L'odeur de la nuit

il y a
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L'odeur des pins traverse la nuit. Je roule. L'air frais me tient éveillée. C'est la première fois que je conduis, c'est la première fois que je prends la fuite. J'ai vingt-deux ans. Mon père ne veut pas que je conduise, parce que je suis une fille, je pourrais être autonome, mais il ne le faut pas. Une fille doit rester soumise à son mari.



J'ai pris la voiture de mon cousin, une Peugeot de couleur noire. Je sais qu'il laisse toujours la clé sur le contact. Je peux conduire, en cachette mon cousin m'a montré le fonctionnement des pédales, les vitesses. Ça le faisait rire, une femme au volant, mais moi j'engrangeais tous les conseils qu'il me disait, je ne jouais pas.



Je roule fenêtre ouverte, l'odeur des pins me colle à la peau. C'est sans doute la dernière fois que je tressaille à cette odeur qui me colle à la peau depuis ma naissance. Cette nuit, je l'emporte avec moi, loin. Bientôt me viendra l'odeur du feu. C'est moi qui ai allumé ce brasier et j'en suis fière. Quand ils s'en apercevront, ça sera trop tard. Un coût financier énorme, des années pour se remettre. Et moi, paisible, loin d'ici...



Mon futur mari devrait être Maurice. C'est mon père qui l'a choisi, il a de grandes terres, près des nôtres. Avec le mariage, nos terres s'agrandiront. Je ne veux pas de ce Maurice, il est autoritaire, il veut devenir le régisseur du domaine. Je ne veux pas de ce mariage d'argent, je veux un mariage d'amour. Mais l'amour ne fait pas bon ménage avec les pins.



Je ne suis pas comme ma cousine Odile. On lui a désigné son mari, un certain Henri, un travailleur qui ne traîne pas dans les bistrots. Odile n'est qu'une gourde, elle n'a aucun rêve, aucune destinée... je suis la seule à avoir dit « non ».


Cette nuit, j'ai quitté ma chambre, sans aucun regret, sans aucun bagage. J'ai pris la voiture et maintenant je roule à travers ces étendues de pins. L'odeur du brasier est loin. Je les imagine tous, luttant contre le feu, comptant dans leurs têtes l'argent perdu par le feu. Ils n'ont pas encore remarqué mon absence. Désormais, je suis trop loin.



C'est certain, ils ne peuvent plus me rattraper. À la prochaine ville, je laisserai la voiture et prendrai le train pour Paris. Paris... C'est là que je veux vivre. Depuis toute petite, j'en rêve. J'ai vu des photos dans les revues que lisait ma mère. Fini les pins, les mariages arrangés, les cousins hypocrites. Je veux vivre libre.
J'ai dans ma poche quelques billets que j'ai dérobés dans la poche de la veste de mon père. Ça me laisse le temps de me retourner, trouver une chambre de bonne, un travail. Jamais ils me retrouveront. Quant à moi, je veux oublier cette odeur de pin brûlé qui imprègne encore mes narines. À Paris, il n'y a pas de pins. Les platanes, les marronniers n'ont pas d'odeur. Comme moi, ils se fondent dans la ville, personne ne les remarque.
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Yves Le Gouelan · il y a
Un joli délit de fuite. Elle a raison de choisir sa liberté. Paris exhale d'autres odeurs, d'autres parfums, parfois vénéneux, mais peu importe le vent l'emporte, comme il emporte le feu dans la forêt de pins.
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Mijo Nouméa · il y a
Chaque individu a en ses mains les clés de sa liberté. Chacun est seul à savoir à quel moment les utiliser. C'est un véritable courage, et une grande force de caractère pour cette protagoniste de dire NON. Tant de gens se contentent d'une médiocrité de vie par peur de dire NON!
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Virgo34 · il y a
Un courage vers la liberté teinté de senteurs méditerranéennes.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Elle en rêvait, de la ville et de ses secrets, du formica et du ciné...Quand la campagne faisait fuir...
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Ombrage lafanelle · il y a
Une virée vers l'ailleurs, réel et imagé
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m. bellet · il y a
Premiere fois depuis longtemps qu'un texte ne m'as pas fait voyager de la tel sorte. Bravo à toi c'est super!
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Roll Sisyphus · il y a
Je comprends mais !
Moi je préfère le pain grillé avec une cuillère de confiture au bord d'un rivière, à un peu plus haut que le pied de la montagne, ou d'autres paradis.
Comment peut on avoir envie de platanes ou marronniers sans odeur, de champs de rues ou ruelles en nuances de gris, de passants qui ne font que passer en ne regardant pas, ou de voisin AirBNB qui lui aussi ne fait que passer...

Merci quand même !

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Randolph B. · il y a
Un texte sobre et puissant. L'odeur résineuse atteint le cerveau et devient indélébile. Je vis entouré de pinèdes, mais ne suis pas prisonnier ,!
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Clarajuliette · il y a
Merci Randolph, vous me rassurez!
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Vyat de loin · il y a
Le parfum subtil de la liberté et l'aromat excitant des voyages lointains,
ils ont captivé la jeune fille et l'ont appelé dans un nouveau monde bien loin de son sort triste et prédestiné. Bravo!

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Les Histoires de RAC · il y a
De Mauriac à Thelma & Louise mais on lui souhaite une fin plus heureuse. Un texte vif & plein d'espoir ♫

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