L'oeil du mammouth

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Lauréat
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Belge, j’habite les Vosges depuis septembre 2011 où je me consacre à l’écriture, à la lecture, aux mots en général, grâce aussi à des ateliers d’écriture et des corrections  [+]

Bête fille sont les seuls mots qui lui vinrent aux lèvres quand il la vit saisir son manteau, ses clefs de voiture et la lettre déposée sur la commode du hall d'entrée. Il ne se rendait pas compte que cette corvée de vaisselle récemment infligée était celle qui surchargeait le fardeau des tâches domestiques.

C'était le lundi 6 mai. A priori, un lundi comme les 728 lundis déjà vécus depuis leur mariage. Un lundi, mais cela aurait pu être un mercredi ou un vendredi, tant il est vrai que tous les jours où il travaille sont semblables. Philippe avait quitté la maison à 7 h précises, pas une minute de plus, pas une seconde de moins. Il avait traversé le vestibule et ajusté son nœud de cravate d'un regard dans ce miroir qu'elle jalousait. Dans un peignoir fané, laissant entrevoir une nuisette en satin dont elle était seule à apprécier la douceur veloutée, elle avait, pendant de longues minutes encore, attendu un inespéré « Bonne journée, ma chérie ».

Bête fille. Que leur était-il arrivé ? Pourquoi son corps encore si délicat et si jeune malgré les maternités n'éveillait-il en lui qu'indifférence ? Elle tentait de trouver réponse dans le miroir du vestibule quand le heurtoir sonna le glas de ses réflexions. Elle ajusta son peignoir et entrouvrit la porte :
— Madame, cet envoi est pour vous.
En échange de sa signature, le préposé des services postaux lui remit une enveloppe en papier de qualité supérieure. Ses yeux se figèrent sur le sceau du notaire de Gérardmer. Le jeune homme prit congé sans qu'elle n'y prêtât la moindre attention, elle ferma la porte.

Sa main tremblante ouvrit l'enveloppe qui contenait, en plus de la carte de visite du notaire, une enveloppe jaunie de petite taille. Sur le recto, en lettres calligraphiées par le regret, elle put y lire : « A ma fille chérie, à laquelle je dois cette vérité... ».
Intriguée par cette intrusion du passé, elle tentait inutilement de se remémorer cette mère dont elle avait été informée du décès à l'automne dernier. Une succession qui s'était réglée de manière insipide tant cette inconnue avait partagé la majeure partie de sa vie avec la solitude : ses modestes avoirs avaient été cédés à une œuvre caritative. Elle ne parvenait même pas à se souvenir du nom de cet organisme. Cela avait-il une importance ?

Pas pour elle. La phrase de Philippe, par contre, elle s'en souvenait parfaitement :
— Quoi ? Y'a rien pour toi ? Déjà qu'elle t'a rien donné de son vivant : elle aurait pu au moins y penser pour sa sortie !
Fidèle à lui-même, Philippe montrait là, une fois encore, son manque de discernement et son incapacité à témoigner le moindre soupçon d'empathie. Elle se souvenait du silence qu'elle lui avait adressé en réponse. Ses yeux se mirent à lire la feuille fébrile :
« ... C'était un jour de mai, le vent jouait dans les anciens cirques glaciaires et nous nous étions réfugiés dans cette grotte. Quelques rayons de soleil indiscrets en gardaient l'entrée. C'est dans cet endroit où le temps n'a plus d'emprise que sa main vint à la rencontre de mon âme, que la distance séparant deux êtres devint communion. Dans cette alcôve faite d'harmonie et d'une infinie douceur, je lui offris, en pleine grâce, mon plus tendre soupir. De ce corps de charpentier qui aurait dû m'inspirer la crainte, tant j'en connaissais la carrure et la masse imposante, émanait une délicatesse qui me... »

Elle s'assit, les yeux absents. Elle, elle ne connaissait que la conjugaison des habitudes et des reproches. Son esprit fourmillait de questions. Son père n'était-il pas cet homme violent qui hantait ses souvenirs ? Sa mère, cette femme rongée, l'avait-elle abandonnée ou n'avait-elle, tout simplement, pas eu le choix ? Ses yeux revinrent se fixer sur un étrange dessin situé dans le coin inférieur de cette lettre : un « Y » stylisé. Pendant quelques longues minutes encore, elle s'interrogea. Baignée par l'émotion de cette révélation, elle remettait tout son passé en question : son esprit grouillait de « Pourquoi ? ». Qui était-elle ? Pourquoi l'apprenait-elle seulement maintenant ?
Était-ce la vérité ? Était-ce vérifiable ? Déjà, elle imagina que le jeune homme avait peut-être marqué le granit de la grotte d'un « Y », qu'il avait ainsi confié son amour à l'éternité de la montagne... Le rayon de soleil qui vint, par la fenêtre entrouverte lui caresser la joue humide, lui indiqua que la matinée était déjà bien avancée. Elle enfila rapidement un vieux jean et un t-shirt, et vaqua à ses occupations. Seul son esprit ne s'attacha pas à ces tâches domestiques : sans discontinuer, il associait, combinait, ressassait des souvenirs. Elle commença par dégivrer le frigidaire et éplucher les légumes. Lui, il pensait Gérardmer, grotte : sa mère lui avait souvent parlé des Vosges. Elle fit les lits, prit les poussières. Lui, il lui adressa Grotte, Vosges : sa mère lui chantait souvent « Bon roi Dagobert ». Elle vida le lave-linge et repassa les vêtements. Vosges, Charpentier : le livre sur les vieux métiers des Vosges, quelque part dans la bibliothèque du salon.

— Mes pantoufles ?
Cette question, qui tenait plutôt d'une injonction, était plus ponctuelle que tous les coucous suisses : il était précisément 17h45. Retour de Philippe. Ce matin, les découvrant au milieu du vestibule, elle avait eu le soin de ranger les charentaises esseulées. Pourtant, à son retour, Philippe aurait préféré les retrouver fidèles à leur emplacement. Elles étaient les privilégiées qui pouvaient l'accompagner au salon où il se vautrait dans le fauteuil avec un quotidien et une bière. A sa requête, elle lui achetait systématiquement La Meuse et des Chimay. Avait-elle, ne fût-ce qu'une fois, pensé lui présenter La dernière Heure accommodée d'une Mort Subite ? Nul ne le sait. Ses yeux cherchaient ceux de cet homme : elle aurait aimé lui parler de la lettre... mais elle ne savait que trop bien qu'il ne fallait pas déranger un homme resté figé à son bureau toute la journée. Elle posa l'enveloppe sur la commode du hall d'entrée, et prit la décision de miser sur le créneau horaire des pubs qui précèdent la diffusion du JT.
Alors que ses gestes débarrassaient la table, elle osa :
— Ma mère a connu le grand amour, tu sais.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Ta mère, elle vivait entre les crises de boisson et la vaisselle.
— T'es dur. Écoute plutôt...
— Tu veux quoi ? Cela va être le JT. Tu as la chance qu'elle n'a pas eue.
— J'ai lu ce jour...
— T'as lu quoi ? Un roman des Desesperates Housewives ? Cela va être le JT.
— Philippe, s'il te plaît...
— Non. Pas besoin que tu me conjugues la même salade à tous les temps. Le JT, dans même pas une minute. Tu as beaucoup de chance d'avoir ici de bonnes conditions de vie : un mari, une voiture, une maison. Il est temps. Va faire la vaisselle !
Il venait de lui infliger la vaisselle de trop. Ses yeux refusèrent de s'incliner. Elle saisit son manteau, ses clefs de voiture et la lettre de sa mère. Elle laissa ses pantoufles dans le vestibule.
« Bête fille ! » furent les mots qui s'évadèrent de ses lèvres sans même qu'il ne les perçoive.
Il augmenta le volume du poste de télévision.

Son cube d'acier roulait vers Gérardmer : direction qu'elle avait prise machinalement. Intérieurement, elle se félicitait de toujours laisser son sac de sport encombrer le coffre de la voiture. C'était son seul bagage : il contenait de quoi prendre une douche et une tenue de rechange. La musique s'interrompit à la radio : « Spectacle pour enfants. Richard Béo revisite les grands classiques des chansons enfantines. Savez-vous planter les choux ? Le bon roi Dagobert, celui qui a mis ses culottes... »
— Mais oui ! Bête fille ! s'écria-t-elle.
Cette annonce venait de lui donner la clef. Grâce à ses nombreuses lectures, tout devenait plus limpide. Dans les Vosges, il y a une grotte Dagobert proche du Hohneck. L'histoire mentionne que ce bon vieux roi Dagobert, roi des Francs, y aurait caché toute une armée. Elle en déduisit que sa mère pouvait s'y être réfugiée avec son compagnon charpentier. Les amoureux peuvent avoir choisi la signature en « Y » car c'est une manière symbolique de représenter l'homme-debout, la pièce maîtresse de la charpente. Autre possibilité, ce « Y » symbolise le lieu où habitait ce jeune homme : les vallées du Chajoux et de Vologne à La Bresse dessinent un « Y ».
— La Bresse, je vais à La Bresse ! se répétait-elle, euphorique. Première station de ski à portée de roues pour les vacanciers belges, cela lui rappelait des souvenirs d'adolescente. Quelques kilomètres plus loin, elle fit cependant le choix de la prudence : elle gara la voiture sur une aire de repos et y somnola trois heures.

Arrivant en début de matinée, elle fit rapidement quelques achats au supermarché : pain, comté, quelques pommes et une barre chocolatée. Elle acheta aussi une carte et un petit sac à dos. Elle s'en tint au minimum vital. La route des Américains gravie, elle gara sa voiture sur le parking du Hohneck et chaussa ses baskets. Elle avait mis moins de quinze heures pour muer un « métro boulot dodo » en « rando baskets sac à dos ».

A ce moment précis, elle pense en avoir pour trois heures de marche aller-retour : elle se met en route. Marquant une pause sur le col, elle aperçoit un étang : les anciens l'appellent l'œil du Frankenthal. Depuis des générations, il se raconte à l'occasion des veillées que cet étang est l'œil d'un mammouth ensommeillé. Tous s'accordent pour dire qu'il tolère sur ses flancs boisés les promeneurs respectueux et les âmes en peine, mais qu'il ne faut pas lui confier ses doutes, ni ses angoisses. Les gens du pays, depuis toujours, ont pris l'habitude de traverser cette région le pied sûr et le regard haut, trop conscients du danger qu'il y a à confier ses doutes et ses craintes à une force étrangère. Ils savent que chacun a en lui la force de surmonter les rudesses de la montagne, qu'il ne faut pas compter sur autrui. « Aide-toi et le ciel t'aidera », n'est-ce pas la phrase qui colle le mieux aux habitants de la Bresse ? Elle, elle l'ignorait.

Armée de baskets et d'un maigre sac à dos, elle s'est mise en route vers le col, le regard bas. Elle est seule, seule en montagne. La tache noire la fixe. Elle s'interroge. Tous les dépliants vantent le bon air des Vosges, mais tous affichent des tarifs, mentionnent que les groupes sont conduits par des guides dûment brevetés... et bien mieux chaussés qu'elle ! Cette tache noire, elle la regarde : elle la fixe. Un œil, l'œil d'un monstre dont le corps est fait d'arrondis couverts de hêtraies-sapinières. Des zones de combat bordent les hauts de ses flancs, mais quels combats ? Elle est seule. En baskets. La peur.

Bête fille. Elle a mal aux jambes. Son corps, préférant la natation, courbe l'échine sous le poids du sac à dos. Ce sac contient quelques vivres, mais ses documents d'identité sont restés dans la voiture. Ses yeux plongent dans l'œil. Œil noir : mystère de luminosité ou maléfice ?
Scientifiquement : une tourbière. Cela veut dire : même sans comprendre, on n'y met pas les pieds. Mais elle, bête fille, elle y est ! Seule, seule en montagne. La peur, encore. Bête fille. Une hésitation, un doute mais un appel contre lequel elle ne peut lutter : elle se décide à descendre. En baskets.

Bête fille. Aller vers l'étang et chercher la grotte. Elle ne doit plus en être bien loin... L'œil noir la fixe. Sorcière ? Sort ? Monstre ? Maléfice ? Il la regarde ? Il va se réveiller ? Il va l'engloutir ? Au pays du Sotré, elle l'a lu, tout est possible. La peur. Elle tâche de ne plus penser ; il lui faut descendre. Cette descente changera-t-elle sa vie ? Cette descente lui donnera un père ? Vaisselle de trop... A-t-elle vraiment réfléchi ? A-t-elle pensé à ce que ce périple pourrait ou non lui apporter comme réponses ? Elle descend. Bête fille. Regarde-t-elle où elle met ses baskets ? Elle est venue pour un nom ? Les anciens disent que, toujours, l'histoire se répète... Rencontrer un charpentier alors ? Trop de choses dans sa tête. Encore. Bête fille. Descendre. Un pas. Encore un pas. La peur. Encore la peur. Un pas. Bête fille. Encore la peur. En baskets. Combien de pas ? On ne le sait pas.
Ce noir qui l'attire. Le silence qu'elle n'entend pas. Elle le regarde et il l'attire. Il l'appelle. Il l'attire. Elle avance le pied droit. Son talon droit amorce son atterrissage mais n'atteint rien. Elle ne ressent ni le moment, ni l'instant, mais le vide. Une douleur aiguë déchiquette ses muscles. Son crâne résonne sur le granit. La chute : débandade d'atomes dans la pente. L'œil noir l'observe, immobile.

— T'as le scan ? demande l'infirmière à la brancardière.
— Non, je vais demander. Voilà déjà la perf.
Au son de ces voix, ses yeux s'entrouvrent dans un lieu où les déclinaisons de vert ont cédé la place à un blanc qui se décline dans toutes ses tonalités : blanc de blanc, blanc nauséeux, blanc brumeux...
— Madame, tout va bien. Nous vous soignons. Tout va bien, lui répète l'infirmière.
Aucune réponse en retour. Ses yeux fragiles fixent la blouse blanche.
— Madame, tout va bien. Nous n'avons pas pu vous identifier. Vous aviez laissé un véhicule à proximité ? Ou, peut-être, doit-on le déclarer volé ? C'est fréquent dans cette zone touristique, ajouta l'infirmière.
Toujours parler à une victime, maintenir son attention ; la jeune infirmière s'en souvenait et tentait de l'appliquer au mieux en attendant le médecin et le précieux scan. Elle insistait, elle remplissait les silences. Elle souhaitait garder l'attention de ces yeux délicats, mais la volonté n'est pas tout : les yeux se figèrent. Les montagnes dessinées sur l'écran du monitoring laissèrent la place à une ligne horizontale.

Le lendemain, Vosges Matin indiqua dans le bas de la page des faits divers : « Une colombe égarée, victime de l'œil noir ». Philippe ne lisait que La Meuse.

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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Lau de la Vallée · il y a
L'écriture est un chemin, un sentier ... l'écrivain s'y avance, mais il n'est personne s'il n'y rencontre aucun lecteur. Merci pour vos encouragements.
Concernant Philippe, j'ai créé depuis Gilbert ; sans m'interroger sur le lien entre les deux personnages. Gilbert a présence dans mon recueil de nouvelles. Internet vous aidera à trouver si vous êtes intéressé ... car cet espace de communication perd de sa saveur s'il est utilisé à des fins commerciales. Amitiés littéraires, Lau

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Zenso · il y a
j'ai eu un réel plaisir à vous lire. Merci pour votre talent.
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Dorothey Moine · il y a
Tel un éléphant!C'est d'ailleurs le thème de mon dernier roman.Si vous voulez découvrir mes textes:http://short-edition.com/auteur/dorothey-moine
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Adaq · il y a
Terrible Philippe : cette indifférence et ce détachement .

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