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L'ivre de l'hier

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Johan Rivalland

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Mary avait toujours été viscéralement fascinée par les livres. C’était sa vie, son âme, son être intérieur, mû au plus profond d’elle-même, son ailleurs, son évasion, ou selon certains... sa prison, son enfer, sa part d’ombre. Sa mort peut-être aussi.
C’était comme écrit.

Mary était une fort belle jeune femme, dont le visage doux et lumineux exprimait une certaine forme de sérénité, mais aussi de candeur et de réserve. On pouvait y lire une profonde gentillesse à l’égard des autres. Les lignes de son front imprimaient cependant une mystérieuse gravité à ce corps, dont on aurait pu dire qu’il appartenait à l’au-delà.
Aux yeux des autres, elle était l’éternelle absente, celle qui était là sans être là, toujours l’esprit ailleurs, tourné vers des abstractions hors de ce monde, une rêverie perpétuelle.

Il est vrai qu’elle n’était pas de ce siècle. Ou si peu.
L’encre de sa vie coulait dans ses veines, dans son être, dans ses livres.
Tout n’était que mots, pages, silences, méditation, parfois contemplation.
Et, devant son relatif mutisme, même les personnes les plus expansives, ou les plus enjouées, perdaient de leur bonhomie, préférant passer leur chemin, se tourner vers d’autres horizons plus amènes.

Elle avait bien tenté de tourner la page, face aux reproches, tout au moins aux conseils avisés de ceux qui lui voulaient du bien et la priaient de se livrer.
Mais elle avait beau mettre le cœur à l’ouvrage, le naturel revenait. Elle n’y pouvait rien. C’était plus fort qu’elle.
L’attrait des livres était si fort qu’elle ne pouvait y résister. C’était son obsession, sa joie, sa quête perpétuelle et, peut-être, son bonheur.
Perdue parmi les humains, elle ne rêvait que d’une chose : le moment où elle se retrouverait seule, face à ce papier jauni couvert de mots, aux délicieux parfums si fins et complexes, dont la douceur et le léger bruit si subtil amenaient une atmosphère de quiétude propice à la rêverie et à la plénitude.

Alors qu’elle se morfondait dans ce monde des humains fait de tant de convention et de paraître, au cours d’une soirée mondaine à laquelle elle avait été conviée elle fit la connaissance d’un homme particulièrement calme et tout en retenue, qui dit l’avoir observée et avoir été intrigué à la fois par sa beauté et le mystère qu’elle dégageait.
Il avait entendu parler d’elle, de sa discrétion, son peu d’emphase disait-on, mais aussi de son caractère énigmatique et son obsession des livres.
Il savait à quel point une certaine incompréhension était lisible dans le regard des autres.
Ils se lièrent d’amitié et c’est ainsi qu’il l’invita à venir visiter sa demeure, un vieux manoir aux allures romanesques sur lequel le temps n’avait pas de prise et qui recélait des trésors fabuleux, telle cette bibliothèque unique mais inusitée, à une époque où la lecture devenait une occupation, hélas, de plus en plus confidentielle.

Elle accepta l’invitation et découvrit avec un certain plaisir ce lieu enchanteur propice à la sérénité, la méditation et l’authenticité retrouvée.
Et elle appréciait la compagnie de cet homme doux, affable et prévenant, dont la culture n’avait d’égal que le raffinement et la gentillesse.
Mais ce n’est qu’à la deuxième visite qu’il lui fit découvrir, après avoir une nouvelle fois savouré ensemble une délicate tasse de thé aux saveurs exquises, la fameuse bibliothèque, retirée en un endroit insolite du manoir, accessible par un étroit escalier en colimaçon aux pierres froides et de fort bel ouvrage.

Lorsque la grande porte en bois au sommet arrondi et aux gravures subtiles s’ouvrit, un spectacle incroyable s’offrit aux yeux de Mary.
D’immenses étagères s’amoncelaient presque à perte de vue, remplies de livres anciens aux couvertures magnifiques à peine vieillies par le temps.
Cuirs rouges, bleus ou noirs se succédaient, mêlés aux dorures et à l’atmosphère douce et accueillante de ce lieu mirifique dont elle n’aurait osé rêver.

Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’elle prit conscience qu’Alexis, en toute discrétion, s’était retiré, de manière à la laisser vagabonder en toute liberté parmi les livres et les milliers de noms d’auteurs qui les avaient composés. Geste dont elle apprécia toute la diligence.
Elle put ainsi laisser libre court à la contemplation et à l’émerveillement.
Le désir s’emparait d’elle et elle se laissa aller à ouvrir les volumes, caresser les pages, humer l’odeur particulière à chacun.
Chaque ouvrage reflétait la vie, une personnalité, une profondeur, une réflexion, une essence particulière qui le rendait unique et comme éternel.
Elle circula, de la sorte, librement pendant un temps qui lui parut comme suspendu, et en même temps plein de paix et de sérénité. Elle se sentait reconnaissante envers Alexis, qui avait su si bien la comprendre et se montrer si plein d’égards. Elle décida d’ailleurs d’aller le rejoindre.

Arrivée dans la grande salle, il l’accueillit avec sourire et décontraction, heureux de la voir afficher cet air épanoui qu’il ne l’avait pas vu arborer jusque-là et la rendait si radieuse.
Il l’invita à rester dîner, mais elle déclina l’offre, n’osant abuser de son hospitalité.
Il n’insista pas, mais lui offrit, avant de partir, de revenir dès qu’elle le souhaiterait. La demeure lui restait ouverte et il serait ravi de lui laisser l’accès à la bibliothèque, autant qu’elle le voudrait.

La suite, vous la devinez : Mary revint très vite. Ses visites furent, au début, encore un peu espacées, n’osant abuser de l’extrême amabilité d’Alexis, à laquelle se mêlaient une douceur et une tendresse croissante, puis devinrent journalières.
Alexis la convia même à passer la nuit au manoir.
Jamais il ne la brusqua, ne la pressa de se rapprocher de lui plus qu’elle ne pouvait en exprimer le désir. Il était d’une infinie patience et savourait son plaisir en la contemplant de plus en plus radieuse et loquace, s’illuminant de jour en jour au contact des livres, qui semblaient lui donner vie plus que jamais, la stimuler, l’épanouir comme une fleur qui se serait enfin ouverte après un long temps de maturation et aurait atteint la volupté.

Un jour, pourtant, il lui parla d’un livre, dont il fallait absolument qu’elle évite d’approcher. C’était la seule chose qu’il lui demandait, en contrepartie de son accueil sans réserve. Il n’en dit pas plus, si ce n’est le titre, bien sûr, « la condamnation ». Elle devait le laisser à sa place si elle le trouvait.

Les jours passèrent, les semaines et les mois. L’Hiver battait son plein et une couverture de neige reliait les paysages alentour, en un matelas de douceur cotonneuse.
Mary resta dormir sur place. Et elle passa un temps de plus en plus long parmi les livres, s’éloignant sans cesse davantage du monde des humains.
Et c’est ainsi qu’elle finit par découvrir, au hasard de ses pérégrinations, de manière tout à fait inopinée, parmi les étagères, une mystérieuse tranche, pas comme les autres, plus lumineuse.
Elle eut comme le sentiment d’un appel, d’une force irrésistible qui l’aimantait.
Elle s’approcha et lut le fameux titre : « La condamnation ».
Elle se rappela des recommandations d’Alexis et décida aussitôt de s’y conformer. Comment, après tant d’attentions et de signes d’amitié, si ce n’était davantage, pouvait-elle aller à l’encontre de la seule chose qu’il lui avait demandée ?
Elle s’éloigna donc, fidèle à son engagement, et en profita pour aller se coucher.

Cette nuit-là fut agitée. Le vent soufflait, dehors, assez vivement. Et le froid était particulièrement vigoureux.
Dans un demi-sommeil, elle revit le livre et sa force d’attraction, qui lui lançait comme un appel à venir vers lui et à l’ouvrir.
Mais au moment où elle l’ouvrait, une lumière en sortait et elle se réveillait.

Le lendemain, elle discuta comme chaque jour avec Alexis, autour d’une tasse de thé, lui faisant part des découvertes de la veille. Mais elle n’évoqua pas le livre, ni ce rêve de la nuit.
Pourtant, la nuit suivante, le même rêve revint, et la nuit suivante encore, et ainsi de suite de manière lancinante.
Elle n’en parla toujours pas, mais cela l’obsédait de plus en plus. Et elle avait beau tenir à sa promesse, rien n’y faisait : le livre continuait d’exercer sa force d’attraction, son appel à venir à lui.

Les jours passèrent, les nuits de plus en plus agitées aussi.
Et c’est alors que l’incroyable se produisit.
Alors qu’elle circulait dans les allées, à la découverte de nouvelles lectures et de nouveaux mondes enchanteurs, elle le vit à nouveau, mais plus à la même place.
Comment cela était-il possible ? Alexis serait donc venu et l’aurait déplacé ? Peu probable. Il n’entrait jamais lorsqu’elle y était, semblait peu attiré par les livres et puis elle y passait ses journées entières. Elle l’aurait vu entrer.

Un peu perturbée, elle s’éloigna, bien décidée à continuer de respecter sa promesse.
Mais la nuit suivante fut encore plus agitée.
Au-delà de ce rêve répétitif, elle crut entendre le livre l’appeler, la prier de venir à lui, lui promettre une surprise qui la comblerait.
Elle se réveilla en sursaut, cette nuit-là, et ne parvint plus à se rendormir.
Elle décida donc de retourner à la bibliothèque et de s’adonner à son occupation favorite.

Tout se passa bien, jusqu’au moment où elle eut l’impression d’apercevoir une lueur parmi les rayonnages.
Elle approcha et découvrit une fois encore le livre, seul sur une étagère vide, à plat et terriblement attrayant.
Elle se laissa entraîner jusqu’à lui, le prit en mains et se demanda ce qui en faisait un livre si particulier et pourquoi Alexis lui avait fait cette si mystérieuse recommandation, sans plus d’explication.
Plus intriguée que jamais, comme fascinée par cette superbe reliure, elle oublia son engagement et prit le parti de l’emporter avec elle jusque sa chambre.
Que risquait-elle, après tout ? Pourquoi Alexis voudrait-il qu’elle évite d’ouvrir ce livre ? Que pouvait-il avoir à cacher ? Et que pouvait bien dissimuler ce titre, « La condamnation » ? Tout ceci était finalement un peu ridicule.

Allongée sur son lit, elle ouvrit le volume et en commença la lecture.
C’était l’histoire d’une jeune femme, qui n’était pas, ou si peu, de ce monde.
Tout à sa vie intérieure et à sa vie d’ermite, elle vivait de manière simple et recueillie, loin des autres. Jusqu’au jour où elle eut la visite de l’un de ses congénères, qui échangea avec elle et lui témoigna une certaine affection, qui ne la laissait pas insensible.
Bientôt, d’autres suivirent. Et on ne tarda pas à lui reprocher son isolement, sa solitude, son manque de déférence à l’égard de ses semblables.
C’est ainsi que le procès eut lieu, qu’elle passa devant la justice des hommes.
Le Juge se dressait là, au-dessus de l’accusée, sévère. Tandis que les témoignages se succédaient, plus intransigeants les uns que les autres. Comment l’accusée avait-elle osé braver les dieux, l’ordre de la nature, la communauté humaine, et se retirer de la sorte du monde des humains, les laissant à leur misère, leurs problèmes, leurs difficultés ?
Avait-elle été présente lors du Grand Incendie qui avait ravagé la Région ? Avait-elle cherché à venir en aide à son prochain ? S’était-elle inquiétée du conflit qui opposait sa communauté d’origine à celle voisine ?

Mary se sentit comme étourdie. La tête lui tournait. Et plus la lecture avançait, plus elle se sentait lourde, engourdie, comme accablée ou assommée.
Elle voulut se redresser, mais elle devait continuer la lecture. Elle n’avait pas le droit d’arrêter, elle le sentait. Et pourtant, elle était au bord du malaise, comme emportée ailleurs. Etait-ce le livre ? Elle continua sans relâche durant des heures. Et là, cela lui revint à l’esprit :
Il l’avait prévenue pour le livre. Maintenant, c’était trop tard.

Mais elle voulait à tout prix savoir. Elle poursuivit donc la lecture, de plus en plus incommodée, comme dépossédée de son libre-arbitre, de sa liberté.
Et, tandis qu’elle arrivait à l’issue du procès, une chose incroyable se produisit : du lierre, ce lierre symbole de l’éternel, se mit à pousser au beau milieu des pages, de manière saisissante, figeant le temps. Juste au moment où, avant de partir pour l’au-delà, elle lisait cette phrase en forme de verdict :
«... Elle fut condamnée à la peine d’amour à perpétuité. »
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