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L'homme en noir

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Syrela

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Robert Fournier, cinquante-huit ans, déambulait dans les rues sombres en titubant. Comme tous les soirs depuis cinq ans, il se rendait dans le même bistrot pour noyer son désespoir et sa solitude dans l’alcool.

Le décès de sa femme, Colette, cinq ans auparavant, marqua le début d’une lente descente aux enfers. Ce couple modèle, amoureux comme au premier jour, admiré par leur entourage, semblait invincible. Seulement, une maladie incurable frappa Colette et quelques mois plus tard, elle rejoignait le cimetière. Un immense désespoir s’empara de Robert depuis ce jour maudit. Incapable de continuer à travailler, il fut licencié de son usine pour faute grave, se retrouva au chômage — lui qui avait toujours été un homme intègre et courageux — et sombra peu à peu dans l’alcoolisme pensant que cela l’aiderait à surmonter son chagrin.

« Ses copains de bar » l’avaient progressivement amené à boire. Au début, il se rendait au bistrot deux fois par semaine, puis, tous les deux jours et il finit par y aller tous les soirs. Toutes ses allocations chômage passaient dans l’alcool et il avait de gros problèmes financiers. Retrouver un emploi : il s’en fichait complètement. Sa vie n’avait plus aucun sens depuis la mort de sa femme.

Après une nuit de sommeil agitée, puisque remplie de cauchemars, Robert se rendit au cimetière. Il s’agenouilla sur la tombe de Colette et la supplia de lui pardonner son comportement et d’être tombé aussi bas depuis son décès. En proie à de profondes angoisses, il se mit à prier et lui demanda de l’aider à s’en sortir.

Robert vivait chaque jour un enfer. L’alcool ne faisait qu’empirer les choses. Refusant l’aide de ses proches, ceux-ci s’étaient peu à peu éloignés, voyant que rien ni personne n’arriverait à lui redonner goût à la vie. Sa vie, de toute façon, n’avait plus de sens depuis que Colette l’avait quitté. Il avait perdu tous ses amis, ses enfants ne le reconnaissaient plus et avaient honte de ce qu’il était devenu. Ils ne voulaient plus le voir.

Vendredi soir, 23 h 30. La lune, ronde et jaune, éclairait le village comme en plein jour. Robert, après avoir avalé plusieurs verres de vodka, tenait à peine debout. Il était l’heure de rentrer à la maison. Ses collègues de bistrot, ivres morts eux aussi, le regardaient partir. Leurs visages creusés avec des mines abominablement blêmes, leurs yeux vitreux, reflétaient la lassitude et le désespoir. Mais ils éprouvaient tout de même de la pitié pour ce pauvre Robert, car ils connaissaient son histoire.

Pratiquement inconscient — il était aussi inconscient de la part du patron du café de le laisser partir dans cet état — Robert avait de la peine à avancer. Il s’arrêtait de temps en temps pour reprendre son souffle. Les vitrines des magasins, encore éclairées, étaient joliment décorées. En effet, nous étions seulement à quinze jours de Noël.

Malgré son état d’ébriété avancé, il remarqua un homme sur le trottoir d’en face qui le fixait. Son regard dur et froid l’intrigua. Cet individu, vêtu d’un costume sombre, portait un chapeau noir. Son visage était livide et sans expression. Robert reprit sa route et constata que l’homme marchait à la même vitesse que lui et ne le quittait pas des yeux. Pratiquement jusqu’à ce qu’il franchisse le portail d’entrée de sa maison, il fut suivi par cet être étrange. Puis il disparut au coin de la rue dans une brume épaisse et blanche. Robert ne se rendait pas trop compte de ce qui s’était passé. Il regagna sa chambre, s’allongea sur son lit tout habillé et s’endormit presque aussitôt.

Le lendemain, il se souvenait à peine de la journée précédente. Seulement une sensation étrange l’envahit, comme si une chose importante allait bientôt se produire. Il garda cette impression de malaise plusieurs heures. Comme tous les soirs, il rejoignit ses copains de bistrot et noya son chagrin dans l’alcool.

Minuit sonnait à l’horloge du village quand Robert quitta le bar, dans le même état que d’habitude. Bien que sa lucidité soit altérée, il ne put s’empêcher de regarder sur le trottoir d’en face, pensant qu’il reverrait l’homme en noir. Et il était là. Il l’attendait. Immobile. Les mains enfoncées dans ses poches. Robert, inquiet, marcha le plus vite possible afin de le semer. Mais il se déplaçait à la même vitesse que lui. Comme l’autre soir, l’homme en noir se volatilisa au coin de la rue dans une brume épaisse. Cette nuit-là, Robert eut beaucoup de mal à trouver le sommeil...

Tous les soirs, l’homme en noir était là et l’attendait, quelle que soit l’heure à laquelle Robert partait du bar. Pourquoi le suivait-il ? Quelles étaient ses intentions ?

L’état de santé de Robert s’était sérieusement dégradé ces derniers temps. Des douleurs lui enserraient la poitrine et lui coupaient le souffle.

24 décembre. Tout le monde s’apprêtait à rejoindre sa famille pour le réveillon de Noël. Robert devait le passer seul, en compagnie d’un verre de vodka. Un immense désespoir s’empara de lui et, calé dans une banquette au bistrot, se mit à prier Dieu et lui demanda de l’aider à rejoindre sa femme. Elle lui manquait tellement...

Ce soir-là, il quitta le bar plus tôt. Il avait moins bu que d’habitude, mais se sentait très faible. Cette douleur insoutenable comprimait sa poitrine comme jamais. De l’autre côté du trottoir, l’homme en noir l’attendait... Il ne comprenait pas ce que lui voulait ce type. Mais il allait le découvrir bientôt puisqu’il traversa la route pour le rejoindre d’un pas léger, inhumain...

L’individu lui faisait face. Ses pupilles se dilatèrent, un vent glacial se leva et il lui dit, d’une voix grave :

— Il est l’heure pour toi de me suivre.

Il prit la main de Robert — qui ne chercha même pas à lui résister — et l’entraîna dans cette brume épaisse et blanche dans laquelle ils disparurent.

Le lendemain matin, on retrouva le corps de Robert Fournier sur un trottoir, en face d’une vitrine où il était noté en grosses lettres « JOYEUX NOËL ». Il était décédé à la suite d’une crise cardiaque.

L’ange de la mort avait conduit Robert auprès de sa femme.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Son malheur et sa déchéance ont pris fin. Cette issue paraît la meilleure pour lui. Texte courageux !
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Syrela · il y a
Merci pour votre commentaire. L'alcool est un fléau ! Il faut beaucoup de courage pour s'arrêter de boire, surtout quand on est fragile psychologiquement. Dans ce cas, cet homme ayant perdu la femme qu'il aimait, ne pouvait plus se raccrocher à grand chose...
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Bonois · il y a
Parfois, il n’y a que le suicide (ici par l’alcool) pour répondre à l’injustice du sort et de la fatalité.
Peu de gens abordent ce difficile sujet qui concerne pourtant de nombreux malheureux.

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Amitiés
Bonois

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Syrela · il y a
Le suicide est quelque part une fuite, mais ne règle pas le problème de la personne. Certains pourront dépasser certains événements difficiles et d'autres non. Tout est une question de sensibilité. Merci pour votre commentaire.
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