La boîte à biscuits

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L'émotion mal gérée, l'hyper sensibilité...difficile à vivre. Un exutoire: l'écriture. Mais je pense: rien d'extraordinaire, tous ceux qui ont ce besoin viscéral de coucher une histoire sur le  [+]

Ils sont arrivés, fiers comme des paons, les citadins. Heureux de leur acquisition : une grande maison en pierre au « Peu de Maison Feynes » dans la creuse. Un jeune couple dans la trentaine, avait eu le coup de cœur pour cette bâtisse austère de 1878. Ils ne l’avaient pas payé bien cher, car cela faisait bien 50ans qu’elle n’était pas habitée. Depuis la mort de la Théolise dernière habitante, veuve, vivant seule avec ses deux bœufs pour le labour et son unique vache pour les veaux et le lait.
La nouvelle propriétaire entrepris de repeindre les volets «  ça égayera la nature ! » elle créa des plates-bandes de fleurs, le mari s’occupa des gros travaux à l’aide d’artisans du coin. Ceux-ci leur apprirent que cette maison était surnommée « la maison du désespoir » mais ignoraient la raison.
Puis au printemps suivant, on décida de planter quelques arbres fruitiers. Alors que Monsieur creusait un trou pour y mettre un pommier, sa bêche heurta quelque chose de dur et souple à la fois, et qui fit un drôle de bruit. A quatre pattes, il dégagea l’objet à la main : une boite à biscuit en fer blanc « Lefrevre-Utile ». Malgré la rouille on devinait son impression en bleu et jaune. Il y avait quelque chose à l’intérieur. En secouant la boite, le bruit était révélateur. Les nouveaux propriétaires, piqués par la curiosité coururent à la maison pour ouvrir le trésor.
Hélas, il n’y avait qu’un cahier. Un cahier d’écolier à gros carreaux, rempli d’une jolie écriture faite à la plume « sergent major » et à l’encre violette. Aussitôt, on se mit à la lecture :


Avril 1936

Je ne peux garder ce lourd secret dans mon cœur, il me ronge. Je le confie à la terre qui m’a vu naitre, et j’espère qu’elle lavera mon âme.
Henriette était arrivée comme un cheveu sale sur la soupe. Elle avait dans les quatorze ans, on ne savait pas trop. La huitième née dans une famille qui se serait volontiers passé d’enfant. Le père, tâcheron de son état, trouvait de temps en temps de l’embauche, et encore, de moins en moins en raison de son alcoolisme grandissant. La mère usée par ses grossesses , les ménages et les extras les jours festifs chez les bourgeois, n’avait plus le temps de s’occuper d’elle-même et laissait la charge des plus petits de ses gosses aux plus âgés. La mère, s’attachait les cheveux jamais lavés ni peignés et les cachait sous un bonnet de laine crasseux. Chez eux, point de ménage à faire dans cette maison au sol en terre battue, que dis-je une maison, plutôt un taudis, rafistolé de bric et de broc, et dans laquelle les seaux récupéraient l’eau tombée par les espaces entre les tuiles manquantes. Henriette s’est donc élevée toute seule, parmi la boue de la cour que fouissaient le porc (seul bien de la famille) et la volaille qui allait en toute liberté, où bon lui semblait, même pondre dans les paillasses qui servaient de lit à la famille. Le père ne pensait qu’à se débarrasser de ses rejetons dès qu’ils étaient en âge de tenir un outil. Point d’école, naturellement, et c’est ainsi qu’Henriette arriva chez nous, maigrelette, fragile et pâle. Elle failli mourir de peur quand ma mère ordonna à Rosette de lui faire prendre un bain.
La première fois qu’Octave, mon époux, et patron violent qui ne supportait aucune contradiction, ni aucune discussion sur ses ordres, la première fois qu’il décida de corriger Henriette, c’était un soir de pleine lune. A table, il avait bu sa bouteille de vin. Puis il s’était accordé le droit de boire « exceptionnellement » dit-il un grand verre de marc. Cette soi-disant exception devint très vite habituelle. Donc, l’humeur méchante lui vint. Il commença ses insultes à mon encontre et m’ordonna d’aller me coucher. Henriette, tremblante, fini la vaisselle, et je l’entendis monter se coucher. Le poivrot continuait de maugréer tout seul à moitié effondré sur la table.
Soudain, le fracas de la chaise renversée : il s’était levé. L’angoisse me prit : allait-il me rouer de coups, comme chaque fois qu’il avait bu, et me violer ensuite ? Car rien n’était plus excitant pour lui que de se satisfaire avec un corps meurtri, une femme terrorisée et hurlante. A ce moment il vomissait ses insultes sur les femmes.
J’entendis son pas lourd dans les escaliers, il montait au grenier. Arrivé là-haut, il se mit à hurler. La petite voix suppliante d’Henriette me parvint faiblement. Puis ce fut ses cris, et les claquements de ceinturon sur le corps de la pauvre fille et les rugissements de bête avinée qu’était l’Octave. Comme je connaissais ces bruits affreux ! Puis les claquements cessèrent. Henriette se mit à hurler « non !non ! » Les grognements d’Octave, les pleurs d’Henriette.
Un bon moment plus tard Octave redescendit et s’affala sur le lit sans même prendre la peine d’ôter ses vêtements. Le lendemain matin, Henriette avait des petits yeux gonflés, mais était vaillante aux tâches dont elle avait l’habitude. Le vieux porc, après avoir bâfré sa soupe parti à la vigne. Mon Dieu comme j’aurais dû la serrer dans mes bras, comme j’en avais envie ! Je le regrette tellement aujourd’hui. Pauvre gamine. La pitié me fit pleurer dans mon coin, une patronne ne doit pas avoir de contact intime avec ses domestiques : quelle bêtise ! Du moins, je lui épargnais de plus en plus les tâches ingrates.
Et ces séances de « correction » revinrent de plus en plus souvent. Presque chaque semaine, et je fermais les yeux. Quelle lâcheté. Mais Octave me terrorisait, et puis le goût de me battre lui était passé...
Henriette devenait de plus en plus pâle, puis elle eut des nausées matinales, il était clair qu’elle était grosse. Et son ventre s’arrondit, tout le monde faisait mine d’ignorer son état, même moi.
Ce premier matin d’hiver était glacial. Le givre avait formé des fougères cristallines aux fenêtres de la chambre. Le jour se levait à peine. Je m’habillais rapidement, Octave émit un grognement et se retourna pour continuer à dormir.
Dans le couloir, je ne senti pas la douce chaleur du feu de la cuisine qui aurait dû se faire sentir comme chaque matin. Arrivé à la cuisine, qu’elle ne fut pas ma surprise en la voyant vide et noir. J’allumais les lampes, point de feu dans la cheminée, la cuisinière était froide. Henriette ne s’était pas levée !
Je relevais mes jupes pour monter au plus vite au grenier. Si Octave voyait ça, ce serait un drame horrible, il fallait se dépêcher et tout mettre en route au plus vite. Je poussais les planches raboutées qui servaient de porte à sa chambre... Je manquais m’évanouir quand je réalisais ce que je voyais. Devant la lucarne du toit, un tas d’habit pendait en ombre chinoise, je m’approchais, c’était un pantin accroché à la poutre, horreur ! Mon Henriette était pendue à la poutre. Je hurlais son nom, pris ses jambes dans mes bras, c’était glacé et dur comme un tronc d’arbre.
Une colère sourde, violente me monta. Je me détestais de ma lâcheté, j’eus aussitôt envie de tuer cette saloperie d’Octave.
Petite cérémonie minable au cimetière du village. Peu de monde pour suivre le cercueil, ses parents, plus chagrinés par froid et la bruine que par le décès de leur fille, naturellement pas de curé pour une suicidée.
Puis juin est arrivé, je n’avais pas remplacé Henriette, Rosette et moi suffisions à la besogne. Juin, les foins. L’Octave et ses tâcherons espagnols avaient fauché les huit hectares de prairie. Il nous fallait faner. Chacun sa fourche. A midi, le soleil était écrasant. Marinette, la petite voisine, était chargée de nous apporter le casse-croûte et nous nous installâmes à l’ombre d’un solide charme, les ouvriers se couchèrent, le chapeau sur le nez en attendant la distribution. On la vit arriver de loin la charmante Marinette, portant sur chacun de ses bras costauds et bien en chair les paniers de victuaille. Quand elle arriva près de nous, le regard libidineux de mon époux posé sur la jouvencelle ne m’échappa point. Il se leva pour attraper les paniers des bras de Marinette et en profita pour lui caresser les fesses. Marinette rougie, fit demi-tour et s’en fut sans un mot. Mon sang ne fit qu’un tour, je m’empare de ma fourche et lui crie « hé ! » afin qu’il se retourne et de toutes mes forces, j’enfonçais les dents d’acier de mon outil dans ce ventre exécré. Il s’écroula en hurlant, je criai plus fort « le patron est tombé sur la fourche ! » Les ouvriers se levèrent en sursaut et virent que le patron était tombé sur la fourche. L’Octave n’était pas crevé et m’insultait en tentant d’expliquer, de se lever...Je jouais les affolées pour couvrir ses dires et exhortais les ouvriers à courir chercher le docteur. Heureusement qu’ils comprenaient très peu le français, ils ne saisir pas un mot de ce qu’hurlait l’Octave.
Aussitôt les gars partis, je me mis à quatre pattes sur le dos du monstre, j’appuyais de toutes mes forces sur sa tête afin de l’étouffer dans la terre. A mesure que son visage s’écrasait dans le sol, son corps avait de moins en moins de soubresauts. Ah ! Il faisait moins le malin monsieur le tortionnaire !
Un long temps s’écoula avant qu’il ne bouge plus. Enfin, il ne respirait plus, enfin, il ne ferait plus de mal à personne.
Longtemps après, la carriole du médecin arriva pour constater le décès dû à un malheureux accident.
Voilà ma confession, je demande à Dieu de me pardonner, mais je devais bien ça à Henriette et peut-être à moi-même.

Madame referma la boite et l’on rendit le lourd secret à la terre.
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