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Le petit carnet

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La vallée de la Guisane.
Je suis toujours ramené vers la vallée de la Guisane dans les Hautes Alpes. C’est une profonde vallée glaciaire qui trouve son origine au Col du Lautaret et qui descend en creusant son sillon jusqu’à Briançon. Elle est bordée au Nord par le Massif des Cerces qui dresse ses fières parois de calcaire gris et rouge au-dessus de quelques rares alpages hauts perchés, cernées par d’immenses pentes d’éboulis parsemées de touffes d’herbe sèche jaune et drue. Derrière les tours rocheuses au fond de combes formées par d’anciens verrous glaciaires, se cachent de petits lacs dont les eaux glaciales reflètent le relief alentour et les couleurs du ciel. Par endroit on aperçoit les vestiges des anciennes mines d’anthracite, baraquements d’altitude en ruine, alignement de vieux poteaux électriques de guingois montant droit sur l’adret, enchevêtrements de ferraille tordue et rouillée, tout ce qu’il reste des petits téléphériques de fortune qui descendaient les wagonnets de charbon dans la vallée. Vers le Sud le versant de la vallée monte à l’assaut des contreforts du Massif des Écrins. Les flancs sont couverts en partie basse d’épaisses forêts de mélèzes dont les épines virent dès l’automne au jaune d’or et de feu dans un embrasement général. L’été leurs fines aiguilles d’un vert tendre procurent une ombre claire et rafraîchissante laissant passer des éclats de lumière au milieu des troncs droits et élancés comme autant de silhouettes à la grâce aérienne. Plus haut les prairies et pelouses d’altitude déploient leurs croupes opulentes qui se parent au printemps d’une mosaïque de fleurs aux couleurs chatoyantes ondulant sous la brise : landes à rhododendrons rouges, chardon des alpes aux inflorescences violettes, génépis blancs exhalant un parfum d’absinthe, lys orangés aux longues tiges graciles, touffes d’œillets roses des glaciers parmi la rocaille, gentianes au bleu pétrole velouté. Puis la végétation cède définitivement la place au règne minéral et ce ne sont plus qu’étendues et amoncellements arides de caillasses et rochers. À l’Est le versant se redresse encore pour aboutir sur des sommets de moyenne altitude, pauvres bosses pelées par les assauts du vent ou fatras de rochers brisés dressés à l’emporte-pièce dans le ciel comme l’œuvre d’une divinité furieuse. Mais à l’Ouest, il finit par buter contre les premières hautes montagnes, parfois au bout de petits vallons bordés de longues moraines qui s’enfoncent dans le Massif des Écrins. Ce sont les Dômes de Monêtier et le Pic de Pré Les Fonds qui dressent tout là-haut leur masse de roches noires, de glace bleue et de neige parfois blanche et étincelante au printemps, parfois grise lors des étés trop secs, ou encore teintée de rose sale par les vents de sable du Sahara.
Lorsqu’on me demande d’où je suis originaire, j’ai toujours beaucoup de mal à répondre à cette question. Né au japon, élevé en banlieue parisienne, à priori bien peu de choses me relient à la Vallée de la Guisane. Toutefois si la question survient lors d’une discussion portant sur la montagne et le Massif des Écrins, je me hasarde parfois à me déclarer, en partie du moins, de la région de Grenoble par mon grand-père maternel. Ma mère porte le nom de jeune fille d’E-D et cela aurait un rapport avec Le Vernay, un hameau au-dessus de Grenoble. Il s’y tient certaines années de grands rassemblements familiaux auxquels je n’ai jamais participé. Il y a une photo de mes grands-parents, peut-être du début des années 1930 : ils sont assis tous les deux dans l’herbe et il me semble que c’est au Col du Lautaret. Tout cela n'est pas très clair pour moi, encore qu'il me serait possible d'en vérifier et corriger les détails. J’ai six ans quand je commence à passer toutes mes vacances d’été dans la Vallée de la Guisane, et à cette époque mes grands-parents y séjournent également, hôtel du Lièvre Blanc à Villeneuve la Salle. Durant ces étés nous logeons dans des chalets de location d’abord aux Guibertes, puis au Freyssinet sur le versant d’en face, avant que mes parents ne fassent plus tard l’acquisition d’une vieille maison de pays aux Guibertes, sous le Pic de Pré les Fonds. Nous sommes trois frères, puis quatre. Je suis le second et je crois que je joue le plus souvent avec le troisième, Pierre. Pourtant lorsque je fouille dans ma mémoire, seules quelques bribes éparses et confuses surgissent du passé, comme ces lambeaux de rêves fugitifs que vous essayez de saisir au réveil pour reconstituer le rêve entier. L’année de mes neuf ans je reçois mon premier appareil photo. Je prends un cliché de Pierre sur le balcon du chalet ; Il doit avoir sept ans, c’est un garçon au visage ovale et aux cheveux blonds, il est debout contre la balustrade, les mains derrière le dos, le visage impassible. Derrière on voit la Chapelle Sainte Appolonie et les prés qui sont hauts et n’ont pas encore été fauchés. Il y a encore très peu de chalets construits et ceux qu’on voit ont les volets fermés et sont sans doute inoccupés. Vers onze ans je commence à tenir un journal sur de petits carnets. Je les consulte aujourd’hui mais je n’y trouve rien qu’une description quasi clinique de la succession des petites choses qui composent une journée. Les mots sonnent creux et nos joies et chagrins d’enfants restent inaccessibles à ma mémoire. Si je fermais les yeux, si je me concentrais en appuyant les doigts de mes mains contre mon front, peut-être parviendrais-je à entendre, de très loin, l’écho de nos rires et de nos disputes. Dès notre plus jeune âge nous partons en randonnée et très vite nous sommes attirés par l’escalade et l’alpinisme, scellant notre attachement à la vallée et à ses montagnes. Nous ne rêvons alors plus que de nuits en refuge, de bivouacs sous des ciels étoilés comme vous n’en voyez nulle part ailleurs, et d’ascensions dont la difficulté augmente chaque année un peu plus. Mon frère Pierre s’installe définitivement aux Guibertes en 1989 pour devenir guide de haute montagne.

Face Nord.
La Barre des Écrins est le point culminant du massif. C’est une montagne magnifique, suffisamment éloignée des vallées pour que son existence même et son statut de sommet le plus haut ait été ignoré jusque très tardivement par les pionniers de l’alpinisme. C’est sa face Nord qui donne à cette montagne toute sa singularité et sa beauté. On ne l’aperçoit qu’en prenant pied sur le Glacier Blanc dans sa partie haute. Elle apparaît alors au loin, au bout d’une longue mer de glace, calme et plate, parfois striée de crevasses telles de petites vagues à la surface, dominée par des sommets qui forment un cirque autour du long glacier, châteaux forts veillant sur un paradis blanc. La face s’élance vers le ciel de sorte que le glacier qui la parcourt semble monter plutôt que descendre, comme emporté dans un formidable soubresaut. Tout là-haut le triangle sommital se redresse encore et paraît désigner dans le firmament une planète merveilleuse, Venus peut-être. Aux cassures de pente, au-dessus d’yeux de roche affleurante, se dressent d’immenses barrières de séracs menaçant de s’écrouler en d’effrayantes avalanches de blocs de glace qui emporteraient immédiatement quiconque se trouverait dans la face.
En ce mois de juillet, la Barre des Écrins nous fait rêver. Depuis deux ans nous avons commencé à nous lancer seuls sur des voies en altitude. Et voyez-vous, j’ai quatorze ans et la cause est entendue : dorénavant nous passerons tous les étés à enchaîner les courses en montagne. Donc ce jour-là nous sommes quatre, tous presque du même âge, mon frère J avec son ami J-L et moi-même avec mon ami L. Pierre est encore trop jeune et il ne nous accompagne pas. La veille nous sommes montés au refuge depuis le Pré de Madame Carle. Très tôt le matin nous avons comme chaque fois devancé le réveil commun pour partir avant tout le monde. Il fait nuit et nous marchons sur le glacier silencieux sous la voûte immense du ciel scintillant d’étoiles. Au loin, éclairée par la lune, se dresse la Barre des Écrins et je me souviens de cette exaltation puissante qui tend tout mon être dans le désir irrépressible d’atteindre le sommet. Nous voici dans la face que nous avons commencé à gravir. Nous franchissons de fragiles ponts de neige au-dessus de crevasses béantes dont on ne peut apercevoir le fond et nous cheminons sous les tours de glace des séracs, dressées comme des sculptures ciselées dans la glace, en équilibre précaire, hautes comme des immeubles. Le soleil nous accueille alors que nous avons atteint la longue rimaye qui parcourt la base de la pyramide sommitale. Nous sommes encore dans l’ombre de la Face Nord, mais derrière nous, l’aube inonde d’une lumière orangée toutes les montagnes. Le rocher prend une teinte fauve mêlée de rouge, profonde et chaleureuse. Plus bas il fait toujours nuit dans les vallées au-dessus desquelles subsistent des traînées de brume blanche et vaporeuse, tandis que le ciel virant au bleu, infini et vivant, nous entoure de toute part et que l’horizon à l’est forme une bande d’or en fusion d’où émerge la masse aveuglante du soleil.
Nous avions prévu d’emprunter la voie normale, la plus facile. Elle consiste à longer la rimaye jusqu’à une petite brèche d’où on accède à l’arête Ouest. Celle-ci permet d’atteindre le sommet par une escalade aérienne et délicate mais facile. Pourtant, arrivés à l’aplomb de ce sommet, nous scrutons la grande pente de neige très raide qui monte élégamment tout droit dans le triangle vers la pointe. Inexpérimentés, nous ne savons pas encore que, vues du bas et par écrasement de la perspective, ces pentes paraissent à la fois beaucoup plus courtes et moins raides qu’elles le sont en réalité. Un court débat a lieu et bientôt J et J-L franchissent déjà la rimaye, droit devant. Je veux absolument les suivre mais mon compagnon de cordée rechigne. Il a peiné dans la montée jusqu’ici et il se plaint de maux de tête, de mal au cœur. Je crains qu’il n’abandonne et ne supportant pas l’idée de devoir renoncer, j’use de persuasion aussi insidieuse que sournoise, pour le convaincre d'avancer malgré tout. Nous sommes sommairement équipés, j’ai un vieux et lourd piolet au manche en bois et à la lame émoussée et nous sommes encordés à l’ancienne, directement à la taille. Je porte une paire de gants de laine tricotée et un des doigts est percé, ce qui me laissera une profonde engelure dans les jours qui suivront. Mais pour l’instant nous nous élevons dans la pente et plus nous avançons plus nous prenons conscience de son inclinaison vertigineuse et de sa dimension. Tous les autres sommets du massif étant maintenant plus bas que le point que nous avons atteint, nous avons la sensation de grimper un escalier merveilleux dans le ciel. Nous sommes maintenant dans la partie terminale et la neige, profonde jusqu’ici, s’est faite moins épaisse, mêlée de rochers délités et de glace noire et dure. J, qui passe le premier fait tomber de gros cailloux qui dévalent la pente en sifflant dans l’air et en accélérant brutalement à chaque rebond. Cela fait hurler une cordée située plus bas qui passent miraculeusement à travers la mitraille. Elle nous adresse de loin des bordées de jurons essayant de distinguer à quoi nous ressemblons, sans doute incrédule à la vision de gamins engagés dans une telle voie. J a enfin atteint le sommet et il se penche vers moi en criant pour me proposer de me lancer sa corde, ayant lui-même failli tomber dans le passage. J’hésite à accepter, par fierté ridicule, comme si cela pouvait entacher mon ascension de la Barre des Écrins comme premier de cordée.
Nous sommes rentrés ce jour-là heureux de notre expédition. Le récit que nous en fîmes nous valut force commentaires d’étonnement et d’admiration eut égard à notre jeunesse, commentaires qui nous ont poursuivis bien des années après. Nous n’avions nous-même pas cette perception car cela nous semblait le résultat d’une progression commencée très jeunes, en toute indépendance et liberté. En revanche nous avions bien conscience d’être nés à l’alpinisme lors de cette ascension. Je me demande parfois si, en d’autres occasions, j’ai su à nouveau faire preuve d’autant d’audace que ce jour-là. Et je songe qu’il est bien curieux que la plupart des enfants après avoir su dessiner – et chanter – l’oublient en grandissant. Peut-être sont-ils inhibés par le peu de sagesse qu’ils acquièrent. Chez les adultes qui ont oublié l’art de dessiner, seule la raison travaille, mais non pas l’esprit. Peut-être en va-t-il de même pour l’audace.
L’été de mes cinquante ans j’ai voulu retourner pour la cinquième fois sur la Barre des Écrins. Je suis avec F, guide de haute montagne et ami de mon frère Pierre avec qui il a suivi le stage d’aspirant. F craint les chutes de séracs pendant la montée et pour les éviter il nous fait passer par le couloir de Barre Noire qui court à gauche de la Face Nord. C’est une ligne superbe et très raide et tandis que je la remonte, évitant soigneusement de regarder vers le bas, je pense à l’adolescent de quatorze ans, il y a trente-cinq ans de cela, sur cette même montagne. Et j’ai en tête la chanson de Clifton Chenier, I’m coming back home 'cause that’s where I belong, parce qu’il doit bien y avoir un petit peu de cela pour moi en ces lieux.

Face Sud-Est.
Je n’ai jamais franchi les portes de l’alpinisme de haut niveau. Quand ça devenait trop dur et aléatoire je ne parvenais pas à chasser ma peur. Comment voulez-vous consacrer toute votre habileté, votre force et votre volonté à vous agripper à une paroi qui fait tout pour vous rejeter en arrière lorsque dans le même temps vous laissez défiler dans votre tête le film de votre corps qui se détache lentement du rocher pour basculer dans le vide puis qui se disloque à chaque rebond d’une chute vertigineuse, effroyable et interminable. Ou encore qu’au milieu d’un invraisemblable toboggan de neige durcie ou de glace grise, misérablement cramponné à votre piolet, vous vous imaginez partir soudain dans une glissade et prendre instantanément une vitesse effrayante en hurlant de terreur. Pierre avait compris l’enjeu et il avait choisi en conscience d’aller se mesurer à l’aune de cette barrière mentale pour la dompter. Peut-être était-ce survenu ce jour d’hiver sur une cascade de glace devant laquelle, m’avait-il raconté, il avait eu un temps d’hésitation avant de se lancer seul et sans corde sur les grandes tubulures verticales de l’orgue de glace. Et dès lors il avait accédé à ce qu’on peut désigner par le terme un peu désuet de bravoure. Car l’alpiniste de haut niveau est un homme très brave au sens le plus étymologique du terme. Le degré le plus commun de la bravoure étant la faculté d’ignorer momentanément les conséquences possibles de ce qu’on fait. Une forme plus évoluée de la bravoure, qui accompagne une exaltation joyeuse, est la faculté de ne pas évoquer, même pour les envoyer au diable, les conséquences possibles. Non seulement de les ignorer, mais de les mépriser. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ils veulent vivre, surtout au moment même où ils sont en train de faire ce qu’ils aiment le plus au monde. Presque tous les alpinistes de haut niveau sont braves, et pourtant presque tous les alpinistes de haut niveau ont peur, à un moment donné, avant et après le moment où ils s’engagent sans échappatoire possible.
Donc à l’été 1989, Pierre s’installe définitivement aux Guibertes. Depuis longtemps il sait que son destin est ici. Il aurait pu tout lâcher bien avant, et bon Dieu, n’est-ce pas ce qu’on devrait faire dans la vie ? Car si vous faites les choses à moitié et que ça ne marche pas alors il ne vous restera plus que les regrets. Pierre est gardien au refuge du Glacier Blanc et c’est là qu’il fait la connaissance de G. Aussitôt la haute saison passée et son travail de gardien terminé, il met en œuvre son projet : réaliser une à une toutes les ascensions mythiques et de haute difficulté du Massif des Écrins. G veut aussi devenir guide et il aimerait faire cordée avec Pierre. Il n’a aucune expérience de l’escalade et de l’alpinisme, mais peu importe, Pierre est généreux, il a vu la volonté farouche et l’ami indéfectible et il lui fait immédiatement confiance. Leur première course est le pilier Sud des Écrins. J’étais devenu alpiniste dans la face Nord et je crois que la vie de Pierre à la montagne a véritablement commencé sur ce pilier. Bien des années après, je remonte la moraine du Glacier Noir et je les imagine sur ce sentier un jour de septembre. C’est déjà une lumière d’automne et les ombres se sont allongées, donnant à la montagne désertée par les touristes un éclairage crépusculaire somptueux, et l’aspect sauvage de l’époque des pionniers. Pénétrer sur le Glacier Noir, c’est comme cheminer au milieu d’immenses cathédrales. À droite la Face Sud des Écrins, la plus haute paroi du massif avec son pilier tel un arc-boutant qui a ses fondations dans de grandes terrasses inclinées et qui prend son envol vertical, vous obligeant à vous tordre le cou pour apercevoir tout là-haut, se découpant dans l’azur les ultimes ressauts hérissés de gargouilles d’où ruissellent les eaux de fonte. À gauche le glacier fait une sorte de brusque virage en S après qu’on ait buté sur le Pic Coolidge, puis il reprend sa trajectoire rectiligne, se glissant aux pieds d’une enfilade d’austères faces Nord plongées dans une ombre glaciale et filant d’un seul jet vers le ciel lumineux, striées de couloirs et goulottes verglacées, parfois parcourues d’un petit glacier suspendu, comme en lévitation dans la paroi. Et partout le roulement des torrents sous le glacier, le chant de l’eau qui s’écoule de toute part, le fracas des incessantes chutes de pierres dont l’écho se répand entre les parois, diffusant lorsque vous en êtes suffisamment près une acre odeur de poudre.
De leur ascension ce jour-là, j’ai retrouvé quelques photos. Sur l’une on voit G sur les gradins inférieurs dans la lumière du soir. Sans doute s’apprêtent-ils à bivouaquer à l’abri des chutes de pierre du grand couloir qu’ils ont traversé juste avant. C’est comme une veillée d’armes avant leur baptême du feu, un moment de vérité, tous les deux ensemble. Une autre photo : c’est le lendemain, ambiance grandiose, ils sont dans la partie supérieure, le Bastion, la plus difficile et on voit Pierre, minuscule silhouette perdue dans une immensité verticale de rochers brisés. G nous avait raconté le départ après le bivouac. Pierre grimpe dans le premier mur et soudain les prises lui restent dans les mains, il tombe, huit ou dix mètres, la corde enraye la chute. Pierre remonte déjà, il passe près de G sans un mot ni un regard et l’instant d’après il a franchi le passage, et tandis qu’ils s’élèvent toujours plus haut dans la muraille, le vide se creuse derrière eux, l’escalade devient plus rude, mais la tension s’évanouit et ils cheminent solennellement sur le fil du pilier, souples et rapides, emplis de la confiance et de la force de leurs rêves, à l’unisson de la montagne aérienne et resplendissante.
L’hiver d’après, Pierre a déjà une belle liste de réalisations et il est retenu dans la sélection des jeunes alpinistes de haut niveau de la Fédération Française. À son programme : techniques d’entraînement, cascades de glace, grandes courses en hiver et en été, escalade artificielle dans les bigs walls du Verdon, expédition en Himalaya. Je cherche sur internet et son nom est là dans la seconde promotion, équipe nationale d’alpinisme. J’ai aussi une coupure de journal : Les futurs grands à l’école. Il y a une photo de groupe à Chamonix, il est à droite bien campé sur ses jambes, plutôt grand. Lorsque j’examine cette photo il me semble qu’une sorte de rayonnement se dégage de lui, comme de certains personnages sur les peintures de la Renaissance. Il a une gueule et la chevelure abondante pareille à une crinière. Oui, c’est un lion, un lion dans la montagne, et les lions n’ont pas peur. Ils règnent sur leur domaine, fiers et libres.
En décembre 1990 il écrit une lettre à sa marraine depuis les Guibertes ensevelies sous la neige. Il vient de rentrer d’une expédition au Népal et raconte sa tentative d’ascension du pilier Nord Est du Taboche par une voie extrême. Il s’apprête à passer un nouvel hiver aux Guibertes et il travaille dans un restaurant. Il va essayer d’amasser un petit pécule dans la perspective de ses projets dans les Alpes l’été suivant. « Ces petits boulots peuvent paraître insipides mais j’y trouve paradoxalement un certain enrichissement et de toute manière ils sont le prix de ma passion en attendant de devenir guide ».

Face Nord-Ouest.
Il passe une première fois l’examen d’aspirant guide mais contre toute attente il échoue, comme s’il cédait devant une menace qu’il est seul à voir, et qui le fait battre en retraite, le laissant à terre l’âme meurtrie. Le soir des résultats, il noie sa déconvenue dans l’alcool et c’est F qui le ramène de Chamonix aux Guibertes en nous déclarant « ça devrait tellement être l’inverse, lui admis et moi recalé ». En septembre je m’installe avec ma famille à Aix en Provence et Pierre nous rend visite. C’est la première fois que je le vois depuis son échec. Nous partons grimper tous les deux à Sainte Victoire puis dans les Calanques et nous nous baignons après l’escalade dans une eau sublime à Sormiou. Il reprend de plus belle ses projets et, de l’année qui suit, je garde comme des fragments de souvenirs un peu flous. Pierre qui prépare une ascension hivernale à la face Nord du Pic sans Nom, une goulotte extrême que personne n'a réussie cette année-là. Il est au téléphone avec celui avec qui il voulait faire cordée mais il n’est pas disponible. Tant pis, il me dit qu’il ira avec un autre, moins fort, que tout reposera sur lui. Nous sommes dans le Queyras avec ses amis pour une randonnée à ski après une énorme chute de neige. Ils vont très vite et je suis exténué. La descente dans la poudreuse est incroyable, simplement fabuleuse, et je crois que nous avons pris beaucoup de risques ce jour-là, mais moi je suis et je ne dis rien. Pierre fait de la compétition de ski alpinisme, je l’accompagne dans un de ses entraînements avec son coéquipier au-dessus du col du Lautaret. Le temps est très mauvais. Pendant que je monte au Pic Blanc du Galibier, ils vont au Pic des Trois Evêchés, redescendent tout en bas, puis repartent et me rattrapent avant que je n’ai atteint le sommet. Nous allons Pierre et moi chez P au Freyssinet, c’est un de ses compagnons de cordée pour les ascensions les plus difficiles, mais je ne me souviens plus de l’objet de notre visite. C’est le printemps, nous semons du gazon avec N sur le chemin devant la maison, puis N reprise la tenue de montagne de Pierre, elle a vu qu’elle était déchirée. Et quand, l’été venu, on s’exclame sur ce nouveau gazon tout pimpant, Pierre fait semblant de s’offusquer qu’on oublie que c’est lui qui l’a arrosé, consciencieusement. Puis c’est à nouveau l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme, le stage d’aspirant à Chamonix. Je croise Pierre aux Guibertes lors d’un de ses week-ends de repos. Il est serein. Il y a ce professeur, natif des Écrins, une vedette dans le milieu, qui dit à qui veut l’entendre : « si Pierre n’a pas l’aspi, personne ne l’a ». Le mauvais temps rabat d’ailleurs toute la troupe de Chamonix au massif des Écrins. Ça amuse Pierre. Il sait que beaucoup de stagiaires, très à l’aise sur les itinéraires rectilignes le long des grandes fissures du massif du Mont Blanc seront totalement perdus dans les murailles de rochers brisés de l’Oisans, sans repères pour se guider. Lui c’est son jardin, il en connaît les secrets, il a le massif des Écrins chevillé au corps. Et voilà, il est admis, haut la main, et dans les papiers que j’ai devant moi, il y a son relevé de notes annoté au crayon à papier. Le soir même, nous dînons dans le jardin, sous le prunier, et nous buvons à son succès et à mon anniversaire. Il entre au bureau des guides de Monêtier les Bains, il a atteint son but.
Mais il semble que ce soit une de ces périodes durant lesquelles son propre esprit se changeait en son pire ennemi. Les peurs et les meurtrissures toujours présentes de ses noires dépressions refaisaient surface depuis l’inconscient, sans raison aucune, et venaient lui grignoter les franges de l’âme comme autant de dents d’acier. S’il ne parvenait pas à se recentrer à l’extérieur de lui-même alors c’était les émotions qui se rendaient maîtres de lui.
Peu avant son stage, au mois de juin, il est retourné sur la Barre des Écrins, dans la face Nord-Ouest. Une vaste paroi d’une grandeur saisissante, partout des couloirs glacés, des piliers verticaux de toutes formes, dominée par l’arête déchiquetée qui monte du Clocher des Écrins au Dôme, avec derrière soi l’étroit vallon de Bonne-Pierre, la saignée du Vénéon et au-delà un horizon sans fin. Il projetait d’y aller avec P, mais Pierre ne vient pas au rendez-vous, il n’appelle pas, il ne donne aucune nouvelle. P va le chercher à la maison et il parvient à le convaincre de partir. Maintenant ils ont rejoint la Bérarde et ils remontent le long vallon de Bonne-Pierre et son imposante moraine. C’est le bivouac dans le cirque sauvage et grandiose sous la face Nord-Ouest. Et puis dans la nuit, voilà que P est malade et renonce à l’ascension, vidé de ses forces. Mais Pierre est en mouvement, il s’est relevé et il part seul vers la Barre des Écrins. Il a opté pour la voie Mayer Dibona. C’est un couloir de glace long de sept cent mètres, étroit dans sa partie basse puis très large dans sa partie supérieure, qui vient buter sur une tour jaune au pied de la muraille sommitale toute de blocs empilés les uns sur les autres, et qui tiennent prodigieusement en équilibre même dans certains passages raides. Et plus Pierre s’élève dans la voie, plus il sent avec soulagement glisser de ses épaules les noires angoisses qui s'étaient abattues sur lui. Et je me souviens qu’il me raconte combien l’escalade lui avait paru harmonieuse ce jour-là et comment, dans la partie supérieure, l’itinéraire se révélait à lui au fur et à mesure de sa progression comme si la montagne, bienveillante, guidait dans le labyrinthe celui qui était humblement venu à elle. J’aime à imaginer qu’il est au comble du bonheur, là-haut, tout seul dans la face, sur la Barre des Écrins, et que ce jour-là il avait dû se sentir léger. Pourtant la menace qui pesait sur lui pendant toutes ces années, le contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, ne s’est jamais dissipée dans le ciel de l’Oisans. Et le ponton vermoulu s’est écroulé avant qu’il ne puisse prendre le large.
Pierre, mon frère, maintenant il faut dormir. Compte les étoiles. Pense aux choses les plus silencieuses. Comme la neige. Regarde, voilà que la neige tombe parmi les étoiles. Comme dans tes rêves d’enfant.

Le poids des pierres tombales.
C’est l’été 2015, Il fait très chaud et les glaciers semblent avoir rendu les armes, couverts de grandes taches noires, battant en retraite face au réchauffement climatique. Je me rends au cimetière des Guibertes au bas du village, près de la Guisane et de l’ancien Moulin. Il est entouré d’un mur d’enceinte décrépi et la grille d’entrée rouillée et brinquebalante ne ferme plus. Au centre, une vague allée poussiéreuse avec un petit monument aux morts de la guerre de 14-18. De-ci de-là, quelques tombes paraissent abandonnées, envahies par les ronces et les mauvaises herbes. J’aurais aimé que le cimetière soit édifié non pas à cet endroit dans un creux, mais plus haut, au-dessus de la Chapelle Sainte Appolonie, au bout d’un chemin caillouteux, comme une île au milieu des grands prés, plantée de trembles aux éclats argentés et aux bruissements opalescents, toute la vallée de la Guisane en enfilade depuis le Col du Lautaret jusqu’au Pic de Rochebrune, incendiée par la lumière déclinante des fins d'après-midi quand le vent souffle du Lautaret en faisant ployer l’herbe haute des prés. Cela aurait été magnifique. Mais sans doute les premiers habitants, tout à la rudesse de la vie dans ces montagnes, n’avaient-ils que faire de ce genre de considération.
Et me voilà au milieu du cimetière, en bas du village, et devant moi une tombe de granit rose qui porte sobrement le nom de Pierre. Mais laissez-moi vous dire, je n'ai jamais accordé de crédibilité à la notion que les morts sont retenus captifs par le poids des pierres tombales placées sur leur poitrine. Moi, je crois fermement qu'ils se dégagent de tout ce carcan de panneaux de bois moisi et de satin en décomposition, échappent aux racines des arbres et même à leur enveloppe charnelle pour nous apparaître au cours de visites nocturnes que nous pouvons ensuite écarter de nos esprits en les interprétant comme de simple rêves. Ils restent parmi nous, sans nous quitter, pour des raisons qui leur appartiennent. Et je me dis parfois que c'est nous qui avons besoin des morts, et pas l'inverse.
Je regarde autour de moi et j’essaye de retenir les souvenirs qui semblent vouloir s’échapper, fuyant ma mémoire. Avec le recul des années, les perspectives se brouillent, les saisons se mêlent les unes aux autres. Peut-être devrais-je écrire quelques lignes avant qu’il ne soit trop tard. La dernière fois que j’ai vu Pierre, on est début octobre, il est assis devant la maison sur le muret qui borde la route. Il regarde la montée des mélèzes qui ont leur teinte d’or d’automne et le Pic de Pré les Fonds scintillant de neige fraîche dans l'azur. Là-bas derrière il y a la Barre des Écrins. Il se lève et il s’éloigne. Il a déjà tourné le coin de la rue devant la Chapelle Sainte Appolonie, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que nos souvenirs d’enfant.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Un beau moment de lecture.
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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Amussée · il y a
Le col du Lautaret, Briançon, les Écrins, les Cerces, Freyssinet... Toute mon enfance, et comme vous le décrivez bien !! On croirait voir le paysage !! Le tout si bien écrit, et dans le contexte d'un souvenir fraternel touchant, je ne peux que vous dire bravo, et mille fois bravo !! Mon vote et la meilleure réussite pour ce très beau texte !
Puis-je vous inviter à vous promener dans un paysage différent ? : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/quand-onze-heures-sonneront

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Gil Braltard · il y a
Superbe évocation de la montagne et d'un frère disparu. Je vote sans hésitation pour ce texte qui s'inscrit dans la lignée des grands auteurs montagnards : Frison-Roche, Troyat pour "La neige en deuil" et Christoph Ransmayr (La montagne volante).
Peut-être apprécierez-vous mon texte le plus "littéraire" : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/torero-bardo

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KELM · il y a
bonne chance

je vous invite par amour à venir lire et soutenir ( Monsieur Noir ) et merci
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Denis Lepine · il y a
souvenirs mais que la montagne est belle! j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Keith Simmonds · il y a
Un très beau récit sur l'alpinisme bien écrit! Bravo! Mon vote! Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE sont en lice pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire, les commenter et les soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Cajocle · il y a
Superbe texte.
Tout simplement.

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Br'rn · il y a
Très belle évocation de la montagne, dans sa simple réalité, et de ses disparus.
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