La cafetière d'Adèle

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Le battant vient de frapper huit coups sur l’épaisse cloche de bronze du beffroi de l’église. Les rayons du soleil tentent de se frayer un passage dans la ruelle voisine du bistrot dans lequel Paul s’est installé sur la terrasse devant une tasse de café. Son bolide britannique, un cabriolet Triumph TR4, est garé juste en face.
Le menton posé sur les poings, les coudes reposant sur la nappe vichy du guéridon, il promène son regard sur la place du village de son enfance. A cette heure matinale, elle commence tout juste à s’animer.
Une belle journée de printemps s’annonce au cœur du mois de mai 1968. La trentaine épanouie, Paul ne se sent pas à sa place dans cette belle utopie au matin du grand soir. Alors, il abandonne la capitale, sa plage sous les pavés et ses airs de « Paris sur mer », pour un court exil dans la vallée de Chevreuse, où il a passé son enfance.
Elevé par sa grand-mère, il est le fils unique d’un couple d’architectes mondains qui ne quittaient le 17e arrondissement que l’espace du week-end pour se rendre dans « la Vallée » comme le disait si joliment sa maman en accentuant les doubles consonnes.
Plus tard, Paul trouvera sympathique cette coquetterie de gens snobs, car elle invitait avant tout à la dérision.
Bien que solitaire, Paul vécut une enfance heureuse à s’inventer des jeux. L’un d’eux consistait à fermer les yeux pour, le nez au vent, capter les parfums du quotidien. C’est au cours de l’une de ces séances d’observation olfactive, qu’il découvrit l’odeur du café.

Dans ses souvenirs, il doit avoir six ans, quand pour la première fois, il s’isole pendant que sa grand-mère, mamie Adèle, prépare le café.
Assis sur les marches de la maison, il entreprend de suivre la succession des étapes d’élaboration de la boisson chaude et brune, que seuls les adultes sont autorisés à consommer. Près de vingt-cinq ans plus tard, ce souvenir ne l’a pas quitté.
L’arôme qui s’échappe du crépitement des grains broyés par le moulin mécanique Peugeot & Frères, puis, la mouture versée dans la tulipe de la cafetière Cona ; et enfin le parfum doux amer du café chaud, qui se répand dans toute la maison.
C’était toujours vers huit heures, comme aujourd’hui à la terrasse du bistrot. Paul se revoit encore penchant la tête dans l’entrée de la cuisine dire à sa grand-mère :
« Ça sent le matin Mamie ».
« Ça sent aussi l’école monsieur Paul » répondait-elle.
Chaque jour, ils s’amusaient de cette récréation matinale. A l’époque, Paul ne soupçonnait pas le moins du monde qu’avec ce rituel, mamie Adèle lui fabriquait une « machine à souvenirs » qui, des années plus tard, démarrerait encore au quart de tour chaque fois que son odorat serait sollicité par ce parfum d’enfance.
D’aussi loin qu’il se souvienne, le plus magique des cafés était celui du dimanche. Lorsque, après le déjeuner, on l’autorisait à moudre les grains aromatiques à l’aide du moulin à main qui trônait bien en évidence sur le rebord de la cheminée à laquelle on avait greffé une cuisinière à bois.
Les premiers tours de manivelle étaient les plus difficiles, il fallait un bon coup de poignet pour entraîner les engrenages de l’appareil.
Pour y parvenir, Paul s’y reprenait à plusieurs fois, puis finissait par serrer les dents, persuadé qu’ainsi, il décuplait sa force.

Le café moulu tombait directement dans un petit tiroir placé sous ce moulin ; Paul ouvrait ensuite pour sentir le bon parfum des grains broyés.
Incapable de résister à la tentation, il plongeait l’index de sa main droite dans la mouture, avant de le porter à sa bouche. Et là, c’était à n'y rien comprendre... Le peu de poudre brune déposée sur sa langue, le laissait grimaçant d’amertume pendant le quart d’heure suivant. Jamais il n’en dit mot, persuadé que ce goût désagréable était la rançon de l’interdit. Et puis, la sensation d’eau à la bouche que procuraient les préliminaires en valait bien le désagrément.
C’est pourquoi chaque dimanche, Paul rééditait ce qui pour lui revêtait déjà tous les aspects de l’aventure.
Peu à peu, le temps estompa l’intérêt suscité chez Paul par ces amères évasions et, à bientôt dix ans, il était près à n’importe quel stratagème pour atteindre son objectif : goûter le mystérieux nectar.
Par chance, il n’eut pas à se creuser les méninges très longtemps, l’opportunité se présenta alors que ses parents, Eléonore et Romain, étaient en villégiature dans « la Vallée ». C’était un dimanche de juin, il faisait beau. Mamie Adèle servait le café au jardin sous le grand tilleul qui recouvrait en partie le patio de la maison.
De ses fleurs, s’échappait le parfum singulier de l’approche de la saison estivale, une petite phrase tout en odeur, qui chaque année, semble vouloir dire : voilà l’été.
Eléonore, allumant la Craven « A » fixé à l’extrémité de son fume-cigarettes nacré avait alors lancé à Paul :
« Maintenant que tu as terminé ton dessert, que dirais-tu d’un petit canard mon lapin ?... »
Elle rit aussitôt, certaine que sa plaisanterie amuserait son fils. On ne put lire que l’étonnement sur le visage de Paul, qui s’imaginait mal manger un canard après le gigot d’agneau dominical et les deux parts de tarte aux framboises qu’il venait d’avaler.

Après qu’on lui eut expliqué ce qu’était un canard, il fut rassuré et n’eut plus qu’une idée en tête : vivre sa première expérience arabique.
Le sucrier de porcelaine était posé sur la table. Paul saisit la pince pour en extraire un carré qu’il destinait à une très prochaine immersion dans la tasse d’Eléonore.
Le canard qui avait révélé son ignorance d’un mot de langage familier lui restait en travers de la gorge. Bien que la blague vienne de sa mère, la taquinerie ne resterait pas impunie. Il prit alors l’air important et théâtral de l’enfant vexé et, en guise de représailles, feint de s’interroger sur la « santé mentale » de sa chère maman.
Aussitôt honteux d’une telle pensée, il plongea le sucre dans la tasse de café d’Eléonore, puis le porta à sa bouche et ferma les yeux. Tout comme avant, quand il cherchait à capter le parfum du café qui envahissait tout le rez-de-chaussée de la maison.
Paul en oublia d’un coup l’amertume de la mouture qu’il avait goûtée en cachette dans la cuisine chaque dimanche pendant plusieurs années.
Il venait de franchir une nouvelle étape, heureux d’avoir enfin identifié le goût du café qui, depuis longtemps, demeurait un mystère. C’était bon, doux, sucré.
Mais il s’apercevrait bientôt que la magie du café n’opérerait plus. Finie la sensation d’eau à la bouche, prémice au plaisir pas encore consommé. C’était désormais son parfum, dissimulé dans l’un des petits tiroirs que compte sa mémoire, qui de temps en temps, le ramènerait sur les marches de la cuisine de mamie Adèle.
A quinze ans, Paul quitta la vallée de Chevreuse. Juste après que le cœur d’Adèle ait produit sa dernière étincelle.

Pour la première fois de sa jeune existence, il emménagea dans l’appartement familial du 17e arrondissement. Et comme bon nombre d’adolescents bien nés, il intégra le lycée Carnot.
Les débuts furent difficiles, mamie Adèle et la douce vallée yvelinoise où il avait grandi lui manquaient. La maison de Dampierre avait été vendue, et le fruit de la vente, une coquette somme, avait permis de financer l’acquisition de ce que Romain, son père, appelait très modestement son pied-à-terre sur le littoral normand.
Il s’agissait en réalité d’un très joli petit manoir qui se dressait sur la côte d’albâtre, à Varengeville, un havre de paix suspendu au-dessus de l’océan.
Le snobisme de ses parents amusait beaucoup Paul, et si Romain affichait sans vergogne un penchant pour la fausse modestie, Eléonore cultivait une gestuelle excentrique, une sorte d’énergie hystérique commune aux gens qui s’ennuient partout... Elle brassait de l’air avec adresse, mais c’est tout.
Paul qui plus tard deviendrait scénariste, imaginait les pensées de sa mère quand, lui semblait-il, celle-ci réfléchissait :
« Quelle entrée allons-nous servir aux Courtelières pour le dîner... Homard ou caviar ? Allez, faisons-le à pile ou face... Flûte, je n’ai que des billets ».
Il n’y avait que de la tendresse dans ses secrètes moqueries. Sans le savoir, il se familiarisait avec son futur métier.
Cette fois, les Courtelières arrivèrent vers vingt heures. Eux aussi formaient un couple atypique. Monsieur était le notaire de Varengeville, c’est lui qui avait été l’intermédiaire, lors de la transaction pour l’achat du manoir.
Madame, elle, avait la passion de la mer et ne se sentait vraiment exister qu’à la barre du petit voilier qu’elle avait hérité de son père, et qui pour elle représentait la plus grande des richesses : la liberté.

Pour la première fois, ils étaient accompagnés de leur fille Madeleine, dix-sept ans, ravissante blonde, le regard pétillant de malice.
Ce dîner fut donné pendant l’été 1953, Paul s’en souvient très bien, il était placé à côté de Madeleine.
A la fin du repas, Eléonore proposa de passer au salon pour le café. L’odeur suave de son enfance et le sourire d’Adèle lui revinrent dans un curieux mélange de bien-être et de mélancolie, quand un courant d’air se glissa par la fenêtre pour interrompre son voyage dans le temps. Le souffle de cette nuit d’été se faufila ensuite à la vitesse du vent dans l’épaisse chevelure blonde de Madeleine, révélant au nez affûté de Paul le parfum et l’odeur de la jeune femme. Le frisson qui parcourut le dos de Paul à cet instant n’avait en revanche rien d’une brise marine, le jeune homme qu’il était, venait tout simplement de vivre sa première rencontre sensuelle.
Un an plus tard, en juillet 1954, Paul revint à Varengeville. Une valise à la main, le sourire insouciant de ses seize ans aux coins des lèvres, il respirait la joie de vivre. A deux ans près, l’Indochine lui aurait volé ce sourire et cette jeunesse, comme à beaucoup d’autres pour qui l’aventure tonkinoise s’était achevée tragiquement au pied d’une colline, où aux abords d’une rizière, le nez dans la boue de Diên Biên Phù. Depuis, Paul n’avait plus aucun doute, il consacrerait sa vie à la recherche du plaisir, à commencer par celui que son métier lui procurerait plus tard, écrire pour le cinéma.
Dès l’année suivante, après le baccalauréat, il s’inscrirait à l’école Louis Lumière. Pour l’heure, il passait des vacances au manoir et n’attendait pas ses parents avant le week-end suivant.
Debout sur la terrasse face à la mer, il ferma les yeux, inspira un grand coup, puis s’étendit sur les lattes en bois d’un transat.

Il venait de s’allonger quand la cloche du portail le fit sursauter. Il alla ouvrir... Madeleine ! s’exclama la petite voix du diablotin inquiet qui habitait son âme d’adolescent impatient de respecter le serment qu’il venait de se faire.
Il était là depuis moins d’une heure et Madeleine sonnait à sa porte. Le jeune présomptueux y vit comme un signe, un bon présage dans le déroulement de son séjour iodé qui débutait.
Il ne s’agissait pas vraiment de retrouvailles, ils se voyaient pour la deuxième fois et ne s’étaient rien dit lors de leur précédente rencontre. Alors que la plupart des gens auraient échangés les banalités d’usage pour établir le contact, Madeleine dit juste :
— On prend les vélos ?
— Où va-t-on ? dit Paul
Ni l’un ni l’autre ne répondit, mais une demi-heure plus tard, ils contemplaient la mer, assis sur un rocher blanc.
Il serait toujours temps de parler, pour l’instant, les embruns qui leur caressaient le visage et le bruit de la mer glissant sur les galets suffisaient à étancher leur soif de bien-être.
Il fallut ensuite rentrer, le petit vent cinglant qui s’était levé ne facilita pas leur retour en vélo, tant et si bien qu’à leur arrivée au manoir, ils étaient devenus insensibles à son picotement, ivres d’avoir absorbé une telle quantité d’air marin.
Bien qu’elle ne fut pas chez elle, Madeleine dénicha la boîte métallique remplie de café et en prépara deux grandes tasses.
Paul récupérait de sa course contre le vent, affalé dans le canapé en velours bordeaux du bureau Art déco de son père.
La fenêtre était ouverte sur une tonnelle de vigne vierge envahie d’abeilles dont le bourdonnement invitait à la somnolence. Embrumé dans un demi-sommeil, Paul capta un savoureux mélange de parfums... Il y avait bien celui du café de son enfance, mais un autre l’entrelaçait.
Quand il rouvrit les yeux, Madeleine et lui étaient nus, allongés l’un contre l’autre. A cet instant, il sut qu’il n’était plus le même. Elle qui dormait toujours, l’ignorait encore.

Les années suivantes, Paul revit Madeleine pendant les vacances d’été. Ils allaient toujours dans le même bistrot de Varengeville. Ils parlaient peu devant leur tasse de café, fermaient les yeux et le respirait.
Le parfum caractéristique du café opérait comme un sésame, rouvrant la boîte à souvenirs qu’ils remplissaient maintenant à deux à chacune de leurs rencontres, se racontant les nouveaux plaisirs et espaces de bonheur qu’ils avaient vécus au cours de l’année écoulée.
Quant au souvenir de l’été 54 au manoir, jamais ils n’en reparlèrent. Pour qu’il demeure intact, ils devaient rester silencieux, y compris dans le premier film de Paul qui sortirait à l’automne. La scène du bureau Art déco serait juste discrètement habillée du bourdonnement des abeilles dans la vigne vierge.
Les pensées de Paul furent interrompues par la cloche de l’église qui martelait neuf heures. Il lui manquait la fin... Il quitta la terrasse du bistrot de Dampierre, traversa la rue, prit place derrière le volant d’acajou de la TR4 et en tira le démarreur qui fit illico ronronner le quatre-cylindres.
Avant de rejoindre Paris, Paul ferma les yeux un instant, puis sourit.
Il avait sa fin : un plan fixe sur la boule de verre de la cafetière Cona d’Adèle et une voix d’enfant :
« Ça sent le matin mamie »

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