L'or et la suie

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Image de Printemps 2014
La tragédie commune à la plupart des couples, sans distinction de classe ni d’âge, est évidement la monotonie qui mène à l’ennui. Peu importe la quantité d’amour et de tendresse que l’on a à donner, soyez sûr que dès que la routine s’installera, quelque chose dans la vie cessera de tourner rond.
René et Agnès ne dérogeaient pas à cette règle, et ce malgré leur quarante ans de mariage et les épreuves qu’impose la vie, telle que peut la percevoir la génération d’après-guerre et son sens aigu du sacrifice.
Cela faisait déjà plusieurs années que René avait cessé d’être le tendre complice d’Agnès. Peut-être depuis qu’ils avaient quitté leur petit appartement nancéien pour une maison à la campagne, qui leur offrait tout l’espace dont ils rêvaient pour s’ignorer en paix, ou peut-être depuis que leur dernier fils avait quitté le cocon familial pour poursuivre ses études, emportant avec lui les saines préoccupations en échange d’un silence pesant comme une chape de plomb sur le dîner du soir.
René était bien entendu nostalgique de leurs jeunes années, mais l’éternelle répétition d’un quotidien dépourvu de magie avait érodé leur union, tout comme le perpétuel balais du rythme des vagues peut ronger la pierre des falaises qu’elles jouxtent, dévorant lentement le rivage, jour après jour, année après année.
Leur enthousiasme était mort et ils ne partageaient aujourd’hui guère que leurs humeurs et leurs crises de nerfs. Malheureusement pour eux, cela ne se produisait pas qu’une fois par an.
Il est clair que les intérêts de René divergeaient diamétralement de ceux de sa femme. Et d’ailleurs, qui aurait pu en vouloir à l’infortunée d’être excédée par la situation ?
Passionné de tout ce qui touchait de près ou de loin à la Seconde Guerre mondiale, René amoncelait un ahurissant bric-à-brac kaki, qui avait envahi son temps et sa vie et, au passage, le peu d’espace que leur modeste maison pouvait offrir. Et que dire des montagnes de vêtements et matériel militaires qui s’élevaient en colonnades de cartons jusqu’au plafond du séjour ? En tout cas cette situation dérangeante avait eu raison de la patience d’Agnès il y a bien des années.
Les choses cependant ne sont pas irréversibles, puisqu’un soudain intérêt pour la vie commune les reprit le jour où René fit une découverte pour le moins singulière...
Il en va des passions communes comme des ennemis communs. Elles rapprochent les gens, inexorablement.
L’hiver approchant, il avait décidé de ramoner le conduit de la cheminée, afin de s’assurer que les longues soirées d’hiver dont il raffolait et qu’il avait l’habitude de passer en décortiquant de gros volumes illustrés ayant trait à sa passion, au bord du feu, un verre de cognac à la main, ne seraient pas compromises par quelque malencontreux incident technique.
Une fois sa besogne accomplie et alors qu’il se rendait près de l’insert, il se rendit compte que l’écouvillon avait délogé quelque chose d’inhabituel. Au milieu des déchets de suie, il s’aperçut qu’il avait délogé de la cheminée un squelette d’oiseau, avec, à l’une de ses pattes, un morceau de papier roulé avec soin, serré par une bague. Un message codé.

En Lorraine l’occupation par les nazis a laissé dans l’imaginaire populaire de nombreux mythes urbains, mais celui qui remporte l’unanimité absolue reste sans nul doute la rumeur selon laquelle une grande quantité de lingots d’or aurait été abandonnée par les forces allemandes peu avant la libération.

Durant les semaines qui suivirent, ils passèrent leurs soirées assis à la petite table de la cuisine, à tenter de déterminer ensemble les tenants et les aboutissants de cette étrange affaire.
Ils avaient réussi à comprendre, non sans s’être lourdement documentés, que cet oiseau qui devait être prisonnier de la cheminée depuis fort longtemps était un pigeon, et qu’il s’agissait d’un messager des allemands. René avait eu par le passé la chance d’acquérir un volume qui traitait de la cryptologie militaire utilisée à cette époque. Le message, bien qu’intelligemment codé, reposait sur un système César assez simple qu’il n’eut que peu de peine à retranscrire en langage clair :
« Wir erholten uns gold Es sollte nicht abgefangen werden Gold wird in den folgenden Koordinaten gespeichert » «Nous avons récupéré l’or. Il ne doit pas être intercepté. L’or est caché aux coordonnées... »
Après avoir comparé les chiffres qui suivaient le message à une carte d’état major de l’époque, ils eurent la certitude que le célèbre or des nazis dormait non loin d’eux, sous cette terre noire des forêts de Lorraine qu’ils avaient si souvent arpentées autrefois, ce qui eut pour effet de les faire partir tous deux dans un éclat de rire comme ils n’en avaient plus connu depuis fort longtemps.
Ils ne parvinrent pas à trouver le sommeil cette nuit-là. Ils passèrent la nuit assis à table, à rêver, en dînant et riant de leur bonne fortune tout en dégustant des bouteilles de Chardonnay.
Dès le lendemain matin, armés de pelles et de pioches, ils se rendirent au lieu dit, au beau milieu de la forêt. Au cours du trajet qui les y conduisit, on put sentir renaître un tendre esprit de complicité.
Après avoir marché un long moment dans le bois sombre, le couple arriva à une petite clairière, complètement cachée. Un promontoire surmonté d’une lourde plaque métallique circulaire en tenait le centre.
Au comble de l’excitation, René toisa son épouse et sentit comme un malaise dans son regard. Il comprit alors que la recherche comptait moins pour elle que la finalité, et que ces soirées passées à ses cotés valaient pour la vieille femme plus que tout l’or du monde.
Il la prit dans ses bras et la rassura avec tendresse, lui expliquant qu’avec leur trouvaille ils pourraient s’offrir une nouvelle vie au soleil, qu’ils ne devaient pas perdre de vue leur nouvelle entente et qu’ils feraient bien mieux de se réjouir du concours de circonstance qui les avait amenés ici, à deux doigts de la richesse, au lieu de se laisser aller à une sensibilité qui ne correspondait plus à leur âge.
Reposant tendrement la tête sur son épaule, elle acquiesçât d’un sourire et imprima un léger mouvement de tête pour l’encourager à poursuivre les recherches.
Le cœur d’Agnès battit la chamade quand elle le vit forcer de tout son poids sur le trou d’homme allemand qui les séparait d’un avenir meilleur. Elle se sentait heureuse et vivante et le sang lui battait les tempes.
Doucement, dans un bruit chaotique de métal rouillé, la lourde plaque d’acier qui cachait l’entrée du précieux sésame s’ouvrit sur la plus noire des obscurités. Agnès s’agenouillât tant bien que mal pour essayer de sonder la profondeur de cet abysse avec sa torche, s’étirant et s’avançant au maximum.
Une simple pression du pied la fit lamentablement basculer dans le noir, comme un pantin désarticulé, lui arrachant un cri de surprise mêlé d’effroi.
Le disque d’acier venait de se refermer à jamais sur son existence.
« Ton silence me sera d’or », murmura René en tournant les talons.
Il quitta tranquillement les lieux en esquissant un sourire en coin, sous les cris de désespoir étouffés de celle qui resta sa femme encore au moins trois jours avant de mourir de soif.

Assis en face d’un feu de cheminée, René observait les lingots d’or marqués du sceau du Troisième Reich qu’il avait eu grand peine à ramener petit à petit, durant des mois, et qu’il avait eu plus de peine encore à dissimuler dans une maison déjà bondée de souvenirs.
Il devait y en avoir une centaine au bas mot et l’éclat du précieux métal réfléchissait sur les murs de son bureau les reflets d’ambre du feu d’enfer qu’il avait préparé pour l’occasion.
Il se dit qu’avec tout cet or, au moins, et ce jusqu’à ce qu’il quitte cette terre, il était assuré de garder à ses cotés Svetlana, qui l’aimait sincèrement, elle, qui avait quarante ans de moins et quatre tailles de bonnet en plus que son dragon de femme qui avait tragiquement disparu quelques jours auparavant et dont il était sans nouvelles.

Il finit tranquillement son cognac et prit son téléphone en souriant. Tout irait bien à présent.

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lucile latour · il y a
devant la cheminée;. si juste.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Bruno Chamard · il y a
Un sentiment ambigu m'envahit : c'est méchant à souhait mais j'aurais bien aimé qu'il se fasse trahir par sa nouvelle conquête.
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Sophie Loiseau · il y a
Malsain, malhonnête, amoral, mais tellement humain ! C'est parfait.
Belle soirée.

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Loralie de Beaugrenard · il y a
J'aime ! Je vote :)
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Fury Baud · il y a
Merci de tout coeur !
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Simon Candas · il y a
De la cruauté comme je l'aime. En mieux ! Ou en pire ? ^_^ Que la Force soit avec vous, merci pour ce bon moment d'immoralité
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Fury Baud · il y a
Merci pour le sourire que vous venez de me donner, monsieur l'Asticot !
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Fred Panassac · il y a
J'étais sceptique en début de lecture mais le somptueux cynisme narratif m'a séduite, d'autant plus que vous nous égarez à souhait sur une autre piste. Vous avez cependant laissé passer de grosses coquilles, c'est dommage . Je vote pour la qualité d'écriture, la narration. Bonne chance pour cette finale et courage à votre protagoniste bien immoral...
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Fury Baud · il y a
C'est promis, je serai plus vigilant à l'avenir, Fred ! Encore merci d'avoir pris le temps de lire ce petit texte... Und danke fur Ihren Zusamenarbeit ! ^^
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Aurelie Escur · il y a
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Spartac · il y a
Mais c'est odieux! J'adore
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle surprise que ce texte ! Une écriture fluide et agréable et une chute très bien menée. Merci du bon moment de lecture et bonne finale !

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