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L'infiniment singulier

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Avecpropos

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Je me trouvais au salon du livre dans une grande ville de province. J’avais attendu ce divertissement culturel avec impatience. Je voulais y dénicher un peu de sens entre 
les allées encombrées de livres, tomber sur un titre prometteur ou parler avec un écrivain aux mots grandiloquents.

Contre toute attente, je n’y suis restée qu’une demi-heure. Il y avait du bruit, du monde et trop d’ouvrages amoncelés. Les auteurs tendaient leur oeuvre avec fébrilité vers les passants gênés de ne pas s’y attarder. Submergée par ce brouhaha, une pensée saugrenue me fit partir sur le champ. Si tout est déjà joliment et parfaitement raconté, puisque cela a été écrit, comment un écrivain peut-il trouver d’autres mots pour rendre attrayant et vendre son livre ? Ainsi, avec cette drôle d’idée en tête, il n’était plus question de continuer à errer sur un site qui ne me plaisait plus. Je décidai de rentrer chez moi. Or, après quelques kilomètres effectués en voiture, je pris un tout autre chemin. Alors que je devais tourner à gauche pour rejoindre mon appartement, une signalisation située à droite attira mon attention. Elle indiquait la direction de l’hippodrome. D’un geste spontané et bizarrement, je décidai de la suivre. J’eus, à cet instant, l’envie de caresser un cheval. Je n’avais jamais mis les pieds dans un tel endroit et je ne cultivais pour cet animal aucun intérêt particulier. Dans mon véhicule, en train de rouler vers ce lieu incongru à mes yeux, je rigolai de cet acte absurde. Je pensai, le sourire narquois : “Parfait. Très bien. Je deviens folle, au moins pour aujourd’hui”.

Pour pondérer ou expliquer ce comportement, et parce que je sais être sérieuse, j’attribuais cet élan soudain pour le cheval au fait de n’avoir ressenti aucun plaisir dans le temple du livre. Déçue, j’allais ailleurs pour compenser. Le canasson semblait faire l’affaire. C’était tordu mais plausible.

A chaque rond-point, à chaque bifurcation, à la vue du panneau indicatif 
que je suivais, je riais. Heureusement, je ne savais pas encore ce que j’allais devoir faire pour rencontrer la bête. Sinon, j’aurais fait demi-tour ou j’aurais été prise d’un fou rire 
de fou justement.

A un moment, il n’y eut plus de pancarte. La conséquence n’a pas traîné. 
Je me suis perdue. Malgré tout, j’ai persévéré. Le désir de sentir le souffle de l’animal ne me quittait pas. De plus, j’avais l’intuition que l’hippodrome n’était pas si loin, il était dans 
le coin. Je me suis donc acharnée à quadriller toutes les routes dans l’espoir d’apercevoir 
un bout du terrain ovale ou d’entendre les sabots des étalons en pleine foulée. J’envisageais aussi, à défaut de trouver le champ de courses, de tomber sur un ou deux spécimens en train de brouter dans une prairie en bordure de mon hypothétique trajet.

Parvenue à un croisement, il a fallu choisir. En face ou à gauche. Vraiment, je n’en savais rien. Et je commençais en avoir assez de tourner en rond. Du coup, pour en finir avec cette farce, quitte à devenir encore plus farfelue, je pris l’initiative d’aller tout droit à cause d’un panneau publicitaire placé en aval de l’avenue. Drôle de coïncidence, il s’agissait d’un cheval ailé qui vendait les mérites d’une boisson. Comme la journée se déroulait d’une manière anormale, j’attribuai à cette affiche les qualités d’un puissant indicateur : celui qui me mènera à la terre désirée.

Quelques centaines de mètres après, je constatai entre la stupeur et l’hilarité que j’avais pris le bon chemin. Une partie de la plaine était visible. Face à ce constat épatant, j’émis un “AH” riant, bref et presque aliéné. Il ne me fit même pas peur. Je m’enfonçais dans l’émerveillement de l’inattendu.
J’évaluais que je n’en avais plus pour très longtemps. J’allais bientôt voir mon équidé. Pour l’accomplir, je n’avais qu’à longer le domaine pour tomber sur l’entrée à un moment ou à un autre. Ce fut plus long que prévu. La route était autonome. Son sillon ne se calquait pas au terrain que je convoitais. De la sorte, j’ai dû traverser une banlieue avec des feux et de multiples intersections. Dans la voiture, je m’énervais. Pourtant et avec une intense conviction, je restais déterminée. Je voulais mon cheval.

Comme pour me mettre à l’épreuve, je me retrouvai bloquée, encore une fois, entre deux voies possibles. Mais le sort se manifesta avec malice. J’aperçus la même affiche qui se dressait devant moi vers le sud. C’était sans équivoque. Elle m’assistait pour me diriger. Je fis un clin d’oeil au pur-sang ailé et promis de goûter à la boisson miraculeuse une fois la mission aboutie. De toute façon, je convins que j’avais perdu une partie de mon sens commun.

Enfin, au bout d’une grande rectiligne, dégagée de maisons, en quasi campagne, 
un écriteau signalait l’entrée de l’hippodrome. J’exprimai mon “AH” riant, bref et aliéné.

Ce que j’y découvris, au premier abord, défia les règles de l’imagination, du moins les miennes. Des drapeaux couleur pastel flottaient de part et d’autre du parking, 
des hommes plutôt baraqués stationnaient à l’embouchure du sentier et m’arrêtèrent à mon arrivée :
- Bienvenue au salon du camping-car. Continuez tout droit, on vous désignera
une place.
Interloquée, je répondis rapidement :
- Mais je ne souhaite pas participer à cette exposition, je veux aller à l’hippodrome. C’est bien ici ?
- Oui sauf qu’il n’y a pas de paris aujourd’hui. C’est fermé. C’est le salon du camping-car. Circulez, circulez par-devant Madame.
Je refermai ma vitre sans un mot. Je m’engageai sur l’allée caillouteuse en respirant tout doucement. A perte de vue, devant moi, sur une vaste parcelle, il y avait des centaines et des centaines de camping-car, bien alignés et chatoyants, d’autant plus que le soleil brillait en ce jour spécifique.

Je venais de quitter le salon du livre, j’en étais partie pour fuir l’atmosphère de la sur-consommation, et je me retrouvais à celui du camping-car avec drapeaux déployés, commerciaux cravatés et prix étalés. Mon rire d’émerveillement se transforma en quelque chose de plus glauque.

Cependant, rien n’y fit, obstinée, je souhaitais mettre la main sur un cheval. 
J'évaluais que c’était possible malgré l’absence de courses. Il devait bien en avoir un, au repos, dans l’un des innombrables box.

Je garais ma voiture. Je me dirigeais vers le portail de l’hippodrome qui laissait entrevoir au derrière un endroit vide de fond en comble. La grille était ouverte. On pouvait donc y circuler librement. Dans la grande cour intérieure, je n’entendais que le vent dans les arbres. C’était désert. Ainsi, je faisais connaissance avec cet espace d’une manière déconcertante : sans chevauchées, sans âmes qui vivent. Il n’y avait même pas un papier de jeu qui traînait dans la cour, une odeur bestiale, le moindre cabanon consacré, un balai posé sur un côté, un reste de paille. J’étais seule avec le ciel bleu.

J’allai et vins entre les allées, je vérifiai chaque recoin, je visitai plus loin les refuges, les écuries, les grandes et petites alcôves, les loges excentrées au bord de la forêt. Il n’y avait rien. Toujours, je n’entendais que le vent dans les arbres. En tenue de ville, apprêtée pour le salon du livre, face à ce dépouillement, cette marche inutile, et privée de discernement, je persistais. Je voulais mon cheval.

Et si j’avais eu envie de toucher une poule ? Même si je commençais à me juger avec plus de sévérité, je ne perdais pas mon sens de l’humour. Je pensais qu’en effet, une poule vivante aurait été plus compliquée à repérer en zone urbaine. Quant à l’attraper puis à la caresser, il ne fallait même pas y songer. Alors, pour me détendre de cette excentricité, dans cet hippodrome inhabité, je m’imaginai courir derrière une poule affolée dans un jardin que j’aurais franchi sans autorisation. Cette pensée m’aida à relativiser. Je me trouvais dans une situation moins extravagante que celle d’une basse-cour en quête d’une volaille. Néanmoins, je m’interrogeais sur le sens de ma conduite. Etait-elle annonciatrice d’une dépression ? L’inverse, était-ce juste une certitude que j’exigeais de vivre jusqu’au bout ? Peu importait, je me disais que je ferai le point le soir venu ou le lendemain, après une bonne nuit.

Soudain, je croisai un homme. 
Il semblait préoccupé. Sans attendre, je lui adressai la parole :
- Je suis au courant qu’il n’y a pas de courses aujourd’hui mais je cherche un cheval. Savez-vous où je pourrais en voir un ?
- Précisément, j’en attends un. Il doit venir ce jour-ci pour le prix de demain. Mais, je ne comprends pas, il n’est toujours pas arrivé. Et je n’ai aucune idée de l’heure à laquelle il va se pointer.

Il partit à la hâte en direction de la sortie avec son téléphone collé à l’oreille. 
Lui aussi, il cherchait l’énergumène. Cette coïncidence me fit déclencher mon “AH” riant, bref et presque aliéné.

Je le suivis, à distance. Il s'engagea vers la parcelle des camping-car. J'en fis autant, l'air à peu près décontracté. Il n'y avait presque personne. Les commerciaux cravatés me côtoyaient du regard avec une lueur d'espoir. Pour eux, je n'étais pas là par hasard.

Une fois la traversée accomplie, mon coeur se mit à battre fort. Je distinguai d’autres enclos au-delà de la foire aux poids lourds, au bord de l'ombre d'un bois. J'accélérais le pas avec mes chaussures dorées que j’avais mises pour le salon du livre. J’oubliai l’homme. D’ailleurs, je ne le revis plus.

Les abris pour les chevaux étaient nombreux et répartis sur plusieurs allées. 
Un à un, je les explorai malgré ce que je constatai : les battants hauts des portes étaient fermés, offrant à ma vue, le dépeuplement. Je fis appel à mes autres sens, l'ouïe pour capter un frôlement de sabot ou un hennissement, l’odorat pour sentir la peau de l’animal. Et puisque mon sixième sens, un peu coquin, je l’admettais, me murmurait de continuer, j’allai jusqu’au bout du bout des infrastructures vers la campagne. Au final, il n’y avait rien, pas un son, un parfum perceptible, aucune trace de sa présence. Je trouvais incroyable qu’aucune espèce ne demeure dans un tel lieu, course 
ou non. Le mot inadmissible résonna en moi. Pour la première fois, mon envie et ma volonté faiblirent. Je devais me résoudre à partir et inscrire cette histoire dans la liste des petits fiascos de mon existence. Avant de reprendre ma voiture, je décidai, dans un ultime rebond de courage ou d’idiotie, de relever les jours et les horaires des prochains prix. Je me disais que je ne serais ainsi pas venue pour rien.

Ainsi, je franchis à nouveau la fête aux camping-car pour rejoindre l’entrée de l’hippodrome. Les mêmes commerciaux me dévisagèrent d'une manière que je jugeai trop confiante. Ils s'imaginaient que j'avais fait le tour de leurs carrosses et que je venais à eux pour leur parler de mes sélections. Je pris une démarche pressée, désintéressée. Une fois parvenue au sein de l'antre qui m'importait pour noter le programme, inapte à me résigner, sans doute je ne souhaitais pas rentrer chez moi ou j’avais besoin de marcher davantage avec le ciel bleu, je décrétai qu’il fallait encore fouiller. Je détenais aussi un espoir : le cheval de l’homme était peut-être arrivé.

Ensuite, l’événement se déroula vite et comme un frisson de bonheur. En regardant plus au large, en biais de la piste, je remarquai une écurie. Je sentis que mon pur-sang était caché là, c’était une évidence. Je m’y élançai. Sans surprise, j’étais habituée, la première rangée était inanimée, 
la seconde aussi. L’âme en émoi, je restai confiante, tout à fait crédule pour la dernière. Elle était décalée sur le côté, à l'extrémité de tout. Je contournai un mur et je le vis. La porte du box, comme toutes les autres, étaient vertes. Mais c’était la seule ouverte. Elle portait le numéro quatre-vingt trois. Mon cheval se tenait tranquille. Il était beau. Il avait de l’allure. Sa robe était marron glacé. Il avait une crinière noire. Une petite et ancienne cicatrice située entre ses yeux faisait de lui un être unique.

Il me regardait, les oreilles en pointe. Je me tenais tout proche. J’aimai son souffle. Je raffolai de sa présence. Je le caressai enfin. C’était infiniment doux et singulier. Il se laissait faire. Il comprenait que je l’avais cherché.

J’avais quitté le salon du livre sans raison valable. J’avais suivi une direction en perdant toute raison. J’avais insisté contre toute raison, malgré les camping-car et l’hippodrome vide. Puis, à la vue de l’étalon, seul dans sa loge, tout au fond d’une immense étendue, je sus que ce jour, ma raison d’être avait été plus forte que tout.

Je finis par le laisser. Derrière moi, j'entendais ses sabots contre le sol et le vent dans les arbres. Le ciel n'en finissait pas d'être bleu. Je me dirigeai vers ma voiture avec ce sentiment infime que parfois, une trace de l’extraordinaire peut jaillir de l’ordinaire.

PRIX

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Arlo · il y a
Excellente nouvelle très agréable dans sa lecture.. J'aime bien "le canasson".Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir dans son humble univers un TTC "le petit voyeur explorateur" et un poème "découverte de l'immensité" dans le cadre de la dernière matinale en cavale. Bonne soirée à vous.
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