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La boucle

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Dalakani

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Philadelphie. Été 1978. J'avais à peine 17 ans mais déjà une grande force de conviction. Et j'avais décidé de renoncer aux vacances habituelles dans le ranch de mes grands-parents au profit d'une activité que je jugeais bien plus intéressante.
J'avais en effet obtenu quelques jours plus tôt, et à force de persévérance, un poste temporaire de gardien dans une des plus grandes galeries d'art de la ville, la galerie Woodson. Elle était réputée pour avoir été une extraordinaire vitrine pour de nombreux artistes non confirmés, qui avaient par la suite connu un succès retentissant. Je peignais moi aussi quelques toiles à mes heures perdues, sans aller jusqu'à aspirer à un tel destin, mais je considérais ma mission de gardien de ces chefs d'œuvre avec d’autant plus de respect. Et, n'ayons pas honte de le dire, avec une forme de passion.
La galerie recevait en moyenne pas moins de 8000 personnes par jour, et chacune d'entre elle nécessitait la plus grande attention, face à des œuvres dont l'élégance n'avait d'égal que leur fragilité. Mes journées étaient épuisantes et j'attendais avec impatience les gardes nocturnes. La première d’entre elles se déroula un samedi. A 22h, la galerie s'était vidée brutalement, prenant les allures d’une rivière asséchée qui aurait jadis abrité des flots torrentiels. Le dernier groupe de journalistes quittait le hall d'entrée alors que je finalisais la fermeture des salles.
Ce soir, j'allais me retrouver face aux magnifiques peintures que ma mission journalière m'empêchait d'admirer. J’espérais secrètement un tête-à-tête singulier avec chaque tableau. Quel privilège ! Mais il me fallait être organisé. Un œil sur la sécurité, l'autre sur l'art contemporain. Après quelques minutes seulement, cette lutte visuelle avait déjà pris fin. Mon attention était exclusivement consacrée aux peintures. Sans surprise. Mais que pouvait-il bien arriver, de toute façon ? Les issues étaient verrouillées et d'autres gardiens sauraient réagir si jamais je devais être défaillant.
Je naviguais de pièce en pièce en prenant le soin d'interroger les noms donnés aux toiles par ces artistes. " La vérole écarlate ". Sympathique... " Le rond blanc ". La peinture représentait plutôt à mon sens un fromage. Ce serait même un camembert si je pouvais en décider. Mais j'étais sans doute trop terre-à-terre pour appréhender de tels œuvres. Je m'interrogeais sur le cheminement intellectuel des différents artistes dont la production s'offrait à mes yeux. Avaient-ils imaginé leurs peintures avant de les traduire dans notre réalité ? Les noms de chacune d'entre elles étaient-ils décidés avant leur finalisation ? Ou alors pouvait-on conclure une œuvre et réfléchir par la suite à son titre le plus adéquat ? Arrivait-t-il qu'un titre choisi à l'avance devienne totalement inadapté une fois l'œuvre finalisé ? Tel fut mon sentiment lorsque je m'arrêtai devant la dernière toile, située à l'extrémité du couloir C, où la luminosité me parut plus faible.
Elle était nommée " la boucle " mais ne contenait pourtant ni forme géométrique, ni aucun indice particulièrement rond. Mis à part peut-être ce qui me paraissait être une roue de vélo. Je m'approchai au-delà de la distance de sécurité pour mieux apercevoir les subtilités de cette œuvre dont les détails se révélaient à la longue de plus en plus pointilleux. C'était bien un vélo. Un vélo bleu d'enfant, avec un jeune garçon qui se tenait dessus. Dans le jardin d'une maison de campagne grisâtre. A quelques centimètres se trouvait un autre garçon, un peu plus âgé, avec son cartable sur le chemin de l'école. Plus loin j'en aperçus un autre, gambadant cette fois-ci sur une plage, accompagné de son chien. Les scènes représentées étaient assez joyeuses par nature, mais l'artiste avait su y insuffler une dose extraordinaire de mélancolie. Il y avait quelque chose d'irrésistiblement lugubre dans les décors.
Je commençais à m'éloigner de la toile pour poursuivre mon exploration lorsqu'un détail me surprit. Le chien représenté portait sur son collier un imposant grelot. Lors des fêtes de Noël, nous avions pour coutume de rendre visite à mon oncle sur la côte canadienne. Et la tradition voulait qu'on attache au collier de Foxy, notre husky, un grelot avant d'aller courir sur les plages.
" Quelle coïncidence !" Pensai-je. Avant de plisser les yeux pour bien apercevoir les détails de cette mosaïque ténébreuse. La maison représentée ressemblait à celle de mon oncle. Le vélo paraissait tout aussi susceptible de m'avoir appartenu... " Tu dérailles. Tout le monde a eu à peu près la même enfance et doit se faire la même réflexion en regardant ce tableau. C'est fort, très fort. " Je n'arrivais pas à me détacher de la toile. Les scènes représentées se succédaient, me ramenant tantôt dans la cour du collège Sainte-Marie, sous le préau avec mes camarades de l'époque, en passant par mon match de tennis hebdomadaire avec mon père, chaque dimanche au lever du soleil. Mon cœur commença à se serrer et les ricanements solitaires que j'avais pu exprimer en identifiant les premières coïncidences laissaient désormais place à la panique. Une panique incontrôlable.
Les scènes se multipliaient tandis que le tableau d'ensemble s'assombrissait. C'était désormais clair : chaque case représentait une étape de ma vie. Étais-je en train de perdre la tête ? Je me retournai brutalement pour regarder en arrière. Les autres peintures semblaient s'éloigner progressivement et le couloir me paraissait désormais interminable. Ma vue devenait de plus en plus instable, mais ma curiosité me poussa à regarder une dernière fois le tableau, dont je souhaitais par-dessus tout connaître le dénouement.
A l'extrémité droite du cadre se trouvait la dernière illustration. Il s'agissait d'un jeune homme seul observant un tableau, et qui semblait pris d'une vive crise. C’est à ce moment précis que je sentis mon cœur se serrer. Les battements se firent de plus en plus puissants et l’afflux sanguin résonnait dans mon crâne comme le tambour d'un orchestre entamant sa dernière partition. Le tableau me l'avait annoncé : j'étais arrivé au bout de la boucle. La boucle de ma vie.

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