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L'herboriste de Dusk

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Esteban

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FINALISTE
Sélection Jury

Rosa Smile n'était plus.

Tard dans la nuit Carmilla traversa le jardin de fleurs en direction de la maison, traînant derrière elle un lourd coffre de bois. Sous la clarté de la pleine lune elle distinguait parfaitement les parterres de pensées noires dont les pétales troués lui rappelait la dentelle des napperons de sa grand-mère. Les trajets jusqu'au village de Dusk l'épuisait chaque jour un peu plus mais quelque chose en elle la poussait à ne pas baisser les bras et surtout pas ce soir. Quand elle entra dans le laboratoire au sous-sol elle trouva comme à son habitude le professeur récemment veuf à l'ouvrage : le nez plongé dans différents manuels de magie, penché sur ses bocaux de décoctions et ses poudres de sangsues. Concentré sur sa tâche il allait et venait d'une étagère à l'autre, manquant de trébucher sur Bram, le lévrier irlandais, qui s'était levé pour aller au devant de la jeune femme. Elle salua rapidement son hôte qui ne prit pas la peine de la regarder et s’assit sur un fauteuil poussiéreux en poussant un long soupir de soulagement tout en grattant le menton du chien, le plaignant d'avoir un maître si peu attentionné — Pauvre Bram ! Tu es noir de suie ! — Ce n'est pas de la suie... répondit machinalement Loveless d'un air absent... En effet, depuis quelques semaines maintenant, le pelage blanc du chien s'était progressivement embrumé jusqu'à prendre la couleur du charbon le plus sombre. La jeune femme remarqua aussi que contrairement à son maître il avait grossi et semblait plus grand qu'à la normale mais elle n'y prêta pas plus d'attention. Elle tira du sac de toile qu'elle portait en bandoulière un carnet et un paquet de papier brun fermé par une cordelette.

— Votre habit a été retouché... et j'ai vos commissions, dans la glacière juste là... je l'ai traîné comme j'ai pu... Dit-elle en ouvrant le cahier. Alors : « Neiges Éternelles du Mont d'Entemps » nota-t-elle précautionneusement. « Ont la capacité de cristalliser l'impalpable... » L’impalpable ?

Ne recevant aucune réponse Carmilla se leva d'un bond en déchirant le paquet de papier et déploya devant le regard de Loveless un manteau noir à capuche en peau de Desmodus d'Azara, un cuir très rare et très onéreux de chauve-souris géantes, commandé chez Tissard et Brodette sur le Chemin de Traverse. Le professeur esquissa un sourire de remerciement quand la jeune femme lui passa la cape sur les épaules. Elle recula et lui fit part de sa satisfaction :

— Il sera du plus bel effet pour la cérémonie d'inauguration ! Affirma-t-elle

— La cérémonie... ?

Carmilla se saisit nerveusement d'une des deux enveloppes laissées à la poussière sur le bureau et agita la lettre d'embauche de l'école Poudlard, signée de la main même du directeur Godric Gryffondor, sous le nez de Smile.

— Vous rendez-vous compte ? « Monsieur Loveless Smile, premier professeur de potions à Poudlard », la nouvelle école de magie. Quel honneur pour vous, je suis si fière !

Le professeur garda le silence et alla vider le contenu d'un coffre dans la glacière. Carmilla savait déjà qu'il avait prit la décision de refuser le poste à l'école et de ne pas s'y rendre sans sa défunte épouse. Depuis sa disparition, toutes les nuits, le laboratoire était devenu le théâtre d'expériences en tout genre n'ayant pour seul but que de faire revivre le souvenir de son tendre amour. Chaque soir Loveless ingurgitait de nouvelles potions de sa fabrication sans que Carmilla n'en connaisse précisément la composition. Son esprit tout entier était tourné vers la conception de ce qui semblait être un élixir de bonheur.

Carmilla qui avant le drame avait choisi Smile comme mentor en espérant devenir à son tour professeur à l'école était devenue peu à peu son assistante et souffre douleur dévouée corps et âme. C'est que ce précepteur, submergé par le travail et la tristesse était sujet à des sautes d'humeurs régulières et qu'il pouvait se montrer des plus charmant comme des plus désagréable. Un trait de caractère qu'elle mettait sur le compte de sa souffrance. Ainsi donc, pour le soulager de sa culpabilité, elle acceptait sans mot dire la responsabilité de ses échecs. À toute heure elle répondait à ses attentes et caprices. Ce rythme l'épuisait mais son grand cœur la ramenait toujours vers cette âme en peine. Elle avait assisté jours après jours à sa transformation physique. Comme elle lui faisait souvent remarquer il perdait du poids à une vitesse inquiétante, ne se nourrissant qu'à de rares occasions et ne voyait plus la lumière du soleil qui lui était devenue désagréable à supporter. Enfermé au sous-sol, comme une ombre dans la lueur du feu de tourbe de la cheminée, il n'ouvrait les rideaux du soupirail qu'à la nuit tombée et par mimétisme ses yeux d'un vert pétillant avaient fini par prendre la pâleur de la Lune.

Par le passé Carmilla avait remis en doute le bien-fondé de son entreprise quand, en venant le visiter à l'improviste, elle l'avait surpris en pleine transaction avec un elfe de maison au visage abîmé par la marque pénitentiaire des contrebandiers. Ce soir là, à l’abri des regards, l'elfe était venu remettre au professeur un colis de Barjow et Beurk, la boutique de l'Allée des Embrumes. Une boîte contenant un œuf d'Acromentule, une araignée colossale originaire de Bornéo et dont un certain nombre de spécimens vivent à présent dans les coins les plus reculés de la forêt interdite aux abords de Poudlard. Carmilla savait malgré son peu d'expérience que cet article figurait sur la liste des marchandises interdites au commerce par le Ministère de la Magie et que l'achat en était donc illégal. La découverte de cette nouvelle facette de Smile la dérangea dans un premier temps mais elle dû bien admettre qu'étonnement cela lui apportait un sentiment d'aventure et de danger qui lui avait manqué dans sa vie jusqu'ici. De plus la compagnie du professeur, ce pygmalion mystérieux, lui était devenue indispensable, presque vitale.Un sentiment paradoxal qui travaillait son esprit et l’éreintait...

En accord avec les traditions funéraires de la famille d'herboristes dont elle était issue le corps de Rosa Smile, ainsi que sa baguette en Aubépine, avaient été crémés sur un bûcher de bois de chêne rouvre avant que ses cendres ne soient remises à son époux dans une jarre en terre cuite. Le soir même conformément à sa demande ce dernier les dispersa méticuleusement dans le jardin autour de la maison de briques dans un mélange de terre noire du Brésil et de tourbe. En quelques jours à peine ce terreau fertile avait donné naissance à de somptueuses fleurs du souvenir : des pensées d'un rouge flamboyant, symbole de la passion amoureuse qui avait animé le couple.

Bien décidé à ne pas laisser le temps amoindrir ses souvenirs Loveless s'était alors plongé dans de vieux grimoires de magie oubliée. Des ouvrages d'alchimie, de sciences occultes interdites, tout ce qui pouvait calmer le désespoir dont il était victime. C'est à cette époque que pour la première fois il mandata Carmilla d'une course : À sa demande elle lui avait ramené des œufs des Sucejus, une espèce de limaces vampires considérée par tout les botanistes comme un des plus néfaste parasite des jardins. Les œufs avaient éclos sous l’œil attentif du professeur qui avait prit soin d'affamer les bestioles en leur imposant un jeûne drastique avant de les libérer dans le jardin mémorial. Elles s'étaient alors gavées de sève et avaient rapidement atteint une taille impressionnante. Les fleurs ainsi privées de leurs forces arborèrent peu à peu des pétales piqués noirs de chagrin.

Plus tard les Sucejus, grasses à souhait, avaient été séchées et réduite en poudre fine pour confectionner des bougies qui en brûlant dans le sous-sol libéraient une douce fumée enivrante de souvenirs joyeux. Chaque soir, dans ce climat, la tête dans les volutes d'amour perdu, Loveless s'installait à son bureau tandis que Carmilla lui préparait une infusion de fleurs de Millepertuis accompagnée de sablés Mama Inala du Pérou qui selon son dire affûtaient son esprit et le mettaient dans les meilleurs dispositions pour travailler. Ainsi il lisait, notait et expérimentait des heures durant et quand la fatigue se faisait trop présente Carmilla, discrètement, lui proposait de grignoter quelques baies de Somnus qu'elle avait acheté en chemin et qui , elle l'espérait, l'aiderait à dormir.

Ce soir Carmilla était plus curieuse et excitée que jamais. La dernière chouette envoyée par le professeur était porteuse d'une lettre qui l'avait piqué au vif : il lui apprenait que tout allait bientôt être terminé ! L’œuf allait éclore dans les prochaines heures et il ne lui manquait plus que les neiges du Mont d'Entemps que Carmilla s'empressa d'aller récupérer à la boutique de l’apothicaire où une glacière avait été réservée plus tôt. Mais qu'avait-il voulu dire en lui précisant à la fin de sa missive que l'absorption de tous ses breuvages l'avait préparé pour son grand œuvre ?

La jeune femme sursauta quand Loveless ouvrit violemment un livre sur son bureau. En s'approchant elle pu voir qu'il s'agissait du « Livre Secret des Patronus », un ouvrage de magie noire accompagné de feuillets manuscrits comportant des notes et dessins du professeur : un croquis représentant la silhouette diffuse d'un sorcier auréolé de lumière... Un autre expliquant comment placer un œuf d'Acromentule à macérer dans la glace... Un mauvais pressentiment lui serra le ventre. Carmilla était maintenant partagée entre la peur et l'excitation. Elle savait que le sortilège de Patronus était une pratique magique des plus compliquée et que seul les sorciers de haut niveau étaient capables de s'y soumettre. Au cours de sa formation elle n'avait jamais eut l'occasion d'assister à une telle démonstration. L’inquiétude la gagnait peu à peu. En repensant aux différentes commandes passées par le professeur elle lista mentalement les potions réalisables avec de tels ingrédients. Mais quel rapport avec le reste ? Soudain elle comprit !Un catalyseur ! Inlassablement, Smile avait dopé et stimulé ses émotions pour renforcer les pouvoirs de son Patronus. Mais dans quel but ? Elle n'eut le temps de s'interroger plus que déjà la voix de Smile s'élevait forte et claire:

— Veni Spritus Patronum !

Accompagnant le geste à la parole Loveless qui tenait fermement sa baguette magique en bois d'acajou rouge dessina avec la pointe une spirale de lumière blanche. Toute la pièce fut bientôt envahit d'une clarté intense jusqu'à ce que le rideau de lumière ne se déchire dans un bruit assourdissant pour laisser place à une créature ailée, ressemblant à un démon dépourvu de visage. Une créature de lumière vaporeuse qui battait furieusement des ailes en poussant des cris stridents. Bram, prit de panique couru se réfugier aux pieds de la jeune femme. Quelque chose semblait anormal : Le sort lancé n'était pas celui auquel Carmilla s'attendait et de plus la « chose » paraissait lutter pour maintenir son existence dans notre monde à travers une naissance violente et douloureuse. Elle plissa les yeux pour distinguer plus nettement la physionomie du Patronus sachant qu'il devait prendre l'allure d'un animal psychique, d'un familier de lumière, et maintenant ce qui s'élevait devant elle présentait les traits d'une chauve-souris monumentale. Dans l'agitation Loveless ouvrit brutalement la glacière pour en tirer l’œuf d'araignée qu'il saisit à deux mains avant d'en percer la coquille molle avec le pouce et d'en gober le contenu. L’œuf ainsi vidé s'écrasa au sol dans un bruit sourd.

— Sorbere Ovidius Similis !

Carmilla reconnu le double sort invoqué pour l'avoir aperçu plus tôt dans le grimoire: Le professeur allait utiliser l'instinct primaire de chasseur de l'animal, son appétit insatiable et inné pour dévorer le fruit abominable de ses souvenirs auxquels il venait de donner substance. Un sort de transfert métamorphosant pour l'assimiler et se lier à jamais à son Patronus monstrueux né de la douleur et du désespoir. Une créature engendrée par le vide et le manque...

Avec la violence d'un coup de tonnerre les deux corps s'entrechoquèrent et se mélangèrent lentement dans une étreinte gélatineuse éblouissante. Les hurlements de la bête redoublèrent s'additionnant au bruit des claquements d'ailes. Dans ce vacarme Loveless laissa s'échapper des pleurs rappelant ceux d'un enfant tandis que de ses yeux levés au ciel perlaient des larmes noires et acides lui rongeant le visage. Tout son corps, prit de convulsions, transpirait de ce poison sombre et brûlant de froid. Ses mains se crispèrent sur son abdomen d'où quelque chose semblait le dévorer de l'intérieur. Ses muscles et sa chair se rétractèrent, comme aspirés sous sa peau, lui donnant l'allure d'un cadavre blafard s'étouffant dans un nuage gelé. Dans un ultime effort sa mâchoire se disloqua sous la force d'une profonde inspiration provoquant un tourbillon de vent terrible dans la pièce, soufflant les flammes des bougies et de la cheminé. Un blizzard givrant semblable la gueule géante d'un monstre invisible engloutissant tout ce qui était à sa portée. Carmilla tenta de fuir et dû s'accrocher à l'encadrement d'une porte pour lutter contre cette tempête qui l'attirait pour la dévorer tandis que ce pauvre Bram, happé par le souffle glacial, disparu, comme dissous et avalé dans une gerbe de lumière. Dans ce chaos de spasmes violents Smile se mit à hurler à plein poumons. Un cri à pétrifier le sang dans lequel Carmilla crut reconnaître le prénom de la défunte avant que celui-ci ne se change en un râle agonisant, informe et guttural qui disparu dans une expiration rauque :

— Rooosaaaaa... Roooohhaaaa... Rrroooaaaarrrrooooooo...

Un coup brutal sur la tête de la jeune femme lui fit perdre connaissance quand le plafond s'écroula autour d'elle, emportant dans sa chute une partie de la maison... Soudain le silence. Lentement des flocons de neiges recouvrirent la scène pour ne laisser qu'un tapis blanc et pur.

Au cours des semaines suivantes Carmilla fut aperçue plusieurs fois, errante la nuit dans les rues de Dusk. Semblable à un spectre pâle perdu entre deux mondes, les yeux tristes dans le lointain. Déjà des inspecteurs du Département des Mystères venaient prospecter en ville, enquêtant sur ces étranges rumeurs qui couraient depuis peu à propos d'apparitions fantomatiques et cauchemardesques. On leur parla d'ombres et de mort. On leur dit que chaque nuit il neigeait sur les restes d'une maison en ruine, et pour la première fois dans l'histoire des sorciers on entendit parler de gens... détraqués.

PRIX

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Gérard Carnal · il y a
On y croit ;-)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bravo et bonne chance pour la finale !
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Fred Panassac · il y a
Mes encouragements et mon vote pour cette histoire attachante et bien écrite, pleine de détails surprenants pour la béotienne que je suis.
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Nadine Gazonneau · il y a
Histoire bien écrite . Bonne chance et le vote de Tilee
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Esteban · il y a
Merci beaucoup
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Jean Calbrix · il y a
Mon vote renouvelé, Esteban. Bonne chance à vous.
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Esteban · il y a
Merci pour votre soutien.
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Artémis4 · il y a
Mon revote avec plaisir ! ;-)
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Esteban · il y a
Merci
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Virgo34 · il y a
Pas très au fait de la science fiction pourtant très prolixe, je me suis laissée porter par l'histoire que j'ai lue un peu en diagonale (pardon, j'ai des excuses...). Mais j'ai quand même souri à l'évocation de choses quelque peu bizarres.... Bonne chance, Estéban ! Je reviendrai lire ta nouvelle plus tranquillement plus tard, promis !
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Esteban · il y a
Merci et comme je vous ai déjà dit ne vous inquiétez pas rien ne presse. Merci encore.
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Christian Pluche · il y a
L'univers d'HP ne m'est pas trop familier, mais comme j'ai aimé le style, j'ai voté !
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Esteban · il y a
Merci. Ce concours à justement été pour moi l'occasion de découvrir cet univers ainsi que celui de la fanfiction. Un nouvel "exercice" que j'ai voulu tenter.
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Lena Rossel · il y a
Très beau texte ! L'idée de la naissance des Détraqueurs est très originale, j'aime beaucoup :) Bonne chance pour la finale !
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Juliette Marjani · il y a
Bravo pour votre texte en finale ! A ma seconde lecture, je me rends compte que je n'avais pas saisi la nuance entre le moment où Camilla est assommée et le moment où la transformation semble s'opérer chez elle "Semblable à un spectre pâle perdu entre deux mondes, les yeux tristes dans le lointain."

Plus qu'une semaine avant le podium, je vous souhaite bonne chance !

Pour ma part, je bascule sur le Grand Prix du Court d'Automne: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-est-pas-serieux

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Esteban · il y a
Merci beaucoup.
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