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L'homme aux bras croisés

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Cette nouvelle est inspirée de faits réels. Toutes les personnes citées ont vraiment existé. Lieux et dates sont également exacts.
13 juin 1936
4 février 2012
Deux dates à première vue sans rapport, séparées de près de soixante-seize ans. Deux dates qui seraient demeurées sans relation, si un nom ne les avait raccordées l’une à l’autre. August Landmesser. Un nom d’anonyme englouti par le temps, gommé, obstinément patiné par des mains criminelles. Passé aux oubliettes durant plus de trois quarts de siècles, avant que l’Histoire ne le ressorte soudain de son chapeau. Miracle, tour de passe-passe, coup du sort ?
13 juin 1936, Hitler, Führer de l’Allemagne nazie depuis 1933, assiste à la mise à l’eau d’un navire d’entraînement, le Horst Wessel, au port d’Hambourg. L’occasion, pour le dictateur, de s’imposer dans l’univers gauchiste des ouvriers des chantiers navals. Gauchistes certes, mais pas assez fous pour se faire remarquer et ne pas aller saluer leur chef. Bras incliné vers le ciel, doigts serrés et tendus, cris du cœur « Heil Hitler ». Bras de tous ? Non. Dans la foule, un homme tient les siens croisés sur la poitrine, la bouche obstinément fermée.
En hauteur, des hommes du Parti, équipés de l’outil idéal de propagande qu’est l’appareil photographique, mitraillent l’attroupement. Ces photos seront pour beaucoup oubliées, détruites ou, dans le meilleur des cas, exposées à l’ancien QG de la Gestapo, à Berlin, transformé aujourd’hui en musée.
L’une d’elles, après un oubli de plus de trois quarts de siècle, est retrouvée par un internaute japonais de l’association Senri no michi. L’association, après le tsunami de mars 2011. cherche des fonds pour les victimes du raz-de-marée, qui a endommagé la centrale nucléaire de Fukushima et relancé le débat sur l’énergie. Un bénévole retrouve une de ces photos, et la poste sur la page Facebook de l’association, l’intitulant « Le courage de dire non ». Des milliers de partages, « likes », commentaires suivent immédiatement, permettant à la photo et aux nombreuses questions qu’elle suscite de faire le tour du monde. Au milieu de pantins anonymes figés dans la même position nazie, un homme se détache, bras croisés, refusant de saluer ce chef qu’il n’approuve pas, avançant, selon le site du Washington Post, des "raisons personnelles de ne pas faire le salut nazi".
Il est miraculeusement reconnu par sa petite-fille Irène, qui a ainsi levé le voile sur l’histoire de ce résistant de l’ombre, traité en ennemi du Reich pour avoir épousé une juive...
« August, je t’en prie, cesse de te faire remarquer, sifflait son voisin, Ernst, entre ses dents. Lève ton bras. Lève ton bras je te dis ! Ça ne va pas te tuer tout de même ! »
Le tuer non. L’humilier à ses propres yeux, oui. Les lèvres serrées, sans lui répondre, il secoua la tête et fit comprendre que non, il ne changerait pas d’avis.
« Heil Hitler ! » Une voix déchirée sortit péniblement des poumons de fumeur d’Ernst avec un ton d’ennui légèrement réprobateur à l’égard de celui qu’il saluait. Comme la plupart des éléments de la foule environnante, sa condition ouvrière ne le rendait pas favorable au Führer mais pas suffisamment hostile pour lui faire prendre un risque superflu.
Nous étions en 1936. Trois ans qu’Hitler était arrivé au pouvoir. Dix-neuf cent trente-six. Un, neuf, trois, six, trois ans après, trois ans avant (avant la guerre mais ça August ne le savait pas). Les chiffres. Voilà tout ce qu’il lui restait. Les chiffres. Leur côté droit, rassurant, familier dans ce pays où tout allait à l’eau, politique, lois et bateaux. C’était la raison de sa présence ici, enterré au milieu d’une foule de marionnettes fascistes. Il n’était qu’un simple ouvrier du chantier naval de Hambourg, mais aujourd’hui... Aujourd’hui était jour de « fête ». Leur cher -que disait-il cher -vénéré Furhër leur avait fait le grand honneur de venir assister à la mise à l’eau du Horst Wessel, vaisseau dernier né de Blohm & Voss. Tous, des simples apprentis aux ingénieurs, avaient sympathiquement été conviés s’étaient rendus en liesse au port. Quelle misère! Hitler n’était même pas paru que tous les bras s’étaient levés par milliers, comme les serpents d’une hideuse Méduse. Un cri d’allégresse courrait sur les lèvres, relevait les esprits, encourageait les timides, félicitait les hardis et faisait pousser, de toutes les gorges, de tous les corps, cet uniforme rugissement profond et fantastique. Heil Hitler.
De tous sauf de lui. Tête hautaine, bras farouchement croisés, il songeait à son Irma...
Cinq ans auparavant, 1931
« Nom, prénom, date de naissance? lui demanda le secrétaire aux lunettes rectangulaires assis, ou plutôt avachi, derrière son bureau de pin sali de poussière. La pièce était exiguë, la moquette miteuse et le mobilier bon marché. L’unique fenêtre, dont les vitres n’avaient pas dû être nettoyées depuis plusieurs mois, permettaient à peine de distinguer un déprimant spectacle de soirée automnale. 18 heures avaient sonné. Après plus de trois heures de queue, c’était enfin son tour.
—Landmesser. August Landmesser. Né le 24 mai 1910 à Hambourg.
Son débit, monotone, traduisait la fatigue accablante qui terrassait chacun de ses membres
—Etudes, profession?
—J’ai suivi les huit ans de cursus obligatoire avant d’entrer en apprentissage à 15 ans. Ouvrier naval, sans employeur pour le moment.
—Justificatifs de domicile, de profession des parents et de race aryenne. »
Bien sûr. Le parti tenait à rester pur. Juifs? Ausgeschlossen. Asocial? Ausgeschlossen. Slave? Ausgeschlossen. Noir, handicapé, gitan? Ausgeschlossen, ausgeschlossen et ausgeschlossen. Il tendit au secrétaire une liasse de documents, soigneusement préparés et rangés dans une vieille enveloppe. Un mot de la logeuse qui lui louait une petite chambre de célibataire sous les combles, le dossier professionnel de son père, le certificat de mariage de ses parents, leurs certificats de baptême, celui de ses grands-parents et le sien.
****
Il ressortit, le sourire aux lèvres. Les arguments du parti le laissaient parfaitement indifférent. Il approuvait vaguement le programme économique -après tout il n’y connaissait rien -et les thèses eugénistes le laissaient sceptique. Être inférieur, supérieur, valoir plus qu’un juif ou qu’un slave ne lui faisait pas grand-chose. Que Hitler crée son homme nouveau et ne l’embête pas : l’unique chose qu’il désirait, c’était cette fichue carte du parti qui, peut-être, l’aiderait à trouver un emploi. En cette année 1931, il était mieux vu de se balader avec une carte ornée d’une croix gammée plutôt que d’un marteau et une faucille, en tout cas pour se faire embaucher. Inutile de se faire cataloguer en tant que fauteur de trouble dès le premier jour.
Le lendemain, il se dirigea, plus sûr de lui, vers les grues et les carcasses semi-construites que l’on aperçevait à plusieurs kilomètres à la ronde. Le port d’Hambourg. Frappés en plein essor par la crise économique, les chantiers s’étaient arrêtés l’un après l’autre. Les autres avaient coupé dans les effectifs et August n’avait pas échappé à la règle. Tout en marchant, il repensait à ces premières heures sombres...
1930
Dès janvier 1930, du jour au lendemain, il s’était retrouvé sans rien. Célibataire, ayant quitté le domicile paternel plusieurs années auparavant, il ne possédait ni amis ni ressources. Les mois passaient, il arpentait les chantiers, harcelant les employeurs pour trouver, parfois, des contremaîtres acceptant les journaliers. Il ne travaillait que deux ou trois jours par semaine, pour péniblement réunir la somme nécessaire au loyer de sa chambre d’ouvrier. Loyer qui ne tarda pas à augmenter lui aussi. Il ne faisait qu’un maigre repas par jour le matin, se contentant de la générosité de ses collègues le midi - il lui fallait s’estimer heureux quand l’un d’eux lui offrait un quignon de pain - et de ce qu’il trouvait en chemin le soir. Le bruit courait depuis plusieurs mois. La rumeur populaire, la voix de la colère, lentement enflait le long des eaux tumultueuses de l’Elbe. D’est en ouest, du nord au sud, la belle Allemagne était traversée d’un cri général de souffrance et de colère! Stop, criaient les ouvriers sur le port, stop, criaient les mendiants qui ne trouvaient même plus de quoi survivre dans les poubelles, stop, criaient les chiens égorgés pour être vendus au marché noir, stop, crient les mères de famille aux yeux usés par des nuits passées courbés sur de petits travaux. Stop au diktat de Versailles, stop à l’hégémonie des vainqueurs de 18, stop à l’hypocrisie des Etats-Unis qui les avaient abandonnés dès que le vent économique avait tourné. Aufhören! Arrêtez!
Le cri ronflait et enflait de jour en jour, et toute cette fureur désespérée était récupérée par les démagogues. Quand rien ne semblait pouvoir contrer les catastrophes, le peuple se tournait vers ceux qui promettaient une solution. Certains dérivaient vers les bolchéviques, qui, bien loin de la liberté de leurs frères spartakistes, étaient soumis à Moscou. D’autres, à l'extrême inverse, allèrent chercher leur réconfort dans le parti montant de l'extrême droite. “Du travail et du pain”, proclamait le NSDAP en ce mois de novembre 1929. Il n’en fallait pas plus pour convaincre les plus influençables. Les autres étaient progressivement conquis par les intensives campagnes du parti, financées allègrement par les conservateurs comme Hindenburg. Tout, plutôt que de supporter les rouges.
Promettez du pain, de l’emploi, la sortie de la crise, et vous avez une partie du peuple dans votre poche. Mais proclamez la souveraineté du pays, la supériorité des Allemands sur les autres peuples et la nécessité de conquérir un plus grand espace vital, et vous avez l’autre partie. Enfin, autorisez les rescapés de 14-18 à exprimer leur violence, tolérez ceux qui n’ont jamais pu se remettre à la vie civile, et vous avez les anciens combattants. En dernier lieu comprenez qu’il n’est possible de diriger une dictature longue qu’en arrivant légalement au pouvoir, et toutes les conditions sont réunies pour que vous réussissiez votre coup.
Et pour réussir son coup, ça, Hitler, il l’avait réussi.

1933
« Ça va mal se finir, tout ça, lui glissa Ernst, quatre ans plus tard, un soir où ils dinaient dans une brasserie du port. Dans tous les journaux, en gros titre, “21 mars 1933: Himmler annonce l’ouverture d’un camp de regroupement des ennemis du Reich”
—Tu verras, continua son collègue. Un jour, ils y enfermeront tous ceux qui ont voté rouge en novembre dernier.
Il ne croyait pas si bien dire. Le même jour, les premiers “ennemis” arrivèrent. Opposants politiques en masse. Priorité aux communistes.

La carte commençait à peser lourd dans sa poche, cette carte bien plus précieuse que les quelques billets qu’il trimbalait mais aussi soutient d’un cauchemar en construction, ce morceau de papier portant, à côté d'une svatsika de travers, le numéro 786510.
A un zéro près, ce chiffre aurait été le même que celui tatoué treize ans plus tard sur le bras d’une jeune fille du nom de Simone Weil, prisonnière d’une version plus perfectionnée du camp de Dachau ouvert par Himmler. Communiste? Meurtrière? Voleuse? Non, juive. Juive et c’était bien pire que tout.
Aussi juive que la jolie brune que, trois ans plus tard, Angust Landmesser manqua d’écraser à vélo...
1934
“ Veuillez m’excuser mademoiselle, n’êtes-vous pas blessée? ” Voilà la réaction qui lui vint après coup. Ou bien alors “Puis-je vous raccompagner” ou “Quel est votre nom?”. Ou pourquoi pas “ihr Judenschweine!”. Même si cette dernière réplique n’aurait probablement pas eu le même effet. Mais il ne dit rien de cela. Il ne proposa pas mes services, il ne la traita pas de « sale juive » malgré l’endroit de leur « rencontre » et l’évidente origine de la jeune femme. Il se contenta d’observer, passif et stupide, les dégâts. A l’angle de la rue de Lupinen et de Flurstraße, le cycliste, ou en l'occurrence la cycliste, qui le précédait, venait de lui faire une jolie queue de poisson qu’il n’avait su éviter. Tandis qu’un réflexe lui faisait poser les pieds à terre, évitant la chute, la jeune demoiselle n’avait pas autant de chance. Sur ses mollets nus s’étendirent immédiatement de grandes éraflures terreuses. La rue, éloignée du centre-ville, aurait tout aussi bien traverser la campagne ou un village. Bordés de petites maisons sombres et d’arbres en fleurs qui ombrageaient agréablement la route baignée de soleil, les trottoirs n’accueillaient que de rares passants. Quelques vélos et voitures passaient sans s’arrêter dans le quartier silencieux. Pas de cris d’enfants, à peine quelques chants d’oiseaux. Aucun nuage ne venait compenser la moiteur inquiétante de la chaude après-midi de juillet. La jeune femme avait probablement stoppé pour reprendre son souffle. August lui tendit la main d’un air navré, sans néanmoins s’excuser. Ses pensées sombres n’avaient pas été chassées par l’accident. Il pensait depuis quelques jours à rendre sa carte du Parti. Tout en sachant qu’il n’en aurait jamais le cran. De nouvelles lois avaient été promulguées quelques semaines auparavant. Autant le premier discours d’Hitler ne l’avait pas dérangé plus que ça, autant l'éviction progressive des “non-aryens” de la société le turlupinait. Les juifs faisaient profil bas. Vers qui auraient-ils pu protester? La police? Elle organisait elle-même les boycotts. Les autres pays européens? Ils prennaient Hitler pour un joyeux luron qui, du moment qu’il leur fichait la paix, ne les dérangeait pas plus que ça. Les premiers s’en étaient allés dès les élections de 1933 et presque un tiers des juifs allemands avait déjà préféré quitter le pays. Les autres, ceux qui n’avaient ni le courage ni les moyens de partir commençaient à se terrer. La plupart se sentaient allemands, et considéraient leur religion comme un caractère secondaire. Des ombres rasaient les murs en murmurant que les temps sombres étaient encore à venir. La peur s’instillait dans le système. Nul n’osait parler à ses voisins. Même sur les chantiers, les ouvriers s’inquiètent trop des délateurs pour critiquer ouvertement le Reich. Et peu à peu les “de toute façon, ils ne s’occupent pas de nous” se muèrent en déclarations franchement antisémites. Les kipas qu’August croisait dans les rues se faisaient plus rares et plus discrètes.
Jusqu’au jour où son vélo cogna celui d’une jeune juive et où celle-ci lui déversa des torrents d’insultes.
«  Trottel! Öffentliche Gefahr! Schuft! Même pas fichu de vous excuser! On renverse une femme et on ne dit rien c’est ça? Et si j’avais eu un fiancé hein ? Vous auriez moins fait le malin devant lui ! »
Elle redoubla de colère en voyant que non seulement il ne répondait pas mais qu’en plus il lorgnait sur le foulard de coton qui couvrait sa tête, rassemblant sous le tissu l'opulence de ses boucles noires, noires comme ses pupilles.
C’est ainsi qu’August apprit trois choses d’un coup sur sa future épousée : qu’elle était juive, célibataire et décidée à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Il se confondit, avec un peu de retard certes, en excuses, et promit de la rembourser dès que possible. Elle le jaugea de haut en bas, et sembla s'apercevoir de son évident dénuement. Du bout des lèvres, elle lui lâcha de faire son possible et son adresse, en plein arrondissement d’Altona, le quartier juif.
10 rue Achtern Born. 10 rue Achtern Born. 10 rue Achtern Born. Tout au long du chemin de retour il se répéta ce précieux graal, qui lui permettrait de revoir... Il n’avait même pas pensé à lui demander son nom. Il ne se préoccupait pas de savoir comment il allait bien pouvoir réunir la somme nécessaire pour racheter un vélo, même d’occasion. Non, tout ce qui l’intéressait était de revoir les boucles noires et les yeux clairs de l’inconnue au vélo.
Le lendemain, un mercredi matin, au lieu de chercher un emploi pour la journée, il passa un coup de chiffon sur sa bicyclette avant de l’enfourcher.
10 rue Achtern Born
10 rue Achtern Born
De l’autre côté de la rue, Ernst, qu’il connaissait depuis fort longtemps, vieux camarade de chantier et habile charpentier, l’interpela, une chope de bière fraîche à la main
« Alors August, on part à la pêche aux poules? Fais attention à ne pas ramasser tout le limon des rivières avec ta drague ! »
Il l’ignora, bien décidé à ne pas froisser ses vêtements propres.
Sa gorge se noua en sonnant à l’adresse dite. Mais tout le discours qu’il avait préparé tomba à l’eau lorsque la porte s’entrouvrit non pas sur le visage délicat et rosé de la jeune fille au vélo, mais sur un homme mûr aux dents noircies.
«  C’est pour ? lui demanda-t-il suspicieusement en entrebâillant à peine la porte. De toute évidence, il suspectait une affaire policière. La kippa qui ornait son crâne attestait des raisons de sa prudence.
Il se mit à bafouiller:
—Eh bien...Er...Gut...En fait...
L’homme ne répondit rien, le fixant avec méfiance jusqu’à ce qu’il se reprenne :
—Hm oui, je viens rembourser une jeune fille dont j’ai malencontreusement abîmé la bicyclette. Elle m’avait dit habiter ici.
—Irma! cria le vieil homme en se retournant vers l’obscurité de la maison. Y’a un homme qui demande à te voir. Une histoire de vélo.
Irma s’était, elle aussi, faite belle, même si August n’espérait pas quand même en être la cause. Elle apparut au seuil de la porte, en robe à manches courtes, accrochant à ses oreilles une paire de boucles vertes.
—Ah, monsieur Fahrrad, dit-elle en plaisantant. N’avez-vous renversé personne aujourd’hui? »
Ce “Monsieur Fahrrad” restera durant leurs courtes années une plaisanterie commune, un petit clin d’œil, une manière de mutuellement se rassurer.
Leur vie a toujours tourné autour du temps. Autour des hasards, des coïncidences. Des échappées belles. Mi-août 1934, après un an de flirt, de rencontres et de discussions quotidiennes, la mairie de la ville d’Hambourg les unissait officiellement. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire en ce qui les concerne. August savait pertinemment ce qu’il faisait au-delà d’épouser une femme merveilleuse et admirable. Il s’opposait ainsi au régime, à sa “pureté raciale”. Si ils avaient attendu ne serait-ce qu’un mois de plus, leur mariage aurait été prohibé par les lois de Nuremberg.
En septembre, un froid matin, en se levant du lit installé dans l’unique pièce du petit appartement qu’il avaient pu se payer, August aperçut une lettre glissée sous la porte. Une enveloppe au tampon qu’il ne connaissait que trop bien. Silencieusement, avant qu’Irma ne se réveille, il se leva pour la ramasser. Ce fut la gorge serrée qu’il déchira le fin papier, sans illusion sur son contenu.
Il n’entendit pas les pas d’Irma lorsqu’elle se leva pour lire, par-dessus mon épaule, l’annonce officielle de sa disgrâce.
“(...) en vertu des pouvoirs qui me sont conférés
Au nom du manquement au devoir qui a été le vôtre, à savoir avoir contracté mariage et pris comme épouse, le vendredi vingt-deux août mille neuf cent trente-cinq, mademoiselle Irma Eckler, reconnue de race juive par ses grands-parents paternels et maternels.
Au nom de cet acte de désobéissance civile déshonorante pour la race aryenne perpétrée malgré l’interdiction du Parti, interdiction rendue officielle le quinze septembre dix-neuf-cent-trente-cinq dans la Loi sur la protection du sang allemand et de l'honneur allemand votées à Nuremberg par le gouvernement légitime.
Vous êtes officiellement radié des listes des membres du Parti et êtes priés de rendre votre carte sous un mois (...). Votre présent mariage est considéré comme nul, et toute situation de cohabitation avec mademoiselle Irma Eckler ou autre personne de sexe féminin de race juive ou non-aryenne sera considérée comme illégale. »
« Que vas-tu faire ? murmura Irma au creux de son oreille.
Il ne sursauta même pas, trop accablé par la lecture de ce courrier. Jusqu’à la fin de sa vie, il se demandera d’où lui est venue cette idée de lui répondre, en se tournant pour la prendre dans mes bras :
—Avoir un enfant. »
Eux aussi avaient droit au bonheur. Couple illégal selon la loi nazie. Eh bien, ils seraient aussi parents illégaux.
Les lèvres d’Irma n’avaient pas, contrairement à ce à quoi il s’attendait, un goût de larme ou de peur. A peine un soupçon de regret, comme si ils venaient de basculer dans un lieu de non-retour.
Le sept octobre 1935, un an plus tard, la naissance d’Ingrid officialisa leur caractère de hors-la-loi. Voisins, camarades, commerçants, tous connaissaient leur situation irrégulière. La peur devient leur compagne quotidienne. Ils formaient un drôle de ménage à quatre.
C’est elle qui l’accompagnait ce jour-là, lorsque, les bras croisés, il observait la foule de mains tendues vers le Furhër. Elle chuchotait à son oreille, glissait des fourmis le long de ses bras, le long de ses doigts, distillait des gouttes de froide sueur sur son front, ses épaules. Elle faisait trembler ses paupières, frissonner son visage et frémir ses jambes. Lentement elle semblait lui murmurer d’abandonner, de cesser cette vaine folie et de lever le bras. Il avait voulu épouser Irma, mais avec elle il s’était également uni à cette poisseuse terreur qu’il tenait difficilement à distance. Qu’adviendrait-il de sa femme ? De sa fille ? Du second enfant qu’ils cherchaient à avoir ? Qu’adviendrait-il d’eux, si petite épine dans le pied du Parti ? Ils n’étaient personne, une famille dans la foule, des visages anonymes que venait troubler la peur.
Autour de lui, rares étaient ceux qui connaissaient son nom et pouvaient le citer lorsqu’ils évoquaient cette surprenante histoire. L’histoire d’un homme aux bras croisés, un jour de fête au port d’Hambourg, un homme aux bras croisés au cœur d’une foule enfiévrée.

Devant le durcissement du régime à l’égard des juifs, August tente un an plus tard de faire passer sa femme sur le point d’accoucher et sa fille d’un an et demi à l’étranger. En vain : la famille est stoppée à la frontière du Danemark. En juillet 1937 vient au monde Irène, la seconde fille du couple Landmesser. Tout s’enchaîne : en septembre, un procès pour pollution raciale est ouvert contre August qui, acquitté, est tout de même sommé de quitter sa famille. Après son refus et la persistance de la famille à rester soudée, les parents sont arrêtés en 1938 par la Gestapo. August est envoyé en prison, puis dans le camp de Börgermoor, avant d’être transbahuté de prisons en prisons, dont il est libéré en 1941. Mais le régime ne lui pardonne pas : en 1944, alors que le Reich enchaîne défaite sur défaite et manque de troupes pour faire face à l’est et à l’ouest, il est envoyé de force au front dans un bataillon d’anciens prisonniers. Le 17 octobre 1944, il est présumé tué au combat en Croatie. Irma, séparée de son mari, est elle aussi envoyée en camp de concentration et meurt gazée à Bernburg en 1942. Ingrid et Irène, âgées de respectivement trois et un an, sont envoyée en orphelinat.
L’histoire aurait pu s’arrêter là si, en cherchant des photos « choc » pour une récolte de dons, un internaute n’avait posté ce cliché du port d’Hambourg, datée du 13 juin 1936.
Irène, cinquante-quatre ans après, a reconnu le visage de son père. Elle est également l’auteur d’un livre racontant l’histoire de sa famille, une famille déchirée par le nazisme pour avoir eu le cran de dire non et de rejoindre la longue cohorte des résistants de l’ombre.
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