La Bête sous l’orage (1) - l’attaque

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Cela fait longtemps que j'écris des histoires et des scénarii dans un coin de mon ordinateur. Et je savais qu'un jour, il me faudrait sauter le pas et passer à l'épreuve du feu... Partager mes  [+]

Il chevauchait tranquillement depuis le matin mais maintenant que le soir allait tomber, il ressentait un profond malaise, totalement inexplicable. Sans doute les racontars horribles de l’auberge où il avait passé la nuit et qui prétendaient qu’une « Bête » infernale sortie tout droit de la gueule de l’enfer terrorisait la région.
Il avait mis tout cela sur le compte de la mauvaise piquette du coin, qui, a défaut d’être bonne, titrait un degré d’alcool correct et dont les habitants locaux avaient l’habitude d’abuser. Il leva les yeux vers le ciel. De gros nuages noirs accourraient de toutes parts et s’accumulaient au dessus de sa tête.

Le soir allait bientôt tomber et il se retournait de plus en plus fréquemment sur sa selle, en vain. Rien d’alarmant. Pourtant son instinct sonnait l’alarme et même, maintenant, le tocsin. Il sentait un danger diffus, encore imprécis. Mais un danger qui devenait de plus en plus tangible au fur et à mesure que l’obscurité gagnait du terrain.

Les nuages noyaient maintenant l’horizon qui se découpait en V entre les deux montagnes dont les cimes disparaissaient dans la masse floconneuse.
L’homme calma son cheval qui devenait de plus en plus nerveux. Le cavalier, lui aussi, sentait sa tension monter. Au bout de plusieurs années de guerre, les sens se développent pour assurer la survie. Et son instinct de vieux soldat lui disait clairement qu’on l’avait pris en chasse.
Rester dehors c’était mourir. Mais rien dans cette région désolée, à l’écart du monde, ne pouvait lui fournir un abri. Ni grotte ni construction humaine en vue .

Le comble, c’était que malgré l’orage qui couvait et se contentait pour le moment de gronder au loin, la chose qui le suivait n’avait pas abandonné sa traque. Il la sentait confusément quelque part derrière lui.
Trouver un endroit sûr devenait désormais une priorité. Finalement, grâce à son œil exercé ou à la chance qui décida de lui sourire, il trouva un abri habilement dissimulé dans la roche. Sans doute le repaire d’un contrebandier qui avait tout mis en œuvre pour le faire passer inaperçu. Une grotte naturelle qui avait du être aménagée pour les besoins de son trafic. L’endroit était presque invisible pour les gabelous, qui ne pourraient donc pas compter ni sur la taille ni sur la gabelle pour renflouer les caisses royales.

Il mit pied à terre, déchargea ses fontes et enleva sa selle, puis libéra son cheval. Ainsi il aurait une chance de passer la nuit. Il serait bien à temps de le rappeler demain... s’il était toujours de ce monde.

Un éclair zébra la nuit. Presque instantanément le tonnerre roula dans la vallée. Terrorisé, le cheval hennit, se cabra, et partit au grand galop vers le fond de la vallée.

De grosses gouttes de pluie commencèrent à s’écraser sur le sol d’herbes rasées des alpages. L’odeur de la terre remontait du sol.
La pluie dévala d’un coup, sans crier gare. Une averse torrentielle s’abattit sur l’homme. Impassible, il continua ses préparatifs, ignorant les trombes d’eau qui se déversaient sur lui.

Laissant sa selle sur place, il ramassa ses fontes et se dirigea vers l’abri. Il entendit un bruit derrière lui. Ce bruit, d’abord indistinct, devenait de plus en plus fort. La chasse était lancée. La Bête était sur ses traces. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Il se précipita dans l’abri et tira la porte pour se mettre en sécurité. La fermeture était assurée par une lourde pièce de bois qui prenait appui de part et d’autre dans la roche et s’encastrait dans deux encoches taillées à même le bois.

Sans perdre de temps, il bascula la lourde poutre en travers de la porte. Il sentit un frisson parcourir son échine. Maintenant il était enfermé dedans sans autre issue que cette porte. D’un côté, cette idée était rassurante car il ne pouvait plus être pris à revers. D’un autre côté, il savait comment se produirait l’attaque, et où.

Il n’avait que quelques minutes devant lui pour prendre ses dispositions. Il posa un tabouret près de la porte. Dessus il disposa ses pistolets de fonte et une dague. Une autre dague se trouvait dans sa botte. Cette astuce lui avait déjà sauvé la vie plusieurs fois.
Enfin il posa son fusil chargé contre le chambranle de la porte, canon vers le haut. Il ne lui restait. Plus qu’à espérer que la chose ait perdu sa trace.

Il se plaqua contre le bois de la porte, aux aguets. Il essayait d’entendre, par dessus le bruit de la pluie, les mouvements extérieurs.

Il sentit la démarche lourde se rapprocher. La bestiole se rapprochait. Il l’entendait nettement maintenant. Il entendait sa respiration sifflante tandis qu’elle humait la trace de son odeur de l’autre côté de la porte en chêne. La pluie n’avait pas encore eu le temps de dissoudre sa piste olfactive.

Le premier choc ébranla la porte mais elle résista vaillamment à l’assaut.
Impossible de fuir. Il fallait affronter la Bête.
En un éclair il avait compris que sa survie passait par la résistance de la porte. Il se précipita dessus et poussa de toutes ses forces, comme un étai humain. Il sentit de l’autre côté le poids de la chose.

Un nouvel éclair zébra le ciel. Le tonnerre roula. La lueur blanche et crue illumina un bref instant l’encadrement de la porte. La pluie redoubla d’intensité. Mais le déchaînement des éléments ne ralentit pas l’ardeur de la Bête. Maintenant le bruit de l’averse masquait légèrement les grognements de l’animal.
La Bête poussait de toutes ses forces et la porte commença à s’incurver au centre sous l’effort. Il se plaqua contre le bois renforçant du poids de son corps le rempart de bois. Tous ses muscles étaient arqués sous l’effort.

Mais il se sentit faiblir. Il tendit la main vers un des pistolets.
La panique faillit le submerger et lui faire abandonner la lutte. De sa position arc boutée contre la porte, sa main ne pouvait pas aller plus loin qu’à deux centimètres de la crosse. Il avait beau tenter de s’allonger le plus possible, il manquait toujours cette petite marge pour se saisir de l’arme.

La Bête recula. Sans doute pour préparer un nouvel assaut. Il profita de ce mince répit pour saisir la crosse de son pistolet et se replacer derrière le panneau de bois. Il savait ce qui allait se passer.

La Bête prenait son élan. Elle allait tenter de passer en force. Il respira un grand coup.
Le choc fut terrible. La porte recula de deux bons centimètres au centre, dégageant le haut et le bas du vantail. La gueule tenta de se faufiler dans l’entrebâillement et l’animal accrocha le haut du panneau avec sa patte griffue pour tenter de maintenir la fissure ouverte. La gueule disparut mais la patte resta.

Il tira à bout portant dans la patte velue. La Bête glapit sous la douleur mais ne retira pas pour autant sa patte... et brusquement l’homme comprit.
La pluie et l’humidité avaient mouillé la poudre. Elle avait perdu de sa puissance. La patte blessée saignait mais la douleur n’était pas suffisante pour l’obliger à relâcher la pression. La gueule énorme et baveuse continuait de tenter de s’insinuer, à différents endroits et par intermittences, vers l’intérieur.

Il eut une inspiration subite. Il lança son pistolet en l’air pour faire un moulinet et saisit l’arme par le canon. Il leva haut son bras et attendit le moment propice, puis, de toutes ses forces abattit la crosse sur le museau de l’animal, visant la zone la plus sensible : la truffe.
Un hurlement de douleur lui répondît et la patte et l’horrible gueule disparurent. La force de la Bête avait été telle que le panneau était resté légèrement incurvé.

Il venait de gagner un peu de répit. Malgré lui, il se mit à sourire et pivota pour plaquer son dos contre le panneau de bois. Épuisé il se laissa couler jusqu’au sol. Il resta prostré, attendant la prochaine attaque qui ne manquerait pas de se produire, sans notion précise du temps qui passait.

Puis, il se reprit et essaya de calculer le temps qui s’était écoulé depuis qu’il s’était réfugié dans cet abri. Mais ce fut en pure perte. Il n’avait aucun point de repère.

Maintenant, il était résigné. Il se battrait jusqu’à ses ultimes forces. Ensuite...

Au dehors, il entendit du bruit. La Bête était de retour. Le répit n’avait été que de courte durée.
Il soupira.

Pour la seconde fois la porte encaissa le choc de l’assaut de l’animal. Une fois de plus il remercia le Ciel. La porte avait tenu le choc. La lutte recommençait.

Il sentit la sueur froide couler dans son dos. L’animal avait à nouveau réussi à insinuer sa patte dans l’entre bâillement. Mais la terreur commençait à couler dans ses veines. Il regardait fixement la patte n’osant pas comprendre la signification de ce qu’il voyait.

La patte était pansée. Il y avait un homme là dehors. Une intelligence malveillante avait créé la Bête. Le maître de la Bête immonde.

Un humain avait volontairement dressé une Bête pour commettre les plus atroces des crimes.
La rage se répandit comme un feu dans son corps.

Il en voulait à cet homme et à lui seul. La Bête n’était qu’un animal. Un animal dressé, mais un animal, utilisé comme un outil malfaisant.
Par contre, l’homme, lui, savait très bien ce qu’il faisait.

C’était donc ça, le secret de la Bête. Cette Bête, insaisissable et maléfique, qui terrorisait le Gévaudan.

Maintenant, il était décidé à survivre et à dévoiler le mystère. Plus que cela. Il voulait retrouver celui qui était derrière cela pour lui faire payer cette nuit de terreur.
Enfin... s’il survivait à cette nuit.

La Bête s’acharnait. On entendait ses griffes lacérer la porte. Pour le moment le bois tenait bon.
Celui qui avait fabriqué cette porte avait fait du bon boulot. La porte était bien jointe. Pas d’interstice affaiblissant potentiellement la résistance de l’ensemble.
La porte était en fait composée de deux panneaux étroitement collés, par des clous d’acier, l’un contre l’autre, conférant à l’ensemble une résistance hors du commun.
La Bête avait changé de stratégie. Elle donnait des coups de boutoir au centre pour tenter de briser net la résistance.

A chaque coup de bélier la porte se déformait. Malgré la solidité de sa construction la porte commençait à se disloquer. Des fissures apparaissaient. Un rai commençait à se dessiner au centre du bois, juste au dessus de la barre de fermeture.

Une idée folle.

Il compta le temps entre deux chocs successifs.
Il y avait environ trois secondes entre les coups.
Assez pour mettre son plan à exécution. Il prendrait un gros risque mais le jeu en valait la chandelle. L’enjeu n’était rien de moins que sa survie.

Il se résolut à agir au prochain coup. Lorsque le choc eut lieu, aplati sur la porte pour la solidifier de son corps, il encaissa le choc.

Lorsque la Bête recula pour reprendre de l’élan, il se précipita sur son épée dénudée et reprit sa place derrière la porte mais resta à distance de celle ci. Il fallait qu’elle s’enfonce le plus possible.
Lorsque la Bête s’écrasa contre le bois, il était prêt. La fissure centrale s’élargit de quelques millimètres. Pas assez pour tirer un coup de pistolet ou un coup de fusil... mais suffisant pour lui permettre de porter un coup d’estoc directement à travers le bois.
Il respira et poussa un grand cri pour libérer toute son énergie puis frappa.
La lame s’enfonça profondément dans l’interstice.
Il sentit qu’il touchait quelque chose et que la lame entrait dans de la chair... un hurlement de douleur lui confirma qu’il avait vu juste.

La Bête se rejeta en arrière et la porte reprit sa forme première bloquant la lame dans la fente. Derrière le panneau, des cris, des gémissements, des bruits indicibles.

Il resta la, immobile, attendant on ne savait quoi
Mais le temps passait et il ne se passait rien.
Pendant un petit moment il avait entendu les glapissement de douleur de l’animal mais ils avaient décru et maintenant le silence était profond.
Il pensa :
- Maintenant tu peux le soigner ton animal. Il ne fera plus beaucoup de mal à mon avis.
Je lui ai réglé son compte ou pas loin. Ensuite, ce sera le tien.

Mais il resta arc-bouté contre la porte jusqu’à ce que la fatigue ait raison de lui.

Il se réveilla en sursaut. Il était toujours vivant. Il s’était endormi sans même s’en rendre compte. Il voyait nettement les lignes de jour autour de la porte. La pluie avait cessé. Cette porte qui lui avait sauvé la vie.

Son premier souci fut d’essayer de récupérer son épée, mais elle était coincée là où il l’avait laissée. Il mesura encore mieux la violence de l’assaut nocturne. Prudent, il rechargea son pistolet, vérifia le second et il glissa les deux armes dans sa ceinture. Puis il se saisit du fusil , dégonda avec difficulté la poutre de fermeture et tira la porte. Elle ne bougea pas d’un centimètre. Il s’y reprit à plusieurs reprises sans plus d’effets.

Il sentait la panique le gagner. Et si la Bête avait coincé la porte avec ses assauts furieux et répétés ?
Même s’il refusait de se l’avouer après la nuit farouche qu’il venait de passer, il sentait la panique le gagner.

Puis il comprit et, d’horreur, faillit faire un malaise. La porte s’ouvrait à contresens. Il avait passé la nuit à tenter de l’ouvrir, tandis que la Bête par ses assauts fougueux la fermait.
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Cruzamor · il y a
Un bon suspens, et puis, malgré l'implication, j'ai ressenti mon souci : comment en finir ?!!! et je vous comprends ...
et au fond, je suis avec vous pour cette fin là ... ok ? je vote pour vous (je suis news, je ne sais pas trop si ça a de l'importance ! pardon ...) @+

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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup.
Oui, le fait de voter montre que vous avez apprécié. Votre commentaire aussi puisque vous pouvez critiquer et aider l’auteur à comprendre là où il a péché et ce qui ne « marche pas » dans son texte.
Merci donc

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Cruzamor · il y a
Parfait alors ! n'hésitez pas si vous prenez connaissances de mes textes ... de me critiquer car j'écris "comme ça vient", c'est agréable mais ptetben pas tjrs efficace ni correct ! lol !
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Alain Lonzela · il y a
Pas de souci : j’irai jeter un coup d’oeil Quelle importance que ce soit « académique » ou au feeling. L’important c’est de sauter le pas et de se confronter aux avis des autres ;-))
Après, c’est en faisant des erreurs qu’on apprend ;-)
Merci pour cette discussion très intéressante

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Saint Eusèbes Poulpix · il y a
Dès le début je me suis dis... Fan de Solomon Kane ou de la bête du Gévaudan? Bon c'est de la bête qu'il s'agit! Et un peu des deux je suppose. Il y a juste un passage où j'ai buggé avant de réaliser ma bêtise (un comble quand on parle de la Bête). Je me suis demandé pourquoi un coup de crosse sur le museau et pas une deuxième balle? Parce que l'arme de l'époque, à un coup, était vide bien sûr... J'ai bien aimé cet ambiance très Howardienne, et ce rappel sur l'hypothèse que la bête avait un dresseur, sans parler de la chute, le bête qui s'escrime à ouvrir et la bête qui referme. Bon j'arrête ça fait trop de bêtes même pour moi! Et une voix, une! ;b
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Alain Lonzela · il y a
Fan des deux ;-)
Lol tout à fait, ce sont des armes à chien et à un seul coup, rechargés par la gueule.
Merci pour tant de compliments
Merci pour tout

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Thierry Schultz · il y a
Un récit bien mené, qui rappelle un peu le film "Le pacte des loups". Les scènes sont très réalistes et l'affrontement musclé. Un seul regret, la chute est un peu décevante, sinon un joli texte qui mériterait un meilleur sort. Cela viendra...
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup. Effectivement, le Pacte est un de mes films favoris. Merci pour cette critique constructive.

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