totalement idiot. Elle lui ment en prétextant une prime exceptionnelle, en attendant une future promotion en temps qu'adjointe au chef d'agence. En ado attardé qu'il est, il lui réclame également un cadeau. Elle le lui promet, mais avec la même rengaine « le mois prochain ».
Effectivement, le mois suivant, une moto neuve est livrée à leur domicile.
Grégory se sent pousser des ailes. Il ne travaille pas mais vit comme un nabab.
Bogdan quand à lui ne voit rien venir, d'autres soucis le préoccupent. Son médecin généraliste lui a découvert un cancer aux poumons, lié à l'amiante qu'il a respiré pendant des années et il lui a laissé peu d'espoir.
Il dit à Virginie « j'ai eu une belle vie, je peux partir tranquille ». Virginie, cette jeune femme si attentive qui vient jusqu'à le visiter à l'hôpital ! Il lui a confié ses clefs et sait ses affaires en l'ordre dans ses mains. Elle aura à sa mort un beau pactole grâce aux assurances vie qu'il a pris pour elle mais elle l'ignore encore.
Grégory lui convoite la maison d'un de ses clients chez qui il bosse au black. Maison en vente à 400 000 euros, avec trois chambres, un grand garage, une piscine et surtout un beau jardin. Rien à voir avec leur cage à poule d'appartement qui lui sort par les yeux ! Il en parle à Virginie qui fronce les sourcils. C'est risqué mais c'est jouable.
La vie continue, Grégory a son château, les enfants sont gâtés, Virginie reste discrète, a toujours sa saxo d'occasion et les mêmes vêtements. Elle paye les factures du vieil homme tout en se versant un « salaire » par la même occasion.
L'histoire aurait pu continuer comme ça jusqu'à la mort de monsieur LOZNICA mais c'est une bête photo sur un réseau social qui fait tomber Virginie.
Frédéric DUMONT, inspecteur des impôts, a une passion dans la vie. Les voitures de sport.
Il est abonné à des groupes sur Facebook et rêve devant les photos postées par les membres. Il reconnaît Grégory, un camarade de collège, bête à manger du foin à l'époque, qui se targue d'avoir le dernier modèle toutes options d'une célèbre marque allemande, photo à l'appui. Grégory est d'autant plus fier d'étaler sa dernière acquisition que Virginie l'a prévenu « plus d'achat superflu, entre la voiture et la maison, il faut que l'on soit plus raisonnable ».
Le pêcheur a ferré la carpe. Il est alors simple de remonter la ligne. Frédéric partage une qualité avec tout pêcheur, il est du genre patient. C’est un pêcheur consciencieux. Il entame la discussion avec Grégory via la messagerie, lui propose même de partager un verre dans une brasserie., histoire de voir la voiture de plus prêt.
Le lapin mord à l'hameçon. Ce que Frédéric suspecte est vite confirmé par un Grégory du genre vantard « ma femme travaille dans une banque » « elle est directrice régionale ? » « non, elle est adjointe du chef d'agence du patelin d'à côté ». La taupe a fini son travail, la machine administrative se met en branle.
Bogdan apprend, sur son lit d’hôpital que les 700 000 euros qu'il avait durement gagné avec sa petite entreprise depuis près de 50 ans ont été dilapidé en moins d'un an. Il est ruiné. Il meurt quelques jours après cette révélation, sa banque paiera rubis sur l'ongle ses obsèques, de peur que l'affaire s’ébruite. Et Virginie ? Elle sera invitée à prendre la porte, tout simplement. Ce n'est pas par le biais de la banque que l'affaire sera portée en justice, mais grâce aux services des impôts.
Une carpe qui tombe à cause d'une taupe et tout ça pour les beaux yeux d'un lapin, voilà une histoire qui aurait fait sourire La Fontaine. L’amour rend aveugle, mais l’argent lui rend la vue.

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