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La bactérie pipi

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Paul Alma

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Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Gilberto. Il avait huit ans, ce qui n'avait rien d'étonnant puisqu'il était né trois ans avant sa soeur, Rémia, qui avait cinq ans, une sacrée chipie celle-là! Gilberto était un brave petit garçon, attentif et studieux à l'école, obéissant et discipliné à la maison, toujours prêt à faire une bonne action. Parfois il était un peu moins sage, mais c'était toujours à cause de Rémia.
Un jour, on ne sait plus exactement quand, Gilberto qui n'avait d'ordinaire aucun problème en eut un petit, en se réveillant. Son lit était tout mouillé, de même que son pantalon de pyjama, ce qui fit que Rémia n'eut pour autre souci ce jour là que de courir diligemment annoncer la nouvelle à papa et à maman! Car il fallait se rendre à l'évidence, même si c'est si difficile à comprendre pour un grand qui n'est plus petit, mais c'était évident, Gilberto avait fait pipi au lit!
Passés les jérémiades, Rémia et ses pissenlits, le regard bienveillant de Maman, les "c'est pas grave" de Papa qui se dépêchait pour ne pas être en retard au boulot, une fois la douche effectuée et le pantalon sale dans la machine à laver, Gilberto se dit que ce qui était fait était fait, se persuada avec l'aide de ses parents qu'il avait été victime d'un accident, même s'il ne comprenait pas vraiment ce que son aventure avait à voir avec le spectaculaire carambolage qu'il avait vu la veille au soir au journal télévisé (mais comme pour lui, ce n'était pas un accident grave, car il n'y avait eu ni morts ni blessés).
L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais cela recommença ainsi tous les jours suivants, poussant même Rémia à ne plus y porter du tout attention, événement surprenant qui attrista un peu plus notre pauvre garçon. Maman commençait aussi à être inquiète, Gilberto le voyait dans son regard, il eut même l'impression de carrément la décevoir, ce qui lui fit prendre résolument des décisions. Un soir, il mit trois slips très serrés dont une culotte de Rémia, en dessous de son pantalon de pyjama, pensant que son zizi ainsi prisonnier ne saurait lui faire cette fois faux bond.Outre le fait que la tactique n'eut aucun effet, il se fit d'autant plus engueuler le lendemain matin car il avait sali trois culottes en plus de son pyjama, à la grande joie non feinte de Rémia. Il essaya ensuite le paquet de coton, aussi immaculé le soir que désespérement imbibé le matin, les serviettes éponges dans la culotte, puis sur le matelas, puis dans la culotte et sur le matelas, ils changèrent sur les conseils donnés à sa mère par Madame Michelue la voisine, le lit de place pour mettre la tête vers le levant (il crut comprendre que c'était pour se lever plus rapidement à la moindre alerte), il se fit réveiller plusieurs fois par nuit par son père bâillant, pas vraiment content, par sa mère, fatiguée mais toujours aussi dévouée, par le gros réveil bruyant offert par "Paris Match" qui faisait hurler Rémia, mais rien n'y faisait, et au contraire, plus on essayait de l'aider, plus çà s'aggravait! La lumière allumée sur la table de chevet, la porte de la chambre entrouverte, l'abandon du chocolat chaud au goûter, le Coca décaféiné, la restriction hydrique au diner, les trois séances d'évacuation urinaire forcée avant le coucher, rien, absolument rien n'y faisait....
Le docteur Bienvu écouta attentivement le récit des événements, racontés non sans angoisse par sa mère qui se culpabilisait, hocha la tête pensivement, regarda Gilberto de ses yeux ombragés par des sourcils en poil de sanglier, type grille en fer forgé, et lui demanda dans un cliquètement de paupières ce qu'il avait à dire. Gilberto se sentait tout paralysé dans la culotte, la chaise lui brûlait les fesses, il avait mal au ventre et envie de vomir, ce qui fit que le docteur l'examina alors très consciencieusement. Il décréta fièrement à haute voix à sa maman que "tout était en place", que "ce n'était pas grave et que tout allait se régler prochainement". Il prescrivit un sirop pour le soir, ébouriffa maladroitement la tignasse de Gilberto tout en rangeant de l'autre main l'argent de la consultation dans le tiroir gauche de son bureau." Pas grave" étaient manifestement les mots salvateurs, mais plus il les entendait, moins Gilberto se sentait rassuré. Il se rendit ainsi plusieurs fois en consultation chez ce brave médecin, toutes ponctuées de la même façon par des sirops tantôt à "l'arôme artificiel mirabelle", tantôt aux "arômes : framboise (alcoolat de framboise ; éthanol à 96 % ; eau distillée ; jus concentré de mûre ; préparations aromatisantes : oléorésine de vanille, essence de rose, de violette et d'iris), caramel ", ou même encore " noisette (propylèneglycol, vanilline, éthylvanilline, eau, héliotropine, extrait de graines de fénugrec, diacétyle, citrate de sodium, m-diméthoxybenzène, benzaldéhyde, gamma Lactone C9, huile essentielle de livèche, p-méthoxybenzaldéhyde)", mais, malgré tout çà, rien ne marchait, et, au contraire, plus il s'intéressait à son traitement en déchiffrant les étiquettes, moins il se sentait bien...
On consulta alors un homéopathe, appellation qui plaisait intuitivement à Gilberto car les pâtes étaient son plat préféré (avec de la sauce tomate et du gruyère rapé), mais l'HOMEOGENE 46 à sucer lentement à distance des repas n'avait pas plus de résultat qu'un cautère sur une jambe de bois, et puis c'était carrément le nom du médicament qui cette fois ne lui plaisait pas du tout, car il officialisait d'autant plus cette honte qui l'étreignait.
Le MINIRIN prescrit en courant par l'urologue à l'hôpital ne réussit pas mieux, d'autant qu'il se demanda si on ne se foutait pas de sa bouille, quand il lut le soir même dans le petit Larousse illustré que le Rhin était un fleuve qui "traverse le lac de Constance, franchit le Jura, et reçoit l'Aar avant d'atteindre Bâle". Comme pour lui, ce fleuve naissait de deux rhins, le Rhin antérieur et le Rhin postérieur, mais parler de mini Rhin pour soigner son pipi au lit lui semblait être alors une plaisanterie du plus mauvais goût. Il fut encore plus découragé quand on le passa aux comprimés, depuis l'oxybutinine qui le constipa horriblement, trop d'un côté, pas assez de l'autre, jusqu'à l'amitriptyline aux effets secondaires identiques prescrite par le Dr J.E. Duloto.
Sa mère, en désespoir de cause l'avait en effet amené voir ce spécialiste du pipi au lit , c'est du moins ce qu'il en avait tout d'abord déduit quand il avait compris que ce Monsieur était un "pissechanalyste". Un homme curieux, le visage enfoui derrière sa barbe, le crâne dégarni et du poil partout dans les oreilles. Il se frottait le nez tout le temps en disant "c'est intéressant, voilà qui est intéressant". Il disait aussi souvent "c'est bien, c'est très bien" en hochant la tête de contentement quand Gilberto dessinait. Il acceptait à contre-coeur de se plier à cette activité, car il avait de tout temps préféré la playstation 2 au crayon papier. Pour lui faire plaisir, il s'était aperçu qu'il fallait dessiner des tours Eiffel, des gratte-ciels, des poissons carnivores ou même des caïmans à grandes dents, tous ces éléments déclenchant chez ce bedonnant personnage des sourires goguenards et des clins d'oeil complices à sa maman. Cela ne le gênait pas d'essayer de leur faire plaisir, mais cela n'arrangeait pas vraiment son problème, il se sentait même plus lourd après chaque consultation, avait maintenant mal aux épaules, à la tête, de plus en plus souvent. Un jour il eut la bonne idée de dessiner une bombe atomique qui pulvérisait tous les gratte-ciels, dont le bureau du Dr Duloto. Celui-ci décréta tout de go qu'il allait mieux, qu'il était sur la voie de la guérison, et l'encouragea désormais à s'exprimer tout le temps ainsi. Gilberto n'en comprit pas bien la raison, mais se dit en lui-même que les bombes atomiques, quoiqu'on en dise, çà devait avoir du bon, puisqu'il n'eut plus jamais à revenir le voir en consultation! Ce furent par contre sa mère et son père qui le consultèrent alors à sa place, mais ils revenaient souvent de leur entretien en se disputant, ce qui n'était pas fait pour arranger l'état de notre pauvre Gilberto dont le poids de sa culpabilité n'arrêtait plus de l'écraser. Il faisait maintenant des cauchemars, criait la nuit en plus du pipi au lit, déambulait parfois dans la chambre en somnambule, déclenchant des crises de terreur chez sa soeur qui finissait par se réfugier la nuit dans la chambre des parents, puis , suite à une nième consultation de ceux-ci chez Duloto, sur le divan du salon.
Plus çà allait mal pour lui, plus les autres semblaient avoir des ennuis, et même si tout le monde avait beau lui dire que ce n'était pas grave, que ce n'était rien, que cela passerait, qu'il n'était pas malade, à voir l'ampleur que prenait pour les autres son pipi au lit, il se sentait de plus en plus angoissé, voire par moment complètement paniqué.
Quand arriva l'été, il ne put aller comme les années précédentes en colonie de vacances avec sa sœur près du lac d'Annecy. Il alla chez sa grand-tante, Mémé Gwenn-Marie en Bretagne, au bord de la mer. Des mois de souffrance, pour aucun résultat, et même loin de chez lui, il faisait toujours pipi au lit. Il aimait bien prendre de vivifiants bains de mer, en profitant des éclaircies, et comme souvent dans le Finistère, quand il sortait de l'eau, c'était avec la pluie. Le docteur de tante Gwenn-Marie était bien gentil, et diagnostiqua donc quelques jours après son arrivée une double otite avec pharyngite, rhinite, sinusite et petite toux bronchitique pour laquelle il prescrivit du paracétamol. MGM qui en voulait pour son argent entreprit de raconter les tourments de son petit-neveu au docteur Paracétamol. Gilberto prenait encore du clorazépate dipotassique, deux gélules par jour, ce qui rendit très dubitatif le docteur qui avait écouté attentivement son histoire. Après un long moment de silence, et alors que la grand-tante se résolvait à sortir son porte-monnaie, il dit gravement qu'il connaissait cette maladie. Gilberto tressaillit sur son siège, encore du sirop, des comprimés, il s'attendait au pire, mais bizarrement il se sentait moins inquiet que curieux de ce que le docteur allait lui dire: "Gilberto... Tu as été contaminé par un staphylocoque doré qui est remonté par la lymphe jusqu'au cerveau et paralysé ton pôle émotionnel, mais maintenant tu as fait tes anticorps, et tu es probablement presque guéri". En rentrant à la maison, la grand-tante lui expliqua que tout était donc très simple, que c'était finalement cette bactérie qui était responsable du pipi la nuit, et que maintenant, il était sur la voie de la guérison.
La bactérie-pipi! Gilberto rêva cette nuit là qu'il volait au-dessus des champs, qu'il était un grand et noble médecin combattant des germes toujours plus vilains, et que sa goule de sœur ne l'embêtait plus. Quand il se réveilla ce matin-là, il entreprit comme d'habitude de défaire son lit, de rouler les draps, d'enlever sa culotte de pyjama... Un grand frisson l'envahit quand ses doigts ne palpèrent aucun tissu humide, ni sur le lit, ni sur lui. Le docteur avait raison, il avait eu une maladie, et il était maintenant guéri!
A compter de ce jour mémorable, Gilberto ne fit plus jamais pipi au lit, et il repensa souvent à la bactérie-pipi. Il n'était pas peu fier: non seulement il avait su la vaincre, mais plus encore, sa sœur était devenue beaucoup plus calme depuis qu'elle savait qu'elle pouvait elle-aussi contracter cette maladie.
Les vérités mal dites ne valent-elles pas moins qu'un pieux mensonge bien asséné?

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