La Capello

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Une "plumitive" ordinaire à la croisée des chemins...

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On l'appelait « La Capello ». Elle fichait une frousse bleue à tous les enfants qui redoutaient de la croiser dans les rues où elle se hasardait parfois. Lorsque de loin ils apercevaient sa silhouette fantomatique au bout d'un trottoir, errant à pas lents, vêtue de guenilles noires, armée de son parapluie même par beau temps, ils déguerpissaient comme une volée de moineaux affolés par un matou en chasse. Arme défensive ou offensive, ce pépin ne la quittait jamais.
« La Capello, La Capello, cachez- vous, elle arrive ! »
C'est avec ces cris que les gamins à la fois terrorisés mais dévorés par la curiosité, saluaient le passage de ce personnage, un peu sorcière et surtout vagabonde. 
Cette femme sans âge, puisqu'il fallait bien parler d'une femme pour lui donner un sexe, disons plutôt la bonne femme, était l'objet de bien des rumeurs en ce début des années soixante où déjà l'étranger n'avait pas bonne presse.
À son propos, on évoquait... disparitions d'enfant, empoisonnements, sacrifices d'animaux, sorts et autres maléfices cependant jamais avérés.
On la disait originaire de Calabre d'où elle aurait été chassée à la suite d'un violent règlement de compte entre la mafia calabraise Ndrangheta et sa concurrente la sicilienne Causa Nostra. Son mari, mafieux lui-même, aurait été torturé devant sa famille avant d'être exécuté. La Capello, traumatisée par ce déferlement de violence et par la perte du bébé quelle portait alors, aurait perdu la tête. Fuyant son pays, elle erra des mois et des années et se retrouva un jour dans cette petite ville normande où elle avait établi ses quartiers. Cette version là l'humanisait quelque peu.
On la disait aussi fille abandonnée d'une gitane roumaine, diseuse de bonne aventure, un peu voleuse, un peu prostituée à ses heures. Sa mère aurait préféré suivre, sans enfant à ses basques, un cirque d'Europe du nord où elle était tombée sous le joug d'un amant de passage cracheur de feu...
Son arbre généalogique hypothétique courait du sud au nord mais une chose était sûre, la bonne femme avait bien perdu le nord.
Auréolée d'un mystère aussi touffu que son invraisemblable tignasse gris-blanc sale qui lui dégringolait jusqu'aux reins, elle parlait toute seule en déambulant. Pour peu que quelques galopins plus téméraires l'invectivent à distance, elle beuglait alors d'une voix d'outre-tombe, des propos incohérents, pointant son fameux parapluie en direction des agresseurs.
Elle avait élu domicile, terme quelque peu usurpé pour désigner les quelques planches disjointes de son abri de fortune, dans les « vaux de Vire ». Dans ce quartier excentré de la petite ville du Bocage normand, la Vire, rivière éponyme s'enfonce entre le mont Besnard et le versant rocheux des rames, creusant dans le roc des gorges appelées vaux de Vire. Par temps bas, plutôt fréquent, l'atmosphère suintante et rocailleuse y est plutôt sinistre. 
Un jour de printemps, un groupe d'adolescents émoustillés par la saison et cherchant à flamber devant les filles dans l'espoir d'en obtenir quelque reconnaissance, se lancèrent un défi : se rendre un soir chez la Capello pour découvrir ses secrets de sorcière.
T'es cap, t'es pas cap ? Avec les expressions d'époque ils se provoquent, se font des frayeurs, tergiversent et finissent par décider de mettre le projet à exécution.
Ainsi, un soir d'avril, quatre gamins de quatorze ans à peine se mettent en route en direction de la rivière. Les bois sont denses à cette époque de l'année, ils progressent fébrilement en direction du cabanon repéré quelques jours à l'avance. Les pulsations cardiaques se font plus rapides ; certes ils sont quatre mais la Capello n'a-t-elle pas des pouvoirs supérieurs ?
Ils se planquent avant de passer à l'action et l'aperçoivent alors tranquille, en train de cuire un hareng sur un petit brasero. L'odeur puissante et âcre les saisit et comme des benêts qu'ils sont encore ils ricanent un peu trop fort. La bonne femme, en hôte des bois accomplie, pressent une présence, tend l'oreille et se retourne vivement, apercevant les quatre bêtas. Elle s'empare de son parapluie toujours à portée de main et de sa voix caverneuse, elle crie dans une langue incompréhensible, pointant son célèbre accessoire en direction des jeunes terrorisés qui déjà détalent à toutes jambes.
 
Claude le plus jeune, cesse de courir, il est pris d'une crise de hoquet qui l'empêche de respirer. Les autres le qualifient de boulet et le gamin hoqueteux repart en trottinant, secouant à rythme régulier sa jeune carcasse. Puis c'est au tour de Jean Marc d'être pris de ce même syndrome. Il s'essouffle et se règle sur le pas du jeune Claude. Les deux autres les tancent et leur expliquent que la peur conjuguée à course folle est la cause de ce hoquet. Ils les traitent de poule mouillée mais à peine ont-ils réussi à quitter les bois qu'ils hoquètent eux aussi lamentablement...
Les gamins sont sidérés. Et si La Capello était vraiment sorcière ?
Malgré les consultations médicales, ils endurèrent ce hoquet huit jours d'affilée... 
 
 
 
 
 
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LILI MILLET · il y a
Merci de cette lecture et merci d'être toujours là.
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Phil Bottle · il y a
Il fallait qu'ils se fassent mutuellement faire peur, à tour de rôle, pour leur faire passer le hoquet! Ah là là, ces minots! Savent rien d'la vie!
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Cali Mero · il y a
Un petit tour en Normandie...Et une petite bonne femme que la vie n'a pas épargnée.
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M. Iraje · il y a
Tout le réalisme d'une époque pour donner au texte un frisson de vraisemblance.
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LILI MILLET · il y a
Merci à vous.
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JLK · il y a
Ça se serait passé en hiver, ils auraient eu le hoquet sur glace...
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LILI MILLET · il y a
Merci à vous.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bonne lecture que je découvre ! Bonne route à ce texte
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Virgo34 · il y a
Un portrait bien organisé de ce personnage énigmatique inquiétant.
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Ah non ! Je ne vais pas voter pour le etxte d'une rivale ! Manquerait plus que ma voix fasse la différence !
Zut ! Trop tard !
Je ne contrôle plus mes doigts.
Je suis trop gentil. Et si peu rancunier.

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