La baie des Trépassés

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Auteur de romans le jour, j'aime bien, la nuit tombée, m’accoquiner à la littérature courte, cette grande oubliée de l'édition moderne. Je remercie Short Edition d'offrir la possibilité de  [+]

Image de Été 2014
C’était une nuit de tempête, de celles qui secouent la lande avec une fureur qui fait trembler les pierres, quand l’esprit de ceux perdus en mer vient frapper aux portes pour quémander de l’eau douce. La taverne perchée sur les hauteurs de la baie était la seule habitation illuminée. Là, les hommes étaient venus chercher refuge, leurs poings calleux serrés sur une chope de Lambic, le calva du pauvre, en échangeant à voix basse des histoires de naufrages et en se demandant ce que la mer aurait rejeté demain sur la grève. Cela faisait trois jours maintenant que le vent soufflait et les tempêtes de cette sorte laissaient toujours un signe inaltérable de leur passage. Parfois des vies que l’on pleurait, parfois des trésors venus de pays lointains dans les cales de navires qu’on ne voyait jamais.
— Malestou ! s’écria le vieil homme assis à l’écart au fond de la pièce enfumée, c’est encore la faute du Professeur ! Je vous le dis, toutes ces expériences au service du Cornu, c’est lui qui attire la mort sur le village ! Je vous le dis !
Le Bolzec était aussi vieux que la plus vieille pierre de l’église, certains disaient même qu’il ne mourrait jamais, et les gens avaient depuis longtemps cessé de prêter attention à ses incessantes jérémiades. On plaignait la pauvre Louane, veuve de son dernier descendant, à qui était échue la tâche de s’occuper du vieux fou. Une gentille fille, Louane, experte à repriser les filets et bonne aux fourneaux. Bien des gars l’auraient mariée si elle avait eu pour dot autre chose que ce vieillard avare et sénile. Les femmes étaient de plus en plus rares ici, préférant la ville et les belles manières à la vie austère de ce village de pêcheurs, ignoré du monde et de tous.
Les hommes reprirent leurs messes basses, la tête rentrée dans les épaules. La chaleur procurée par l’eau de vie valait bien celle de leur cheminée et, par ce temps, mieux valait rester en groupe pour résister à l’appel des damnés qui hurlaient dans le vent enragé. La porte s’ouvrit soudain, comme sous l’effet d’une bourrasque, et une forme immense, dégoulinante d’eau et de varech, fit son irruption dans la taverne sombre. Ignorant les regards tournés vers lui, l’homme se dirigea d’un pas mal assuré vers le comptoir. Le patron s’empressa de lui verser un verre.
— Morbleu, le Mohec, on dirait que tu as rencontré l’Ankou !
Gaël le Mohec ne répondit pas et avala le verre de Lambic d’un trait. Il était grand, près de deux mètres, les cheveux roux et le menton volontaire. Ses vêtements couverts d’algues lui donnaient un air de cétacé échoué sur la grève.
— Nom d’une pipe, reprit le tavernier, j’ai cru un moment... Que t’est-il arrivé ?
L’homme secoua une fois de plus la tête et tendit son verre. Malgré sa taille et sa corpulence, il tremblait comme une feuille sous le vent. Le patron le resservit sans un mot. Mieux valait ne pas le contrarier, peut-être était-il après tout un de ces noyés venus quérir vengeance. Les hommes s’étaient assemblés en demi-cercle autour de lui, à une distance respectable.
— C’est bien toi, le Mohec ? demanda le plus téméraire d’entre eux.
L’homme vida son verre et le reposa avec un claquement sur le comptoir pour empêcher sa main de trembler.
— Bien sûr que c’est moi, Jilou. J’ai bien cru que le Diable allait m’emporter sur ses cornes cette fois-ci. Les vagues étaient si profondes qu’on voyait la pointe des cent cathédrales d’Ys !
Un coup de tonnerre ponctua ses derniers mots, éteignant les murmures de l’assemblée. Ils se signèrent tous comme un seul homme.
— Tu n’es quand même pas sorti pêcher ? s’exclama le Jilou. Il n’y a que la bag-noz, la barque des morts, qui voyage par ce temps !
— Je n’avais pas le choix. La petite a la fièvre. Cela fait trois jours que ça souffle et si je ne ramène pas de poisson, je ne pourrais pas payer le docteur.
Un cri d’effroi s’éleva du chœur des marins. Le tavernier en profita pour remplir les verres à la ronde. Toutes ces émotions, ça vous assèche la gorge.
— C’est de la folie pure, le Mohec. Comment pourras-tu soigner ta fille si tu gis au fond des eaux avec le varech pour linceul ?
— Je ne pouvais pas la laisser mourir. Elle m’est plus chère que tout.
— Fadaises ! Tu n’avais qu’à nous en parler. Nous nous serions cotisés.
Le gaillard secoua la tête.
— Où auriez-vous trouvé cent sous pour faire venir le docteur ? Sans compter les médicaments...
Le Jilou prit les hommes à parti mais ceux-ci détournèrent le regard. Bien sûr, ils l’aimaient bien la petite, mais ils avaient eux aussi des bouches à nourrir. Cent sous, c’était une somme.
— Faudrait peut-être demander au Professeur, suggéra une voix. Il doit bien en avoir de l’argent, avec cette grande demeure et ses domestiques. Cent sous, ce n’est rien pour du beau monde comme lui.
— Je n’oserai jamais...
— Trêve de fariboles ! s’écria le tavernier, gagné par l’ivresse générale. Il ne va pas la laisser mourir, ta petite. Nous allons t’accompagner. Allez, vous autres, enfilez vos cirés. Un dernier verre pour le froid et en route ! Nous passerons par l’église quérir les femmes et le bedeau.
Gaël le Mohec balbutia quelques mots qui furent noyés dans la cohue générale. Les hommes, saisissant les torches au mur, s’engouffraient déjà dans le vent glacial, poussant le géant devant eux. En un clin d’œil, la taverne se vida, sauf le vieux Bolzec, à qui l’on avait laissé une bougie, et qui caquetait encore des imprécations dans son coin.
— Courez, courez, bande de fous. Le Cornu saura toujours vous rattraper.

***

La petite Manon était à la fenêtre, serrant contre elle sa poupée de chiffon. Partagée entre la curiosité et l’effroi, elle attendait en frémissant qu’un autre éclair vienne déchirer le ciel avant de se réfugier sous le lit pour laisser passer le tonnerre. Un zigzag de lumière bleue éclaira un instant la mer en furie, révélant les chevaux d’écume qui tiraient la barque de la Reine des Eaux. Elle resta figée, comptant les secondes, retardant le moment où il lui faudrait courir se mettre à l’abri quand elle crut soudain voir un serpent de feu avançant sur la lande. Déjà le premier roulement retentissait au loin mais elle n’osa se détacher du spectacle de peur que la bête ne disparaisse en son absence. Les vitres vibrèrent sous l’explosion. La petite laissa échapper un long cri et partit en courant.
— Oncle Septimus ! Oncle Septimus ! Un serpent !
Le vieil homme leva le nez de ses éprouvettes.
— Manon, je t’ai déjà dit de ne pas...
Avant qu’il ait pu finir sa phrase, la fillette avait déboulé dans son laboratoire comme un boulet de canon et s’était précipitée dans ses bras.
— Un serpent, grand-oncle. Un grand serpent de feu. Je l’ai vu, et ma poupée aussi.
Elle tremblait contre lui mais il ne sut dire si c’était de froid ou d’excitation. Elle leva l’objet de chiffon vers lui comme un témoin muet. Voyant que le vieil homme ne réagissait pas, elle le prit par la main et entreprit de le tirer derrière elle.
— Venez voir, grand-oncle. Il avance vers la maison. Je le jure.
Le vieil homme grommela mais suivit docilement. Il savait par expérience que résister ne ferait qu’empirer les choses. Les femmes et les enfants étaient une calamité dont il avait jusqu’ici soigneusement évité de s’embarrasser, un fardeau qui n’aurait fait que l’éloigner de ses recherches.
— Je ne vois rien, dit-il une fois arrivé à la fenêtre.
— C’est parce que vous avez toujours vos lunettes ! Regardez, là, sur la lande.
Le vieil homme releva les verres épais. Son visage vira soudain au gris et il laissa échapper un juron.
— Je vous l’avais bien dit. Vous le voyez aussi ?
— Je le vois, Manon, je le vois.
— Qu’est-ce qu’il veut ? Vous croyez qu’il vient pour nous ?
Ce n’était pas un serpent, c’était quelque chose de bien plus terrible. Le vieil homme pouvait à présent discerner la silhouette du bedeau, agitant devant lui son encensoir, et le cortège d’hommes et de femmes qui agitaient leurs torches en avançant. Septimus avait redouté ce moment. Les fous ! Ne comprenaient-ils donc pas ? Il était si proche du but... Le vieil homme se secoua de sa torpeur.
— Il ne faut pas rester ici, Manon. Cette... chose... elle nous veut du mal. Viens, suis-moi.
— Mais grand-oncle...
— Pas de caprice, Manon, ce n’est pas le moment.
Il saisit la petite par le bras et la traîna sans ménagement à travers le grand laboratoire.
— Grand-oncle, arrêtez ! Vous me faites mal !
Le vieil homme s’arrêta brusquement.
— Qu’as-tu dit ?
La fillette ne répondit pas. Elle se massait le bras, les yeux embués par les larmes.
— Tu pleures ? Mon Dieu, c’est un miracle !
Il oublia la foule endiablée qui se dirigeait vers le manoir et, tout à l’ivresse du moment, se mit à danser, entraînant la petite Manon dans sa gigue. Son humeur joyeuse ne tarda pas à gagner la fillette qui sécha ses larmes et se mit à tourner autour de lui en poussant des cris aigus. Une série de coups à la porte interrompit leur folle cavalcade. Septimus s’arrêta net, posa un doigt sur sa bouche, et prenant, cette fois délicatement, la main de la fillette, la conduisit vers un arrière-cabinet où il l’enferma.

***

La procession impromptue s’arrêta au pied du vieux manoir et les vives discussions qui avaient alimenté la longue montée s’éteignirent rapidement. Si le professeur avait pu racheter la propriété pour une bouchée de pain, c’est qu’aucune personne de bon sens n’aurait voulu habiter ici. L’ancien parc était à l’abandon, les pierres du chemin envahies par la mousse et la fontaine remplie d’une eau noire et nauséabonde. La maison du maudit, on l’appelait et si nul ne se souvenait d’où lui venait ce nom, son aspect sinistre et son isolement étaient ample preuve de la malédiction qui pesait sur elle. La foule se pressa frileusement autour du bedeau en espérant que son encensoir sache tenir les démons à distance. Ce fut le tavernier qu’on poussa vers la porte, flanqué de Gaël le Mohec et de cette andouille de Jilou. Après tout, c’était leur idée.
Gaël souleva le heurtoir de métal et le laissa retomber trois fois contre la porte. La tête de loup qui ornait l’anneau le contempla de ses yeux vides pendant que le bruit de ses coups se répercutait dans l’immense demeure. Il aurait préféré affronter la mer déchaînée plutôt que se trouver ici mais il n’avait pas eu le choix. Il n’avait jamais rencontré le Professeur. C’était un homme discret qui ne sortait jamais de sa propriété, et la servante du manoir était une pauvre muette qui ne venait au village que pour faire les courses. Il allait frapper une dernière fois lorsque la lourde porte de bois s’ouvrit. Un petit homme à barbiche et lunettes épaisses se tenait dans l’encadrement.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il sans aménité.
Il n’était pas bien épais. Gaël aurait pu lui briser le cou d’un revers de la main. Pourtant il fut incapable de prononcer un mot. Ce fut le tavernier, qui avait vécu à la ville et connaissait les manières du beau monde, qui prit la parole.
— Veuillez nous excuser, Professeur, de vous importuner à cette heure tardive mais il s’agit d’un cas de force majeure. Il est de toute urgence que vous puissiez nous accorder quelques minutes de votre temps.
Le vieil homme hésita, jetant un regard inquiet sur la foule amassée dans la cour du manoir.
— Oh ! Ne vous inquiétez pas pour eux, Professeur. Ce sont de braves gens qui nous ont accompagnés. Ils attendront dehors. Je vous supplie, pour l’amour de notre Seigneur, de nous recevoir et d’entendre notre requête.
Les trois hommes furent soulagés de constater que le Professeur ne s’était pas recroquevillé en un tas de cendres à l’évocation divine. Les rumeurs à son sujet n’étaient sans doute que des ragots de vieilles femmes. Quant au Bolzec et à ses menaces...
Le vieil homme laissa échapper un soupir avant d’ouvrir la porte en grand.
— Juste une minute alors. Je suis très occupé, vous comprenez.
Les trois hommes avancèrent prudemment dans le hall et le suivirent jusqu’au grand salon où une large cheminée diffusait une chaleur bienvenue.
— Je ne peux rien vous offrir, s’excusa le Professeur, ma servante est absente et je ne sais pas où elle range les choses.
Les marins secouèrent la tête, trop impressionnés par les lieux pour se plaindre. C’était immense, bien plus grand que l’église du village. Le plus étonnant, c’était l’assemblage hétéroclite de machines et d’objets inconnus qui occupaient les moindres recoins de la pièce. Le salon était illuminé par des chandelles dont la flamme vacillait à peine, en fait elle semblait immobile. Le Jilou avança la main vers l’une d’elles et sursauta en poussant un cri.
— Cette chose m’a mordu !
— Pas plus qu’une flamme ne l’aurait fait, jeune homme. Messieurs, je vous prierai de ne toucher à rien. Certains de ces appareils sont très fragiles. D’autres, comme votre ami en a fait l’expérience, peuvent... mordre, en effet.
— Quelle est cette sorcellerie... intervint le tavernier en s’avançant vers le feu. Les flammes ne bougent pas !
— Cela n’a rien à voir avec la sorcellerie, mon ami. Un simple effet de coaxialité temporelle. Peut-être êtes-vous familiers avec les travaux de Hooke et Huygens sur les phénomènes ondulatoires de la lumière ? Non, bien sûr. Ce n’est d’ailleurs pas une grande perte, leurs théories laissent à désirer. La lumière, voyez-vous, se déplaçant à une vitesse pratiquement infinie, génère son propre champ de force qui peut être, en quelque sorte, courbé sur lui-même, se répercutant ainsi ad perpetuum dans sa propre énergie. Il suffisait d’isoler la longueur d’onde qui l’empêcherait de se disperser. Assez simple en fait. Une découverte de jeunesse. Mais vous étiez venus me demander quelque chose ?
Les trois hommes s’étaient réfugiés au centre de la pièce, aussi loin que possible des inventions démoniaques qui les entouraient. Le Jilou donna un coup de coude au tavernier qui se racla longuement la gorge avant de pouvoir conter les malheurs s’abattant sur le pauvre Gaël. Le professeur l’écouta en tirant sur sa barbiche.
— C’est bien triste en effet, dit-il finalement, mais je ne vois pas en quoi... Je ne suis pas médecin. Ma spécialité, voyez-vous, est plutôt du domaine de la transgénèse, du croisement des espèces si vous préférez. Un sujet passionnant. J’ai bien étudié l’anatomie, mais c’était sur des cadavres, vous comprenez.
Un souffle glacé traversa la pièce. Le Jilou se signa discrètement. Des cadavres ! Peut-être en gardait-il dans les caves de la demeure. À moins qu’il n’en ait besoin de frais !
— C'est-à-dire, balbutia le tavernier, si notre ami Gaël avait cent sous, il pourrait faire venir le médecin de la ville. Nous pensions que peut-être...
— Ah ! Je vois. Bien sûr, bien sûr. Une petite fille, dites-vous. Attendez-moi ici un instant. Et ne touchez surtout à rien.
Le Professeur disparut, les laissant seuls au milieu des machines infernales. Les secondes s’écoulèrent, chacune paraissant durer un siècle. Soudain, le Jilou poussa un cri.
— Ça a bougé !
— De quoi... ?
— Là ! Dans le bocal ! Ça bouge, regardez !
Ses deux compères suivirent son doigt pointant vers une large cloche de verre dans laquelle flottait une espèce de créature à grosse tête qui ne ressemblait à rien de connu. C’était de la taille d’un nouveau-né mais la fine queue recourbée n’avait rien d’humain. Soudain ils virent ses minuscules doigts s’ouvrir et se serrer. Ils laissèrent échapper un cri. Au même moment, une porte au fond de la salle s’entrouvrit pour laisser passer une créature qui les contemplait de ses grands yeux. Elle les gratifia d’un grand sourire.
— Bonjour ! Vous êtes des amis de grand-oncle ?
Ils se précipitèrent comme un seul homme vers la sortie, se tirant les habits pour être le premier à franchir la porte et déboulèrent au milieu de l’assemblée en criant au Diable, avant de détaler comme des possédés dans la lande. Si la mer ne les avait arrêtés, ils courraient sans doute encore.

***

Lorsque le Professeur revint avec la bourse d’argent, les trois hommes avaient disparu. Seule la fillette était dans la pièce, l’air perplexe.
— Où sont-ils donc passés ? Manon, tu n’as pas... ?
— Je suis désolée, grand-oncle. J’étais curieuse. Ils n’avaient pas l’air bien méchants.
— Ce n’est pas la méchanceté qu’il faut craindre, mon ange. L’ignorance est bien plus terrible.
— Pourquoi sont-ils partis ? Je n’ai même pas eu le temps de leur montrer ma poupée.
Des coups violents ébranlèrent la porte mais le Professeur ne parut pas les entendre, absorbé dans ses pensées.
— Manon... tout à l’heure...
La fillette le fixa de ses yeux en amande.
— Tout à l’heure, tu as dit que je te faisais mal. Mais tu sais bien que c’est impossible. Et tu as versé des larmes... C’est la première fois.
— Je sais, oncle Septimus. C’était étrange. Je vous avais fâché et c’était comme si quelque chose s’était déchiré en moi. C’était mal ?
Le vieil homme sourit.
— Non, ce n’était pas mal, mon ange. C’était la plus belle chose que j’aie jamais vue.
Il l’accueillit dans ses bras. La peau de la fillette était froide et dure mais elle lui permettrait de survivre dans des environnements bien plus hostiles que ceux que l’on trouvait sur cette planète. Ces fous prétentieux disaient que Dieu les avait créés à son image. Mais le corps humain était une chose fragile, à peine apte à exister sur une infime partie de son propre monde. La moindre variation de pression, de température ou d’atmosphère décimerait leur espèce sans espoir de refuge. L’homme, tel qu’il existait, ne pourrait jamais s’aventurer dans les étoiles ni même dans les profondeurs de ses propres océans pour plus qu’un infime instant, enfermé dans des caissons hermétiques d’où il ne pourrait que contempler impuissant une nature qui le dépassait et l’écraserait comme un ver s’il osait se mesurer à elle. L’homme était une espèce périssable, condamnée. Dans cinq cents ans, mille ans au plus, il aurait épuisé les terres arables, empoisonné son propre air, pollué les océans de ses déchets et il disparaîtrait, tel un grain de sable emporté dans l’immensité de l’univers. Oublié.
Le temps viendrait bientôt de laisser la place à une autre espèce, une espèce mieux adaptée, plus coriace. Une espèce nouvelle qui serait capable de conquérir la Terre entière et les mondes qui l’entourent. Ces fous aveugles ne pourraient jamais comprendre la portée de son œuvre.
Les coups avaient redoublé de violence et de la nuit montaient des cris de fureur. Une torche fut projetée à travers les vitres du salon, puis une autre, atterrissant au milieu des appareils qui encombraient la pièce et qui s’enflammèrent aussitôt. Les fous ! Le feu ne pouvait rien contre elle. Il était trop tard. Son seul regret était de ne pas assister à sa prochaine mue, quand elle émergerait sous sa forme adulte et androgyne, prête à répandre son espèce à travers ce monde et les autres. Elle venait de prouver qu’elle était capable d’émotions, de discerner le bien et le mal. Son œuvre était accomplie. Après toutes ces années...
Une épaisse fumée envahit la pièce et il serra contre lui la créature qui se mit à lui caresser la joue de sa langue fourchue.

***

Il ne restait, au matin, qu’un amas de ruines noires et fumantes de la grande demeure. La plupart des villageois étaient rentrés chez eux mais quelques-uns s’étaient attardés dans l’espoir d’apercevoir le Malin lorsqu’il jaillirait en hurlant du tas de cendres. Mais rien de tel ne s’était produit et ils se résignèrent à prendre le chemin du village aux premières lueurs de l’aube. La tempête était passée. La mer s’était retirée au loin, c’était l’époque des grandes marées. Une légère brume flottait à la surface de la baie, dissimulant les croix des cathédrales de la cité engloutie d’Ys, l’Orgueilleuse, pointant dans le brouillard comme un cimetière au milieu de la mer. Dernier vestige d’une civilisation perdue, passée dans la légende.
L’endroit était désert lorsqu’elle se dressa au milieu des ruines, les rayons du soleil se reflétant sur ses écailles durcies par le feu. Elle déploya ses ailes et s’élança dans le ciel, tel un ange de métal doré, tourna trois fois autour de la pointe déchiquetée avant de se diriger vers la mer. Là, elle plongea dans la nappe de brume et disparut dans les profondeurs de l’océan. Son heure n’était pas encore venue. Il lui fallait encore attendre. Un bref instant. Le temps que les voix des hommes se soient éteintes.

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Roxane Soixante-treize · il y a
On se laisse prendre avec délectation dans ce thriller fantastique à l'écriture foisonnante... La baie des Trépassés est un endroit envoûtant propice à l'éclosion d'histoires terribles et étranges....il suffit d'écouter, toutes antennes déployées.
Superbe.

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Dolotarasse · il y a
Bravo pour ce texte légendaire bien écrit !
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Moonath · il y a
magnifique...
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Patrick Ferrer · il y a
Merci.
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Moonath · il y a
si vous le souhaitez, je vous invite à lire les vagues d'un poème du même titre : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/baie-des-trepasses ... belle soirée et merci pour ce brillant écrit...
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Haigman · il y a
Toujours un réel plaisir de vous lire
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M. Iraje · il y a
Une écriture maîtrisée pour une histoire fantastique diablement efficace...Bravo !
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Lena Ache · il y a
Encore un univers bien différent, toujours la même maîtrise.
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Thierry Tougeron · il y a
Je vous suis partout sur la toile et j'ai l'impression de vous connaître un peu. Bravo, je partage sur ma page FB... Thierry
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Thierry, et bravo pour vos écrits.
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Gérard Ferrer · il y a
J'aime beaucoup le style et le contenu de cette œuvre prenante

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