La balade de M. Satonaka

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Cette balade en quête de souvenirs dans les ruelles d'Hiroshima est bien menée, l'écriture est douce et les descriptions évocatrices. L'auteur a

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M. Junpei Satonaka avait eu l'idée de cette étrange balade la semaine passée, lorsqu'il était en voyage d'affaires à Okayama. Il avait rendez-vous à 15 h 15 avec le porte-parole de la grosse entreprise d'électroménager Kanishi Kaden, pour négocier un contrat concernant la production d'un nouveau modèle d'aspirateur. Le représentant de la distribution, M. Hadoka, était très occupé et il n'avait pas pu se libérer pour déjeuner avec lui. Il avait pris le train de 11 heures à Kitakyushu, et était arrivé vers 13 h 15 en gare d'Okayama avec une faim de loup. Il avait dormi pendant les deux heures de trajet, mais s'était réveillé en sursaut quelques minutes avant son arrêt, sans se rappeler quelle rêverie l'avait accompagné durant le voyage. Une fois en bas de l'immeuble de Kanishi Kaden, il lui restait une heure et demie à tuer et un estomac à remplir. M. Satonaka avait alors cherché à s'aventurer dans une des rues plus petites qui entouraient l'immeuble, sans trop s'éloigner, par peur de se perdre et d'arriver en retard à son rendez-vous. Il cherchait un endroit sympathique pour son déjeuner en solitaire.
C'est alors qu'il tomba sur cette petite échoppe. Elle ne payait pas de mine, avec son écriteau peint à la main et ses tabourets rigoureusement alignés le long du trottoir, mais M. Satonaka aimait ce genre de restaurants à la sauvette. Il avait dans l'idée que c'était à la table de ces bouis-bouis qu'on servait encore les pépites de la gastrotomie traditionnelle nipponne. Ça avait aussi l'avantage d'être bon marché.
Il s'installa au comptoir et commanda plusieurs petits plats. L'homme d'affaires vida le contenu des bols un à un avec une certaine réticence... ce n'était pas très bon. En particulier le riz au poulpe très caoutchouteux, qu'il dut pousser dans sa bouche en se sermonnant qu'il serait idiot de gâcher de la nourriture. Quelle déception ! Il quitta le stand en oubliant son dessert, qu'un des jeunes cuisiniers lui apporta, en trottinant derrière lui : « Monsieur, vous partez sans votre yokan ! »

Dans le hall d'entrée du bâtiment de Kanishi Kaden et parce qu'il était encore un peu en avance, on servit à M. Satonaka un thé, qu'il choisit d'accompagner de sa friandise. Il n'attendait pas grand-chose de cette petite pâte de fruits, au vu de ce qu'il avait goûté quelques instants auparavant, mais se laissa tout de même tenter. Il n'en avait pas mangé depuis des années, pas depuis que sa grand-mère l'avait quitté. Elle ne cuisinait pas, mais prévoyait toujours ce genre de pâtisseries lorsqu'elle avait des invités.
Le goût de la pâte de haricots rouges sucrée le propulsa dans une nostalgie telle qu'il eut du mal à déglutir. C'est à ce moment qu'il eut l'idée de faire un détour par Hiroshima, là où sa grand-mère habitait lorsqu'il était enfant. C'était sur la route du retour, un des arrêts de la ligne Kitakyushu-Okayama. Après tout, il n'avait rien à faire après son rendez-vous : son patron lui avait donné l'après-midi pour son voyage d'affaires et Fumiko, sa femme, ne rentrerait du travail que vers 21 heures.

Son entretien ne se passa pas très bien, M. Satonaka avait la tête ailleurs. M. Hadoka lui avait laissé plusieurs fois des occasions de rebondir pour négocier le contrat, mais il n'avait pas réagi. Il était retourné quarante ans en arrière, dans la maison de la vieille Okasa qui gâtait son petit-fils de thé et de sucreries.
Okasa était le surnom affectueux que sa famille lui avait donné, car elle ne partait jamais sans son parapluie. Elle disait : « À Hiroshima, quand le soleil tape ton front, la pluie mouille tes talons ! » À l'évidence, elle craignait la météo changeante de cette ville portuaire. Son petit fils se souvenait d'elle comme d'une dame assez chic, prenant soin de ses cheveux et sélectionnant avec précision sa garde-robe pour chaque occasion. Quand il allait la voir, il était toujours accueilli d'un : « Mais quel beau jeune homme ! » accompagné d'une caresse du cuir chevelu.
Elle sortait régulièrement ses quatre chiens shiba qu'elle avait nommé en fonction de leurs caractères respectifs : Airashidesu (charmant), Futeki (intrépide), Nesshin'na (enthousiaste) et Odoke-sha (farceur). Le jeune Junpei voulait aider, mais n'avait pas la force de retenir les joyeux compagnons de sa grand-mère. En général, elle lui confiait la laisse d'Airashidesu et s'occupait des trois autres. L'enfant aimait ces sorties, ils passaient devant le magasin de jouets, puis rejoignaient le bord du fleuve et finissaient dans un des petits parcs de la ville, où les chiens pouvaient courir librement.
Il avait encore un souvenir assez vif de ces moments passés avec sa grand-mère, car il lui arrivait souvent de lui rendre visite, à l'époque. C'était des moments qu'il chérissait : ils étaient un peu hors du temps, extérieurs à l'atmosphère pesante qui régnait dans le pays, ces années-là. Junpei était trop jeune alors, pour pouvoir comprendre l'inquiétude qui pesait sur le front de ses aînés. En y repensant, il avait eu de la chance de ne pas s'être retrouvé chez elle, ce jour-là...

Okasa n'avait jamais voulu remettre les pieds à Hiroshima. Son petit-fils, lui, ne connaissait la catastrophe que par la description qu'en avaient faite les médias et par le bruit qu'on avait pu entendre jusqu'à Kitakyushu, où il habitait déjà à l'époque. Deux coups de tonnerre, en plein jour et en plein soleil... à quelques jours d'intervalle.
Sa grand-mère, bien que survivante, n'en était pas moins restée sous le choc jusqu'à la fin de sa vie. Elle avait vieilli déconnectée du reste du monde, comme fâchée définitivement contre tout et tout le monde. Sa famille ne pouvait que laisser la pauvre Okasa dans un mutisme qui reflétait l'horreur de ce qu'elle avait vécu. Junpei avait continué de lui rendre visite régulièrement, mais ce n'était plus la même personne. Il aurait aussi aimé revoir Airashidesu et ses camarades d'une autre manière que sur les photos en noir et blanc, à l'intérieur du portefeuille de sa grand-mère. Il la voyait des fois, reprenant ses esprits durant quelques instants et fixant l'intérieur de son portefeuille, lorsque personne n'était près d'elle.

Junpei Satonaka n'était jamais retourné à Hiroshima, lui non plus. Pourtant ce jour-là, juste après son rendez-vous, il voulut voir ce qu'était devenue la ville de sa grand-mère. C'était soudainement devenu un acte d'une importance capitale, il devait y aller pour rendre hommage à sa défunte aïeule. N'avait-il pas toujours évité d'y penser ? Évité de regarder par la fenêtre quand le train passait en gare d'Hiroshima ? Au fond de lui, il savait que c'était un pèlerinage qu'il se devait d'accomplir.
Il avait vu des photos, des reportages, mais n'avait pas vu de ses propres yeux le plateau rocheux qui avait remplacé le centre-ville d'Hiroshima après l'attaque américaine. Privée de ses verticales, seuls le dôme du Hall des industries et la banque du Japon dépassaient des ruines. Les rues étaient encore visibles, délimitant l'emplacement des anciens bâtiments et les quartiers comme une multitude de puzzles prêts à être montés. La télé montrait aussi les survivants, la peau écorchée, arrachée... comme l'était la surface de la ville.

Aujourd'hui, le temps était passé et la ville avait été reconstruite. Les survivants étaient même retournés l'habiter, emportant avec eux leurs cicatrices, physiques et morales. L'homme d'affaires descendit du train en gare d'Hiroshima cet après-midi-là, comme s'il se rendait dans un cimetière, alors qu'en réalité, la ville avait ressuscité. De nouveaux bâtiments étaient sortis du sol, des enfants étaient nés et avaient grandi. Il s'était passé quarante ans, après tout. Il s'y aventura un peu au hasard, ne reconnaissant rien des bâtiments et des rues de son enfance. Il espérait tout de même trouver l'emplacement de la maison de sa grand-mère.
Contrairement au reste de la ville, le Hall des Industries avait été gardé dans son état, on l'avait renommé Dôme de Genkaku (dôme de la bombe atomique) et faisait office de mémorial. Le réseau de trams était aussi un survivant du souffle de l'explosion et un des wagons de l'époque circulait encore, pour rendre hommage, lui aussi, aux personnes disparues.

M. Satonaka utilisa le Dôme de Genkaku comme repère pour essayer de s'orienter vers ce qu'il pensait être le quartier qu'habitait sa grand-mère. Un jardin entourait maintenant le bâtiment et sa balade le long de la rivière Ota se révéla assez agréable.
L'homme essayait de se repérer avec ses souvenirs d'enfant parfois assez nébuleux. Malheureusement, après avoir longtemps erré dans la ville, il dut se rendre à l'évidence : la rue qu'il connaissait enfant n'existait plus, tout simplement. Le centre d'Hiroshima avait été entièrement reconstruit et l'agencement des rues et des avenues n'avait pas été repris à l'identique. Les architectes et les urbanistes responsables de la reconstruction avaient probablement profité de cette table rase pour corriger certains problèmes de circulation ou pour dessiner un plan plus orthogonal. Ou peut-être avaient-ils recopié scrupuleusement le plan de la ville ancienne, il n'en savait rien. Après tout, même sans destruction, une ville est en perpétuel changement.

Il était environ 19 heures et la nuit était tombée. Le prochain train pour Kitakyushu ne passerait qu'une heure et demie plus tard. M. Satonaka s'était arrêté dans un petit restaurant de rue, pas si différent de celui qu'il avait visité à midi. Il prit un plat de soupe de nouilles au miso et une coupelle de saké. La ballade dans les rues de la nouvelle Hiroshima l'avait glissé dans une certaine mélancolie. Il était devenu soudainement douloureux pour lui de savoir que les lieux de son enfance n'étaient accessibles qu'en souvenirs. Pourtant, il aurait très bien pu ne jamais retourner les chercher, il n'aurait jamais eu alors ce sentiment de perte.

M. Satonaka quitta le tabouret du restaurant et commença à se diriger vers le quartier de la gare, les mains dans les poches et la tête penchée vers ses chaussures. La lumière des lampadaires éclairait le goudron par intermittence, ou plutôt les goudrons, car le sol était composé de plusieurs revêtements posés les uns à côté des autres. Ils avaient été posés à différentes époques pour boucher des nids-de-poule ou des craquelures. Ici, deux revêtements séparaient la rue en deux dans sa longueur et là, plusieurs carrés d'un bitume rosâtre se suivaient et formaient une sorte de marelle.
M. Satonaka s'arrêta subitement. Ces quatre carrés roses au sol... Les chiens shiba de sa grand-mère avaient l'habitude de s'arrêter à cet endroit ! Ils se rangeaient, sagement, chacun sur un carré... C'était devant cette boutique de chapeau qu'Okasa aimait tant ! C'était une étape tellement récurrente que les compagnons de la vieille dame avaient pris cette singulière habitude. Aujourd'hui, la boutique de chapeau avait été remplacée par une série de pavillons et la rue avait été décalée d'un mètre ou deux par rapport à celle qu'arpentait l'enfant et sa grand-mère avant 1945 : M. Satonaka pouvait voir l'emplacement de l'ancien trottoir grâce à la différence de couleur du sol le long de la route.

« Little Boy », avec toute sa force de destruction, n'avait pas effacé la surface du sol. C'était une bien fine matière épargnée, mais cela allait permettre à M. Satonaka de se guider dans l'Hiroshima d'avant la bombe. Il se remit en quête de trouver l'emplacement de l'ancienne maison de sa grand-mère et avança dans les rues, cherchant d'autres indices, d'autres formes au sol susceptibles de l'orienter dans la bonne direction.
Là ! Juste à côté de ce poteau, un cercle était visible dans le goudron et tout près, un raccord en forme de « L ». C'était tout ce qui restait de cet angle de rue et du poteau électrique qui se dressait au bout du trottoir. Junpei s'en souvenait : il se saisissait de ce poteau métallique pour s'aider à prendre le virage et c'était un jeu que de prendre suffisamment d'élan pour retomber de l'autre côté du trottoir sans toucher le sol. Il s'approchait de plus en plus. Ici, il reconnaissait une grille d'évacuation, elle se trouvait le long du trottoir, mais aujourd'hui s'était déplacée pratiquement au milieu de la route. Il y avait perdu un de ses jouets : un petit bateau en plastique qu'il s'était amusé à faire naviguer dans le flux du caniveau.
M. Satonaka avançait de motif en motif, pour finalement se retrouver coincé entre plusieurs immeubles de logement, ne reconnaissant plus rien. Au pied de ces tours, le sol et les trottoirs avaient été entièrement refaits. Un béton lisse s'étendait sur plusieurs centaines de mètres carrés et s'ouvrait, ici et là, pour laisser pousser un arbre. C'était quelque part sous ces monolithes gris que s'était trouvé la maison d'Okasa, le citronnier, les niches et le chemin de pierres dans le petit jardin, la terrasse en bois, les parois shoji, la table basse et la théière bleue en fonte de laquelle s'échappait un fin ruban de vapeur. Ce petit monde n'existait plus depuis longtemps.

Junpei Satonka revint chaque année à Hiroshima. Il se promenait dans la ville, cherchait de nouveaux endroits typiques pour manger et faisait une pause au niveau des quatre carrés de bitume rose, comme lorsqu'il accompagnait sa grand-mère. C'était l'endroit qu'il avait choisi pour rendre hommage à son aïeule et y déposait chaque fois cinq fleurs de lys blanc.
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Cette balade en quête de souvenirs dans les ruelles d'Hiroshima est bien menée, l'écriture est douce et les descriptions évocatrices. L'auteur a

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Felix Culpa · il y a
Je découvre tardivement cette œuvre. Je ressors très ému de ma lecture. Je m'abonne à votre page.
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CATHERINE NUGNES · il y a
Touchant et triste à la fois. Bonne finale.
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Constance Delange · il y a
Texte très touchant
bravo

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Ralph Nouger · il y a
La nostalgie d'un triste souvenir. Récit émouvant.
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Line Chatau · il y a
Mon soutien pour ce très beau texte qui relate une histoire émouvante dans la tragique Histoire du Japon des années de guerre! Bonne chance pour la finale!
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Frédéric Gérard · il y a
Il y a des drames qu'il ne faut pas oublier. Mon soutien
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien renouvelé pour ce texte qui m'avait touchée.
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Fred Panassac · il y a
Voici mon nouveau soutien pour remplacer le précédent (englouti).
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Eve Lynete · il y a
Émouvant, charmant.
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François B. · il y a
Mon soutien renouvelé pour ce texte émouvant

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