14
min

L'Ethérrée

Image de Shanao

Shanao

180 lectures

2

Asuria Nemesis, ainsi était nommée la Grande Interprète. Présente en ce jour de Lunos, sur la Grand-Place de Nameria, elle se tenait droite telle une déesse arpentant les chemins sacrés de ce monde. La grandeur émanant de sa personne impressionnait le public alentour. Ces gens, rassemblés par milliers, étaient venus célébrer solennellement et en toute tradition les fêtes de Garan. Encadrée par ses deux Protecteurs rituels, Asuria s’avança élégamment au centre de l’estrade spécialement dressée pour l’occasion. Elle se plaça devant l’assemblée ainsi formée et entonna de sa jolie voix :
- Cher peuple bien aimé, me voici avec vous en ce jour béni afin de partager la joie de ces fêtes tant attendues. Je viens, par la même occasion, vous rapporter les Histoires de l’Est et de l’Ouest et ainsi respecter la mission qui m’a été confiée en tant qu’Interprète.
Asuria écarta les bras en signe de bienveillance.
- Pour vous aujourd’hui, je rapporte les propres mots des habitants de l’Est à votre intention.
« A nos voisins du Centre et de l’Ouest.
Bien que la Barrière sépare encore, malheureusement, nos pays, rien ne peut enliser ces relations de confiance que nous partageons à nouveau. Dans l’intérêt de notre bon entendement, moi, Roebben d’Agladir, dirigeant élu de l’Est, souhaite vous informer de l’état bien plus que satisfaisant de mes terres et de mon peuple.
Notre pays prospère, les Cagottes donnent bien assez de lait pour nourrir trois fois notre population et nos champs d’Hortefauilles s’étendent d’années en années. Le Soleil se lève toujours à l’Ouest pour se coucher à l’Est et notre été parait chaque année un peu plus froid. Il nous a d’ailleurs fallu demander à nos Alchimistes de recouvrir notre belle capitale Aeriseval de leur drap gazeux afin que les gelures restent à l’écart des bâtiments.
Je regrette seulement que nos Ensorceleurs n’aient pas encore découvert le moyen de neutraliser cette maudite Barrière qui sépare nos territoires depuis, déjà, cinquante sept longues années. Qu’il sera agréable de pouvoir enfin marchander nos Grondelles contre vos belles Aquevues qui restent infertiles sur nos terres ici à l’Est.
Mais réjouissons-nous chers voisins ! La paix qui nous unit tous trois à présent peut rester préservée. Oubliées sont les Guerres qui ont autrefois divisé nos contrées et créé la Barrière.
Si mes estimations sont exactes, ce message devrait vous arriver à vous, habitants du Centre, aux alentours des fêtes de Garan, il est donc de mon devoir de vous souhaiter une joyeuse Ethérrée à tous !
Et gloire à la Grande Interprète qui garde la cohésion entre nos terres. »
- Gloire à la Grande Interprète qui garde la cohésion entre nos terres ! reprit en chœur le peuple rassemblé au pied de l’estrade.

Après quelques secondes de silence respectueux, Asuria parcourut l’assistance du regard et fit son premier sourire depuis son arrivée. Ce visage angélique ravit le peuple, dont le cœur commençait enfin à se sentir à la fête, passé le sérieux du discours officiel des habitants de l’Est.
- En signe de paix, lançons dans les airs le Sabitũr. Qu’il parcoure le Centre afin que tout le peuple, même les plus démunis d’entre vous qui n’ont pu se déplacer, puissent admirer l’amitié qui lie toujours les peuples par delà la Barrière.
Asuria Nemesis, dans sa longue robe blanche immaculée, se retourna gracieusement et fit un signe de la main à ses deux Protecteurs. D’un unique mouvement, ces deux grands gaillards amenèrent un paquet joliment emballé dans un fin tissu de soie brune. De leurs bras musclés ils soulevèrent l’objet, à l’allure pourtant très légère, et le tendirent à Asuria d’un air cérémonieux.
Les cheveux ondulant sous la brise, cette dernière dénuda le Sabitũr de sa maigre protection et le présenta, bras tendus, à l’assemblée silencieuse.
Soudain, la petite sphère qu’elle tenait entre ses mains délicates se mit à s’illuminer et à grossir à vue d’œil jusqu’à former un ballon d’un mètre de large.
- Que le Sabitũr propage sa douce lumière et apaise les cœurs des habitants du Centre, proclama Asuria d’une voix forte.
Le ballon s’éleva dans les airs et se mit à flotter tout seul sans effort et s’éloigna progressivement de la Grand-Place de Naméria. Il ferait le tour du pays comme le voulait la tradition chaque fois qu’une Grande Interprète ramenait un message de paix au pays.
Un sourire éclairant magistralement son visage, Asuria Nemesis déclara joyeusement :
- A présent ma tâche accomplie, je déclare ouvertes les festivités de Garan !
_______________

A quelques kilomètres de là jouait un garçon nommé Colin. Les fêtes de Garan ayant commencé tôt ce matin-là, l’enfant s’était réveillé aux aurores afin d’être certain de ne pas manquer l’Etherrée. Voir ces crépitements lumineux envahir le ciel était le moment le plus magique de l’année pour Colin. Du haut de ses dix ans seulement, il rêvait déjà de devenir Créateur afin d’être celui qui réveillait ces milliards de lucioles éphémères qui illuminaient le ciel pour toute la population du Centre.
Originaire des Basses-Terres, Colin aidait souvent son père au magasin ou bien tenait compagnie à sa mère gravement malade clouée au lit. Mais dès qu’il le pouvait, il partait en expédition comme il aimait le faire depuis tout petit.
Ce jour-là, Colin était libre, il se retrouvait donc livré à lui-même. Intrépide, il adorait trainer du côté du marais, bien que sa mère le lui ait toujours interdit, car soi-disant trop dangereux. Il s’y retrouvait seul avec les animaux et s’inventait toutes sortes de jeux de rôle. En ce jour d’Ethérrée, Colin était Créateur. Il ne pouvait assurément pas s’imaginer être quelqu’un d’autre en ces circonstances.
Assis sur une vieille souche d’arbre, il sauta sur ses jeunes pieds, empli d’une fougue dont l’enfance a le secret, et empoigna une branche boueuse qui trainait là pour la brandir devant lui.
- Moi, Colin, Créateur de la région de Nameria, suis prêt à accomplir mon devoir et à propager l’Ethérrée à travers le ciel, comme le veut la tradition, pour célébrer Garan et ses anciens frères.
Le garçon leva les bras au ciel, les manches de sa tunique rapiécée descendant sur ses maigres bras, le vent ébouriffant ses cheveux poisseux d’un mélange de boue et de poussière.
- Le temps est venu de lancer les machines... Comment, Grande Interprète ? Je vous remercie de votre confiance en mes talents, je vais faire de mon mieux... Oh, merci... Je ne mérite pas tant de compliments. Je ne vous décevrai pas, ma dame.
Colin agita ses mains en l’air et, prenant son rôle très à cœur, s’agenouilla au pied d’un arbre centenaire pour y faire semblant de bidouiller des boulons, à grand renfort de sa branche en guise de tournevis.
- Voilà, ma dame, la machine est paramétrée, dois-je lancer l’Ethérrée dans les airs ?... Bien, allons-y, et ouvrez bien vos yeux, je suis certain que ce sera la plus belle Ethérrée que l’on verra jamais de mémoire de Namérien... Et voila, c’est parti !
D’un saut, Colin se releva, abandonna sa branche au sol, tourbillonna sur lui-même. D’un habile jeu de jambes, il slaloma entre de vieux arbres qui luttaient depuis des centaines d’années contre les marécages environnants.
Le garçon courut dans tous les sens, simulant l’explosion en mille étincelles de l’Ethérrée dans le ciel assombri du crépuscule naissant. Un saut par-dessus une flaque brune, une roulade sous un arbre à demi-tombé, puis enfin un dernier tourbillon sur lui-même et Colin se releva en sueur et essoufflé.
- Voilà, ma dame, j’ai accompli mon devoir. Comment ? Vous avez réellement été impressionnée ? Vous me flattez... Que... Que je vous embrasse ? Ce... ce serait un honneur.
Enroulant ses bras autour de lui, le garçon se mit à imiter des bruits de baiser tout en se balançant d’un pied sur l’autre puis éclata de rire. Qu’il s’amusait tout seul dans ces moments-là ! Rien de comparable à ce que lui faisaient subir les enfants de son petit village.
Levant les yeux en l’air pour surveiller la course du soleil, Colin estima l’heure à un peu plus de midi. Il avait largement le temps avant l’Ethérrée, alors il resterait là à roupiller un moment.
D’un regard, Colin repéra une parcelle de terrain plutôt sèche et s’y allongea en soulevant un nuage de poussière qui vint immédiatement se coller à sa peau encore humide de sueur.
Tranquillement installé, le garçon profita pleinement des rayons chauds du soleil d’hiver qui venaient délicatement caresser sa peau halée. Fermant les yeux, il huma les effluves lourdes du marais, parfois entrecoupées de brise fraiche. Il écouta les coassements des crapauds hantant par endroits la moindre parcelle de sol. En plusieurs occasions, Colin s’était retrouvé le nez à terre à cause de ces maudites bestioles qui se confondaient avec la boue dans ce terrain monochrome.
En tendant l’oreille, le garçon arrivait à passer outre ces cris disgracieux pour percevoir ceux, plus ravissants, des petits oiseaux en tous genres de la région. Il reconnut le chant d’hirondelles, de corbeaux et même celui d’une chouette malgré le jour battant son plein.
Après quelques instants d’écoute, Colin perçut un bruit qui lui était inconnu, une sorte de bruissement d’air ou, non, plutôt un sifflement subtil dont l’intensité augmentait de seconde en seconde. Alors le garçon ouvrit les yeux, cherchant du regard ce qui produisait ce son énigmatique. Les battements de son cœur s’accélérèrent alors, dans l’attente qui précède l’inconnu.
Soudain, la luminosité ambiante augmenta malgré le soleil déjà rayonnant. Mettant une main en visière et cherchant le sifflement caractéristique, Colin repéra enfin, après quelques minutes de recherche, la source de ces phénomènes.
- Le Sabitũr !
Le garçon se mit à rire franchement et guetta l’objet lors de sa course dans le ciel.
Le garçon haussa soudain un sourcil, la boule lumineuse avait disparu de son champ de vision. Etait-elle déjà partie ailleurs ? Probable. Soudain, il l’entendit de nouveau et le Sabitũr reparut à l’ouest de sa position puis il tomba. Colin n’avait jamais vu ce phénomène arriver de sa vie d’enfant. Il ignorait qu’un Sabitũr, une fois sa tâche accomplie, tombait inactif dans un endroit désolé. Alors Colin courut en direction du point de chute de l’objet, mu par la grande curiosité qui avait toujours fait la singularité de son caractère.
Les pieds nus pataugeant dans une mélasse collante, le garçon l’aperçut alors, échoué au bord d’un marécage et se précipita dessus.
Le Sabitũr avait perdu sa luminosité et recouvré une petite taille, celle d’une balle tenant dans la paume d’une main. Sans délicatesse, l’enfant l’empoigna de ses doigts sales et se hâta de rentrer chez lui pour faire partager sa grande découverte.

- Maman ! cria Colin en entrant vivement dans la chambre miséreuse de sa mère.
C’était dans cette misérable pièce que la mère de Colin tentait, la majorité du temps, de reprendre des forces. Cette dernière, étendue sous une couverture somnolait d’une respiration troublée. Sous les supplications de son fils, la mère excédée daigna ouvrir un œil et prêter une attention partielle à cet enfant turbulent.
- Regarde ce que j’ai trouvé ! Il est tombé du ciel, je t’assure, je ne mens pas ! Il était là et... pouf, il s’est mis à dégringoler. Je suis allé le chercher, regarde maman !
- Colin... fit sa mère d’une voix exaspérée. Il est juste tombé...
Elle toussa violemment, et tenta de calmer sa respiration tout en posant une main sur sa poitrine.
- Va... le donner... au Répertorieur, réussit-elle alors à ordonner entre deux quintes de toux.
- Mais pourquoi ? s’indigna-t-il en serrant contre lui son précieux trésor.
- Pas... de discussion, souffla-t-elle.
Vexé et les larmes aux yeux, Colin claqua la porte derrière lui. Il se ferait de nouveau disputer pour ça quand il rentrerait mais il s’en fichait. Le garçon trouvait injuste qu’on lui retire sa trouvaille mais ne pouvait rien faire d’autre que d’obéir s’il ne voulait pas subir la ceinture de son père ce soir. Et tout valait mieux que subir la ceinture.

- Oui, c’est pour quoi ? s’enquit l’homme trapu en lui ouvrant la porte
- Je... hum... c’est pour vous, bégaya Colin en tendant son paquet.
D’un œil morne, le Répertorieur observa l’objet puis, après une brève hésitation, invita le garçon à pénétrer dans son bureau. Il régnait un réel chaos dans la pièce, tant d’objets éparpillés partout !
Le rôle du Répertorieur était de collecter ce que les gens du peuple lui ramenaient, comme des ferrailles ramenées par les courants marins de l’Est ou encore de vieux bouquins trouvés par hasard dans une malle dont on ignorait l’existence au grenier. La pièce était donc remplie de bric-à-brac qui émerveillait l’enfant.
- Dépose moi ça sur la petite table en osier dans le coin. Je m’en occuperai plus tard.
S’exécutant, Colin contourna un présentoir sous forme de petite colonne en plâtre blanc sur lequel reposait un superbe vase coloré. Tant l’objet était beau, le garçon s’arrêta pour observer en détails le dessin représenté : un somptueux arbre portant des pommes, dans lequel semblait se mouvoir un long serpent au regard perçant.
Mais Colin reprit ses pas en direction de la fameuse table en osier et y plaça le plus délicatement qu’il put son précieux fardeau. Il aurait aimé ne pas avoir à s’en séparer mais il n’avait pas le choix, jamais il n’aurait pu le cacher dans leur misérable maison et, à l’extérieur, il se le serait fait voler.
Le Sabitũr déposé, le garçon recula machinalement de quelques pas pour l’admirer trônant sur sa petite table. Tout à coup, Colin se cogna le dos dans la colonne en plâtre qui soutenait le vase au dessin d’arbre et, sans qu’il ne puisse esquisser un seul geste, tomba littéralement en entraînant dans sa chute la précieuse œuvre d’art qui se répandit en mille morceaux sur le parquet reluisant.
_______________

- Mille milliard de nom de... ! s’épouvanta le Répertorieur. Qu’as-tu donc fait ! Aïe, aïe, aïe mon vase ! Je n’en avais qu’un seul exemplaire.
Le Répertorieur s’approcha vivement du lieu du crime pour tenter de récupérer les dégâts mais s’aperçut bien vite qu’il ne servait plus à rien de s’acharner. Sa pièce précieuse était fichue, éparpillée en milliers de morceaux par terre, et ce jusque dans les moindres recoins du bureau. Tout cela à cause d’un fichu gamin et son pauvre Sabitũr usagé. Quel désastre ! L’homme fronça les sourcils, se voulant menaçant et lança à l’enfant effrayé qui s’était réfugié près de la porte :
- Va-t-en, tu en as assez fait ! Tu me revaudras ça.
Puis se mit à marmonner dans sa barbe.
- V’là qu’il va falloir aller chez ce fichu Créateur pour qu’il me le répare maintenant... C’était le vase qu’Hélène préférait !
Ronchonnant, le Répertorieur, de son vrai nom Achille Meddur, tenta de rassembler le maximum de particules de porcelaine possible dans un sac en toile. Il se devait d’aller voir le Créateur sans plus tarder.
Il empoigna son grand manteau ciré noir et sortit de chez lui. Tout en marchant d’un rythme soutenu grâce à ses pas de géant, le Répertorieur pensa à ses précédentes, et embarrassantes, rencontres avec ce Créateur. Un singulier personnage celui-là, toujours fourré dans ses créations tordues ou dans ses livres sans queue ni tête. Achille Meddur l’aurait décrit comme un véritable illuminé.
- Enfin bon, pas de chichis, il saura bien réparer ce vase ou m’en fabriquer un nouveau, n’est-ce-pas ? grogna-t-il pour lui-même.
L’atelier du Créateur qui se fit rapidement apercevoir à travers les quelques troncs d’une petite forêt clairsemée. De loin, Achille Meddur repéra la petite cour dans laquelle il avait de très fortes chances de retrouver son interlocuteur et s’y dirigea à grands pas. Dios le Créateur était en train d’y bricoler une machine. Adorant les expériences, ce dernier travaillait régulièrement dans ce petit coin tranquille où il ne risquait pas de faire de dégâts.
Poussant le petit portique gris permettant l’accès à la propriété, le Répertorieur s’annonça d’un raclement de gorge.
- Entrez donc mon ami ! Je finissais tout juste les derniers réglages pour l’Ethérrée de ce soir ! J’en ai pour une minute à peine et je suis tout à vous.
La machine que le Créateur bidouillait était tout simplement gigantesque. Elle formait un énorme bloc parcouru de tuyaux multicolores de toutes tailles puis de câbles entortillés de tous les côtés. Comment diable le Créateur s’y retrouvait-il dans ce bazar ? Impressionné par la taille de l’engin qui ne sortait qu’une fois par an, Achille Meddur ne pouvait qu’admirer l’objet.
Le cliquetis des outils heurtant le métal s’arrêta soudain. Assis en sueur sur les élégants pavés en pierre de sa cour, Dios le Créateur souriait en contemplant son labeur. Les manches de sa tunique bleue remontées jusqu’aux coudes et le visage plein de suie, il avait l’allure d’un mécanicien. Cependant, la vérité était toute autre. Il se considérait d’avantage comme un artiste que comme un technicien.
- Que m’avez-vous amené là ? demanda Dios en penchant la tête à droite d’un air curieux.
Le Répertorieur baissa les yeux vers le sac en toile qu’il tenait à présent dans sa main droite.
- Il s’agit des restes du vase au dessin de serpent que vous nous aviez offert à ma femme et moi il y a de cela quelques semaines. Un gamin maladroit me l’a fait basculer par terre. Fichus enfants, je me méfierai la prochaine fois que j’en laisse entrer un dans mon bureau !
- Hum... fit Dios, songeur. Je verrai ce que je peux faire, posez-le donc à côté de ma table à croquis sous l’auvent, voulez-vous ?
S’exécutant, le Répertorieur, traversa la cour jusqu’au plan de travail et posa délicatement le sachet à même le sol. Intrigué par les feuilles gribouillées éparpillées sur la table, il se permit d’examiner quelques feuillets en détails.
Pour la plupart il s’agissait de dessins tels qu’une arche en bois avec ses petites figurines d’animaux imaginaires ou bien l’image d’une croix étrange. Sur d’autres feuilles étaient jetées des idées en vrac comme : « Tablettes : Dix... Pas de meurtre... Respect... Commandements...» Et cela continuait sur toute la page.
Achille Meddur haussa les épaules, cet homme était dérangé, c’était certain. Un coup d’œil vers la course du soleil et le Répertorieur s’activa, il allait se mettre en retard s’il ne partait pas maintenant. Abandonnant les étranges croquis, il se dirigea à grands pas vers Dios, un sourire d’excuse aux lèvres mais s’arrêta, surpris par le spectacle s’offrant à ses yeux.
- Un chien ! s’exclama-t-il, apeuré. Mais vous êtes fou Dios !
Intrigué, le Créateur regarda de ses yeux perplexes son visiteur qui avait reculé de trois pas en apercevant son animal.
- Vous ne l’aviez jamais rencontré ? Répertorieur, je vous présente... euh, mon chien. Je ne lui ai pas encore trouvé de nom mais l’inspiration peut venir à tout moment, n’est-ce-pas ?
- Ce sont des animaux dangereux ! Ce que vous faites là, il s’agit d’un crime !
- Mais non, mais non... Il suffit de les apprivoiser. D’ailleurs, vous savez quel est mon nouveau projet ? Je compte bien faire du chien le meilleur ami de l’homme.
- Mais oui, c’est ça, dans vos rêves, marmonna Achille Meddur, lugubre. Bon, je vous laisse à vos fantaisies dangereuses, je ne veux pas y être mêlé. N’oubliez pas mon vase, ma femme y tient beaucoup.
Dios le Créateur regarda amusé son visiteur lancer de rage une main dans les airs et tourner les talons. Il l’entendait encore maugréer, même sorti de la propriété. Une main sur la tête de son chien, un sourire franc illumina ses traits.
- Je viens de te trouver un nom à toi : Meddor. Car vous vous ressemblez le Répertorieur et toi : vous grognez plus que vous ne mordez !
_______________

- Il me reste à visser un dernier tour... là. Voilà, tout est parfaitement calibré !
Quelle débilité de complexité cette machine qui ne servait, au final, qu’à envoyer des particules lumineuses dans les airs une seule fois par an. Si la décision avait été de son ressort, Dios n’aurait certainement jamais créé un engin pareil. Il préférait amplement créer de nouvelles choses que calibrer un outil pour il-ne-savait-quelle-fête-à-la-noix dont il se moquait bien.
Le soleil de fin d’après-midi tapait encore bien fort dans la cour. Epuisé de sa journée de travail, Dios s’étendit les bras et jambes en croix à même le sol pavé et profita des rayons de chaleur qui venaient se déposer sur son visage basané.
Soudain, Meddor le chien vint passer un coup de langue du menton jusqu’au front du pauvre Créateur qui sursauta et se mit à s’esclaffer lorsqu’il reconnut son agresseur.
- Et dire qu’ils te traitent tous de créature malsaine et dangereuse !
Dios se redressa en position assise pour mieux appréhender son adversaire et lança soudain sur l’animal une attaque de caresses. Ce dernier, la langue pendante, grogna de contentement puis fit un bond sur le côté échappant à ces viles agressions. Il aboya, provoquant sans vergogne celui qui avait lancé le jeu, lui disant d’un air « Tu ne me rattraperas jamais ».
Une esquive à droite, une feinte à gauche, et quelques roulades plus tard, Meddor s’allongea sur le sol, les pattes en l’air, la gueule ouverte laissant apparaitre sa langue.
Essoufflé par l’exercice, Dios capitula et s’installa, hors d’haleine, sur la chaise de sa table à croquis. Penché pour reprendre son souffle, les bras appuyés sur ses genoux, le Créateur remarqua le sac que le cher Achille Meddur avait déposé au sol.
- Il va falloir que je regarde un peu ce massacre avant ce soir, sinon je vais me faire taper sur les doigts. Ah oui..., c’est ce qu’on appelle brisé en mille morceaux, constata le Créateur en versant le contenu du sac dans un seau.

Soudain, Meddor, encore mu par l’excitation du jeu, prit son élan et galopa à pleine joie vers son maître adoré. Cependant, la trajectoire mal calculée, il rentra à pleine vitesse dans le seau.
Dios jura abondamment en contemplant un spectacle des plus désastreux. Les milliers de morceaux de vase s’étaient répandus dans la machine d’Ethérrée, s’insinuant dans les moindres fissures, entre les câbles et les tuyaux. L’engin était à coup sûr déréglé. Paniquant, Dios regarda la course du soleil pour estimer le temps qu’il lui restait avant le premier lancer. Seulement une heure. Faire vite.
_______________

Un coup soufflé dans une corne gronda à travers la vallée, résonnant jusqu’au fin fond de la région, signalant ainsi le début de l’Ethérrée. Le peuple rassemblé en cette occasion applaudit d’impatience, pressé de voir ce merveilleux défilé de lumière envahir la coupole de son ciel.
Au premier lancer d’Ethérrée, un grand « aaaah » de satisfaction émana des gorges déployées, le nez levé vers le ciel. Mais rapidement, les choses se gâtèrent.
Une projection, plus lumineuse et plus haute que les autres éclata alors dans un bruit assourdissant. Puis, à la place des lancers espacés de quelques secondes, surgirent plusieurs éclats gigantesques catapultés au même instant. Des murmures inquiets emplirent l’atmosphère. Que se passait-il avec la machine d’Ethérrée ?
Les yeux fixés sur les projectiles lâchés à toute allure, tous virent disparaitre brusquement les points lumineux dans un silence inquiétant. Des enfants se mirent à pleurer. Soudain, un énorme bruit sourd fit sursauter quasiment tout le monde, allant même jusqu’à en faire trébucher certains. Jamais personne n’avait entendu tel vacarme. Ni vu tel spectacle dans les étoiles.
L’explosion qui avait eu lieu dans le ciel était à l’origine de ce qu’il semblait être une lune, une étoile ou bien même... une planète ?
_______________

- Dios ici présent, coupable d’être à l’origine du dysfonctionnement de la machine d’Ethérrée, sera jugé pour les faits suivants : atteinte au bon déroulement du lancer d’Ethérrée, atteinte à la paix de Nameria et enfin, coupable de la plus ignoble Création jamais mise en service. En accord avec les autres membres du parti, la sentence est posée.
D’une voix solennelle, dans la pièce sombre qui servait de tribunal au peuple du Centre, la juge prononça les quelques mots qui changeraient à tout jamais la vie de Dios :
- Le Créateur Dios, du fait de sa négligence, aura la responsabilité de cette planète désertique qui a envahi notre écosystème et ne sera plus en mesure d’occuper un poste ici. Il sera exilé sur cet abject accident invivable, qui sera nommé Terre en référence à l’incident d’Ethérrée. Déclaré honte de la profession, Dios se verra retirer toute possession d’ici deux jours et sera exilé là-haut.
Le cœur battant à toute allure, Dios ne savait pas s’il devait hurler de joie ou au contraire tomber dans le désespoir.
- Nous autres, membres du conseil, avons également décidé de confier la lourde tâche aux Créateurs restants de rendre cette planète invisible à nos yeux et inversement afin que, jamais, la population n’ait à s’inquiéter en regardant notre ciel. La séance est ajournée !
Dios souriait à présent. Il avait beau avoir perdu son titre officiel, il resterait toujours Créateur. Et il serait enfin libre de créer comme bon lui semblait !

2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Grenelle
Grenelle · il y a
Je suppose que ce ne sont que les prémices d'une histoire qui va se développer et se compléter. Evidemment si short limite le nombre de caractères l'écriveuse Shanao va se retrouver bloquée mais peut-être trouvera-t-elle une autre planète où son imagination pourra bouillonner et déborder de la casserole pour remplir la page désertique.
·
Image de Shanao
Shanao · il y a
Tout d'abord : merci d'avoir pris le temps de lire mon texte. Effectivement je me suis sentie bridée par le nombre de caractères limité... Mon œuvre originelle avait presque le double de contenu. Mais voilà, le prix de vouloir mettre en ligne sur short a été d'amputer une partie des mots pour pouvoir rentrer dans la case. Votre commentaire m'encourage cependant grandement à continuer à publier car j'aime laisser parler mon imagination :-) à bientôt !
·