La Belle et le Géant glouton

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Il était une fois une belle maison bourgeoise du XIXe siècle, qui se trouvait, dernier vestige d'une époque révolue, sur le chemin des bulldozers d'un Géant Glouton.

Cette noble et belle demeure avait jusqu'alors survécu résistant fièrement aux assauts des Géants de tout poil. Après avoir connu les fastes de ses salons fréquentés par la haute bourgeoisie des hobereaux de province, notre belle demeure tirait des jours paisibles sans se préoccuper de son glouton voisin.

Pourvue d'un superbe escalier intérieur en bois ciré flanqué d'une magnifique fonte locale et de marches en pierre, enorgueillie d'une cheminée en marbre, de marquises et de boiseries anciennes, cette bourgeoise maison à la façade travaillée et sculptée faisait l'objet de convoitises inavouées.

Elle en avait vu passer des fêtes somptueuses dans ses salons illuminés par des lustres aux pampilles de cristal sous lesquels tournoyaient les couples de danseurs virevoltant sur les parquets cirés ! Elle en avait reflété dans ses trumeaux richement dorés des visages poudrés de la haute bourgeoisie !

Elle revoyait les grandes réceptions organisées par le maître de maison dont ses murs vibrent encore au souvenir des violons langoureux des grands bals annuels. Pourtant elle résistait la pauvrette dans ce monde de robots et de grenouilles cuites(*) incapables de sortir de leur douillet bocal si ce n'est de se rendre dans le bocal du grand Géant glouton pourvoyeur de tous les artifices nécessaires à l’enfouissement des consciences de ces pauvres grenouilles !

Or, un jour le glouton réussit par on ne sait quel artifice à obtenir la démolition de cet îlot de charme qui le gênait dans sa gloutonne extension. Elle fut écartelée, abattue et vendue en morceaux par des "bourreaux", des "fédérations" en tout genre, des édiles et huiles de première pression, des huiles de second ordre, des huiles frelatées. Et tous d'applaudir, y compris journalistes et citoyens, le plan de sauvegarde des matériaux anciens, pauvres restes d'une beauté farouche que tous ces faux jetons vouèrent à la démolition.

Pour se donner bonne conscience ceux-ci décidèrent d'entreposer sur un terrain de la ville les dépouilles récupérées en attendant que les restes fumants soient réutilisés dans la construction. La construction de quoi à propos ? Des villas pour riches en mal d'authentique et de vraies-fausses maisons imitation XIXème à qui les édiles pourront revendre en toute légalité les éléments recueillis pour le plus grand profit de leurs tiroirs caisse ? A décorer le fronton de quelque bâtisse publique en vraie fausse pierre de parement ?

Finalement, ce petit et modeste bijou de notre patrimoine passa des mains d’une filière de pillage illégale de matériaux de construction anciens à une filière des "bourreaux" et édiles légaux.. Ses ornements serviront à embellir des constructions modernes qu'elles soient privées ou publiques. Nos belles bâtisses termineront sous les griffes de voraces Géants ! N’eut-il pas mieux valu conserver cette belle demeure et débouter vers d’autres horizons le glouton plutôt que de la vendre en petits morceaux ?

Pour en finir, l'ogre avala avec ses bulldozers sa charmante voisine et le conte ne nous dit pas ce que sont devenus ses restes et ceux dont on ne parla pas : boiseries, poutres, boutons de portes, moulures etc. qui gonfleront certainement quelque bourse municipale... mais là, c'est une autre histoire... En attendant, contrairement aux contes de notre enfance, la belle n'épousa pas son prince charmant mais fut avalée par le Géant Glouton.

(* voir le faux billet « Gertrude et l’eau tiède » au JHM du 22 septembre 2004)
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