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Là-bas, le premier crime

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Ozerjacques

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Un jardin. Grand. Fleuri. Un jardin comme on en voit dans les livres d'images, dans les catalogues de voyages. Un jardin où le ciel est tout bleu, où les chemins semblent mener à l'infini, mener là où la terre rejoint le ciel, là où l'horizon se marie au soleil.
Un jardin.
Un paysage.
Un coin de paradis, peut-être.


L'homme s'est levé. Il est nu. Complètement nu. Sa chevelure est épaisse. Il a de longs bras, de longues jambes. Il a des yeux gris, aussi gris que les pierres du chemin. Il s'est levé. Il avance lentement vers le haut du talus, là où les arbres sont couverts de fruits. Chaque jour, l'homme se nourrit de fruits. Il connaît tous les arbres. Il connaît les saveurs, les goûts, les parfums. Certains fruits ne sont pas comestibles. Ils peuvent être mortels, provoquer des indigestions. L'homme les connaît. Il sait les arbres qu'il doit éviter.
L'homme est nu dans ce jardin où la chaleur est douce, où le vent souffle chaud.


La femme s'est postée derrière un muret. De là, elle peut observer le vallon, le verger où l'homme vient souvent se nourrir. Elle peut observer et elle observe. Chaque jour, chaque minute de chaque jour. La femme est nue. Complètement nue. Sa peau est douce comme la peau d'une pêche. Ses yeux sont bleus, si bleus. Ses longs cheveux lui couvrent une partie des épaules.


Aujourd'hui, la femme est particulièrement attentive. Attentive aux gestes de l'homme. Va-t-il cueillir un fruit, ramasser celui qui est tombé de l'arbre? Tout cela a de l'importance dans l'esprit de la femme. Beaucoup d'importance. L'homme est beau. Il est fort. La femme aimerait vivre avec l'homme mais celui-ci préfère la solitude. Alors, ils ne se côtoient pas. Ils se regardent, il se saluent mais, le plus souvent, l'homme évite d'approcher la femme. Aujourd'hui, la femme tient peut-être sa vengeance. Ou sa chance. On verra.


L'homme s'est approché du pommier. Une pomme, il a envie d'une pomme. Certaines sont presque mûres. L'une d'elle est d'ailleurs déjà sur le sol. Elle est un peu plus rouge que les autres, un peu meilleure, probablement. L'homme a ramassé la pomme. Il a croqué dedans et il est redescendu le chemin jusqu'à son abri, derrière un buisson d'aubépine.


La femme a regardé la scène sans bouger. Bien cachée derrière son muret de pierres brutes. Elle a regardé toute la scène. Elle a vu l'homme qui se tordait de douleur, qui remettait l'intérieur de son corps. Elle l'a vu se rouler dans l'herbe. Elle l'a entendu crier, gémir. C'est quand l'homme a cessé de bouger, quand le silence est revenu dans le grand jardin, qu'elle a quitté sa cachette. Elle se frottait les mains, elle passait régulièrement ses doigts sur sa bouche, sa langue sur ses lèvres. Elle s'est même surprise à chanter. Elle était sûre de son coup, la femme. Elle avait atteint le but qu'elle cherchait. Surtout, elle ne devait pas se presser, attendre encore un peu, être certaine que le poison du fruit faisait bien son effet.

Le poison du fruit.
Le poison de la pomme qu'elle avait posée sous l'arbre des fruits comestibles. La pomme que l'homme avait ramassée sans se rendre compte qu'elle venait d'un autre arbre, qu'elle venait du pommier interdit.
Elle était contente, la femme.
Il ne lui restait plus qu'à attendre et l'homme lui appartiendrait.


Il s'est réveillé doucement, l'homme. Avec des douleurs atroces dans le ventre. Il s'est réveillé et il a vu les restes de la pomme qu'il avait mangée. Ce ne pouvait être qu'elle la cause de son mal. Il s'est souvenu de la couleur de cette pomme, un peu plus rouge que les autres. Il s'en est souvenu.


La femme s'est arrêtée. Net. L'homme venait de bouger. Elle en était certaine, l'homme venait de bouger. Elle n'était qu'à quelques

dizaines de mètres de l'arbre contre lequel l'homme s'était appuyé. Il avait secoué la tête, fait aller une jambe, puis un bras. Elle l'avait vu ramasser les restes de la pomme, les examiner en se tenant le front puis en se massant le ventre. Il n'y avait aucun doute. L'homme avait survécu au poison. Peut-être allait-il s'écrouler encore? Peut-être ne s'agissait-il que d'une petite rémission? En tous cas, elle ne pouvait prendre aucun risque.
La femme recula lentement jusqu'à être cachée par les hauts buissons d'un bosquet et elle se mit à courir, à courir du plus vite que pouvaient la porter ses jambes.


L'homme s'est levé. Il s'est appuyé contre le tronc de l'arbre. Il se sentait faible. Des milliers de lumières clignotaient dans sa tête, des milliers de bruits. L'homme s'est levé. Il a rassemblé son courage et ses forces. Il devait savoir. Il devait connaître la raison de son mal. Certes, il s'agissait du poison de la pomme. Cela, il en était persuadé. Comment cette pomme s'était-elle retrouvée sous l'arbre des fruits comestibles? Comment avait-elle pu parcourir la distance, relativement importante, entre l'arbre défendu et le pommier du verger? Le mystère était là. L'homme voulait savoir. Il titubait, il s'arrêtait à chaque pas pour respirer de grands coups, pour se remplir les poumons de l'air frais du jardin. Il avait mal partout dans son corps mais rien ne pouvait l'arrêter. Ainsi, lentement, en se tenant à chaque branche du chemin, en s'appuyant sur chaque tronc, chaque rocher, il atteignit l'endroit où il avait ramassé la pomme, la pomme rouge.


La femme avait repris sa place derrière le muret. Elle avait vu l'homme grimper péniblement la colline, s'arrêter, repartir, s'arrêter encore, repartir toujours. A présent, l'homme venait d'atteindre le verger. Il s'était assis et fouillait dans les herbes avec des mains tremblantes. Elle avait peur, la femme. Elle était épuisée par la course folle qu'elle venait de faire et elle avait de la peine à reprendre son souffle. Elle tremblait et il lui semblait qu'on pouvait l'entendre jusqu'au fond du vallon.


Rapidement, l'homme retrouva quelques forces. Il cueillit un fruit dans l'arbre et mangea la pomme de bon appétit. Il se mit à fouiller dans les herbes, à la recherche d'un indice qui pouvait l'aider à connaître la raison pour laquelle le fruit empoisonné s'était retrouvé sous l'arbre des fruits comestibles. Il ne pouvait pas y être venu seul. Un animal? Il y aurait eu des traces de morsure dans le fruit. Et puis les animaux sont sensibles aux pièges de la la nature. Ils les connaissaient mieux que l'homme.




L'homme en était à ses recherches lorsque son attention fut attirée par un long fil blond qui s'était enroulé sous un épis de graminée. Un long fil blond. Fin. Un cheveu. L'homme sursauta. Il prit le fil entre ses doigts. Cette fois, son esprit s'éclairait. Ses idées se mirent rapidement en place.
Un cheveu blond. La femme. Ce ne pouvait être qu'un cheveu de la femme. Il l'avait repoussée, préférant la solitude à la présence de cette personne qui ne lui inspirait pas confiance. La pomme rouge, c'était la femme qui l'avait placée. Elle avait voulu le tuer. Il ne fallut pas longtemps à l'homme pour qu'il prenne une décision ferme, une décision irrévocable. Il ne pouvait pas continuer à cohabiter dans ce jardin avec quelqu'un qui en voulait à sa vie. Cette femme, il allait la tuer. C'était, pour l'homme, une question de vie ou de mort.


La femme était restée derrière son muret. Elle avait pu voir que l'homme avait découvert quelque chose dans l'herbe du pré. Quelque chose qu'il avait observé avec beaucoup d'attention. Elle sentit la peur grandir dans son corps. Que pouvait-elle faire? S'enfouir? L'homme la verrait et aurait vite fait de la rattraper. Il était à présent debout et semblait avoir retrouvé toute sa force, toute son énergie. Il regardait partout, autour de lui, comme s'il recherchait quelque chose, comme s'il hésitait encore à se mettre en route, à partir dans telle ou telle direction. La seule chose que la femme pouvait faire, c'était de rester cachée, d'espérer que l'homme ne viendrait pas dans sa direction. Pourtant, elle savait que, tôt ou tard, il finirait par la retrouver. Le jardin était grand mais il n 'était pas sans limite. Comme elle, l'homme en connaissait tous les coins.


L'homme avait reniflé l'odeur. Un mélange de fleurs écrasées et de terre séchée. L'odeur, le parfum de la femme. Lentement, sûrement, il s'est avancé. Il a contourné le muret de pierres grises. Il en était certain, la femme était cachée là.


La femme avait beau regarder, l'homme avait disparu. Elle l'avait vu s'éloigner sans trop bien savoir dans quelle direction il allait partir. Le jardin était silencieux. Aucun bruit, aucun son. Pas un souffle de vent. Un calme angoissant qui torturait le ventre de la femme comme si on lui enfonçait un pieu jusqu'au plus profond de son être.


Elle était là. L'homme avait bien deviné. Elle lui tournait le dos. Elle était tapie derrière le muret, à peine cachée par un bouquet d'herbes folles.



Tout est allé très vite. L'homme a bondi, tel un félin.


Elle ne l'a pas vu venir. Il est arrivé par derrière, sans le moindre bruit, sans le moindre frôlement. La femme a senti le souffle de l'homme quand il lui a saisi la gorge entre ses bras musclés. Le souffle dans son cou, le souffle dans ses cheveux. Elle n'a pas crié. Aucun son n'aurait pu sortir de sa bouche. Elle a vu le ciel qui tournait dans ses yeux, le ciel bleu, puis gris, puis noir. L'homme a serré, serré, serré encore. Le cou de la femme s'est brisé dans un bruit d'arbre qu'on abat. L'homme a desserré son étreinte et la femme est tombée sur le sol. Elle avait cessé d'exister.


Le jardin avait retrouvé son calme. En descendant le talus, l'homme a cueilli une pomme à l'arbre des fruits comestibles. Il a croqué la chaire avec appétit. Une chaire très douce, sucrée, délicieuse.


«Lève-toi, Adam!»


La voix était venue de nulle part. L'homme s'est levé. La femme était morte. A sa connaissance, personne d'autre n'habitait le jardin.


«Ecoute-moi, Adam.»
«Oui, ton nom est Adam. Tu es ma création. Tu as tué la femme, Adam. La femme, je n'aurais pas dû la créer. Toi non plus, d'ailleurs. Même Dieu fait parfois des erreurs.»


«Ecoute-moi, Adam. Tu as tué la femme, ainsi tu as tué ta race. La femme et toi, je vous avais créés pour vous reproduire et peupler le jardin, pour que vous viviez heureux dans la paix et dans l'abondance. J'ai commis une erreur, Adam. Tu viens de la réparer à moitié. Dieu sait lire dans l'avenir. Il a lu ce que tes descendants allaient faire du jardin, le détruire. Il a lu ce que les descendants de ta race allaient faire du cadeau de la vie: des querelles, des guerres, des inégalités, des jalousies. Dieu s'est trompé, Adam. Il s'est trompé sur la femme qui a voulu t'empoisonner. Il s'est trompé sur toi qui as tué la femme. Il s'est trompé sur l'homme.»


«Dieu ne tue pas, Adam. Il va te laisser vivre. Il y aura juste moins de fruits sur les arbres et tu devras déceler toi-même les bons et les

mauvais.»


«Un jour, tu mourras, Adam? Après toi, il n'y aura plus rien. L'erreur de Dieu sera entièrement réparée. Va, maintenant.»


La voix s'est éteinte. L'homme s'est couché dans l'herbe. Pour la première fois, il a entendu le silence. Pour la première fois, il a senti qu'il était seul.









C'est un petit endroit
où l'ombre est solitaire
où elle ferme les yeux
pour cacher
sa misère.
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et saisissante à méditer ! Aimez-vous toujours “Sombraville” ?
Merci de renouveler vos voix ! Il ne nous reste que 1 jour pour voter. Bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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MCV · il y a
D'un côté nous auraient été évitées les guerres, les crises et autres menus soubresauts.
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