5
min

L'esprit de famille

Image de Sophie Dolleans

Sophie Dolleans

868 lectures

64

Cette nouvelle a reçu le 3ème Prix de la nouvelle Humoristique francophone organisé par l'association Libres Plumes et décerné le 8 mars 2015 par le jury final sous la présidence de Philippe Jaenada. Plus d'informations sur http://www.libresplumes.fr/
Libres Plumes
www.libresplumes.fr

Mon arrière-grand-mère Pétronille, amatrice de cuberdons et qu'on surnommait affectueusement Pépette, venait de rendre l’âme. Comme on lui avait déjà coupé le doigt de pied avant de l'amputer d'une jambe entière, je me doutais bien, qu'en la raccourcissant tout le temps, elle ne ferait pas long feu. On finit par la réduire en cendres et tout le monde s'étonna du temps qu'il avait fallu pour brûler le tout, ainsi que de la taille du cercueil pour une personne qui avait été si souvent rabotée. Une dernière volonté de la défunte qui avait toujours vu les choses en grand, se murmurait-il dans les rangs de l'église. Pendant la cérémonie, le grand-oncle Armand révéla qu'elle était partie dans un grand éclat de rire et il conclut son oraison ainsi : « Se faire incinérer un 14 juillet, pour une aristocrate, c'est un peu comme entrer dans l'Histoire ! ».


En ce début de soirée, le château regorgeait d'invités. D'immenses tentes blanches avaient été plantées en bordure de l'Oise qui traversait notre propriété. Debout, aux côtés de ma mère en réception à la porte du jardin, je découvrais des cousins venus de partout, et autant dire de nulle part. Je n'étais pas la seule à confondre les rangs et à commettre des impairs. Ma mère, Hortense de Montesquieu, accueillait en se pliant aux protocoles armoriaux, duchesses, marquis, comtesses, barons...Arrivèrent deux gentlemen qui semblaient très dignement peinés. Ma mère devant leur détresse -et comme elle reconnut chez eux quelque chose de sincère- les réconforta dans une étreinte cavalière. Sa sœur, fraîchement débarquée des États-Unis, se précipita au-devant du tableau, soutira ma mère de ses épanchements généreux en lui soufflant à l'oreille : « Tu embrasses les croque-morts ». Et elle s'esclaffa en tyrolienne, entachant la solennité de ce deuil d'un quart d'heure agricole, tant elle claqua ses deux cuisses charnues comme on doit battre le beurre. L'ensemble des invités fut averti sur le champ de l'arrivée de Tatie Anamorphïlle, un joli prénom que les femmes de la famille prolongeaient pernicieusement d'un « De-joie ». Seuls l'oncle Armand, amateur d'art et antiquaire de génie, et quelques messieurs de bon goût, la contemplaient d'un regard esthétique. Quelques coups de coude bien sentis dans leurs côtes grassouillettes les interrompirent dans cet instant de félicité. Anamorphïlle pinça ma joue, me couvrit de baisers en déclinant mon prénom à l'envi « Sophie Sophie, petite Sophie, petite chipie,13 ans déjà ce petit bonheur !!».


Des cris stridents, provenant d'une des chambres du bas, pétrifia l'assemblée qui s'était regroupée vers les tentes où se tenait le buffet.


– Au voleur ! Au voleur !! Hurlait une bonne qui dévala l'escalier extérieur en courant.


Elle se précipita vers ma mère, tout essoufflée dans son ardeur à dénoncer le méfait. LE canapé d'époque Louis XIV , qui avait appartenu au Roi Soleil en personne -sur colonne détachée avec dosseret en crosse, en bois de hêtre massif, laqué avec rechampi doré à la feuille de cuivre- avait disparu des appartements de ma bisaïeule !
Je vis mon père défaillir et s’affaisser mollement sur l'herbe du jardin. Des soubrettes qui assuraient le service se précipitèrent à grands cris sur le corps de Monsieur le Comte, avachi tel un pouf ventru au milieu des convives. Ma mère fut moins prompte à réagir. D'un pas lent et gracieux elle rejoignit le maître, toujours aux mains des domestiques, et le gratifia d'une gifle bien appliquée. Mon père reprit ses esprits.


– Louis XIV ! Pleura-t-il, en se tenant la joue souffletée.
– Ce n'est qu'un canapé, mon cher. Il faut raison garder ! Et de grâce, arrêtez de vous donner en spectacle, lui reprocha Hortense en tâchant, non sans mal, de le relever.


Armand vint à son secours pour remettre le comte sur ses pieds, mais mon père vacillait encore. Et pour le rassurer, le grand-oncle, en sa qualité d' antiquaire, inventa une expertise qu'il avait effectuée des années auparavant et qui pouvait certifier que ce canapé n'avait rien de royal. Un faux, d'une copie géniale ! Et comme Pétronille y tenait autant qu'à son unique jambe, il n'avait pas eu le cœur de lui avouer sa supercherie.


– Il vaut de l'or ce canapé !!!! postillonna mon père au visage de l'oncle, en agrippant le col de son veston.


Secoué par un chagrin royal, le comte en oublia son rang, ses bonnes manières et son sens de l'honneur : Son coup de poing jaillit, il en reçut un deuxième en riposte ; un marquis, ancien diplomate, voulut s'interposer en brandissant sa canne telle une baïonnette, ce qui lui valut une gifle en revers ; la marquise-sa femme-, haute en chapeau, jeta une poularde sur mon père déchaîné, le duc de Montmorency maugréa en la traitant de folle et fut couronné de petits fours par le fils aîné du couple. L'étiquette volait en éclats : L'empoignade devint rapidement générale . Cette élégante bataille en ce jour du 14 juillet rendait un bel hommage à La Révolution. Je savais que ma Pétronille d'arrière-grand-mère en aurait habilement relevé l'ironie.
Les deux croque-morts se tenaient toujours aux abords du portail. Je remarquais alors une enveloppe parme que l'un d'eux tenait dans sa main, ainsi qu'à leurs pieds, une urne funéraire aux dimensions inhabituelles. J'en avertis ma mère qui s'était retirée sur les bords de la rivière. Cette couleur nous était bien familière. Je vis Hortense s'approcher des deux hommes et discuter un instant ; puis ouvrir le pli, le lire avec un sourire satisfait et revenir en agitant le courrier. Elle se saisit du porte-voix qui servait habituellement, pour l'heure des repas, à rassembler la famille éparpillée dans le grand parc du château .


– Nous avons retrouvé le canapé !!!!


Cette annonce interrompit net l'échauffourée, transformant cette noblesse en statues de pierre avec, en toile de fond, le jardin parsemé de tables en barricades, où toasts, verrines et autres victuailles avaient servi de mitraille.
La lecture du pli, accueillie dans un silence religieux, fut brève : mon arrière-grand-mère, sentant sa fin venir, avait laissé ce petit mot à la société des pompes Funèbres.

« Chères et chers. J'ai vécu pleinement bien que raccourcie, et pour éviter ce sort à mon canapé Louis XIV – comme je sais que vous ne manquerez pas de vous le disputer- pour éviter aussi tout déchirement et querelles inutiles, j'ai choisi de partir sur ses pieds. Ensemble nous serons incinérés.
Votre parente Pétronille, alias Pépette pour les plus intimes. »

Mon père, l'habit bien sale et quasiment sans-culotte à l'issue de sa digne bagarre, se jeta littéralement sur l'urne-tonneau. Il me sembla l'entendre murmurer tendrement « Amor, mon Amor... ». Mon père était-il tant attaché à sa grand-mère ? Ou l'était-il au canapé ?
Un des croque-morts vint lui confier quelque chose à l'oreille. Il l'écarta sèchement en le houspillant. « Je sais! » rétorqua-t-il à l'agent des pompes Funèbres tout en s'accrochant au fût qui contenait les restes de la noble aïeule, pauvres ossements calcinés, lui qui aimait tant les rondeurs des dames...

Je prenais peu à peu conscience de l'incongruité de sa situation. L'affaire du canapé étant cependant résolue, il fut question bien vite de respecter la dernière volonté de la défunte : Jeter ses cendres dans l'Oise qui bordait notre jardin. Mon père fit objection et rempart de son opulente plastique  : « Il faudra me passer sur le corps pour mettre ma grand-mère ET Louis XIV dans une vulgaire rivière !». Tante Anamorphïlle, mut par un bel esprit de famille, se proposa de satisfaire le comte pour mettre fin au conflit et rétablir l'ordre. Ma mère -pour que sa sœur ne soit pas contrainte à donner de sa personne- descendit d'une dizaine de rang dans l'aristocratie, elle estourbit mon père avec un lourd plateau en argent qu'elle avait saisi sur ce qui restait du buffet.


Il faisait pratiquement nuit noire et toute la famille convint de remettre au lendemain la cérémonie des adieux. Mon père fut transporté à l'étage sous la surveillance d'une servante que ma mère savait fidèle. D'un village voisin, un feu d'artifice pétarada en couleurs vives, allumant le parc de mille feux et ravissant les esprits tout en les apaisant. Le nez tourné vers les étoiles et la tête haute, l'aristocratie retrouvait ses armoiries. Je m'assis sur le tonneau de Pétronille en souvenir de ses genoux profitant du spectacle de ce 14 juillet. Je décidai soudain de grimper dessus. Hélas, je perdis l'équilibre. L'urne chancela et se mit à dévaler la pente en direction de la rivière pour s'éventrer contre le muret qui longeait le cours d'eau.

Et ce fut le bouquet final : Mon arrière-grand-mère explosa en confettis de poudre d'or mêlée à une pluie de paillettes. Le vent déposait les plus légères sur l'eau paisible de l'Oise.
Le canapé royal et Louis XIV révélaient enfin leur secret : les bijoux d'une reine qui avait posé son séant sur de riches coussins.
Pépette en pépites... Pétronille avait toujours eu le sens de l’allitération et des raccourcis.

Thèmes

Image de Nouvelles
64

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de JiJinou
JiJinou · il y a
Quelle découverte! J'ai ri de bout en bout. Vos "aristos" sont truculents et "hauts en couleur" avec leurs doux prénoms exotiques. Je retiendrai surtout le début avec le découpage inexorable de Pépette, l'empoignade mémorable et révolutionnaire (à sa manière) du 14 juillet et le bouquet final grandiose. Votre nouvelle est véritablement l'oeuvre la plus désopilante et aboutie dans le genre humoristique que j'ai lue jusqu'ici. Merci pour ce pur moment de lecture.
·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Merci JuJinou ! J'en rougis d'aise ! :-)
·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Belle démonstration de l'entente cordiale! As-tu lu "Apocalypse"? Non? Dommage! G.A.
·
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
Bonjour Sophie, savez vous que vous m'avez donné envie de participer au concours de la nouvelle humoristique ? Oui, Oui !! J'ai envoyé mon texte, une histoire de graines de moutarde.
Ici, je croque dans un cuberdon et dans le délice de vos mots et le plaisir est le même : intense. J'aime bien la dérision de votre ton et le talent de faire sourire alors qu'on parle de choses pas drôles : la mort, les amputations du corps mais tout s'enchaine bien et j'ai l'impression d'être dans cette sorte de garden party, au bord de l'Oise. Il y a une légèreté enfantine, une galerie de portraits sans concessions et un dénouement très astucieux. Alors merci de tout cela, Sophie

·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Votre commentaire me touche beaucoup. C'était la première fois que je participais à un concours de nouvelle (et humoristique de surcroît) et j'ai énormément travaillé ce texte : lectures et relectures, coupes franches, relecture, corrections, relecture par un tiers, corrections... Je dois avouer, qu'à la fin, il me sortait par les narines et j'ai failli ne pas l'envoyer. Bravo pour votre participation, je sais que l'exercice est à la fois galvanisant et difficile. Et merci encore pour ce commentaire. :-)
·
Image de MCV
MCV · il y a
C'est réjouissant! Je suis heureuse de vous avoir rendu visite!
·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Merci beaucoup MCV ! Rendre les gens heureux, wouaahh. J'en suis ravie. :-)
·
Image de MCV
MCV · il y a
J'en profite, un peu lâchement je l'avoue, pour me faire un peu de pub: j'ai un TTC en finale "Le retour d'Ulysse" et un poème en lice pour cet hiver (sans compter une sublime leçon sur les petits pois...)
·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Je connais bien votre texte que j'ai trouvé excellent. J'ai voté depuis quelques jours déjà. Je revoterais bien, mais ce n'est pas possible. ;-)
·
Image de MCV
MCV · il y a
Oh! désolée de cette insistance malvenue.
·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Un petit truc : vous pouvez aller consulter le bouton "qui a voté", du coup, vous avez tous les auteurs qui ont voté. Pas de souci, je n'ai pas trouvé ça insistant, d'autant que j'aime beaucoup votre texte. ;-)
·
Image de MCV
MCV · il y a
C'est pire que ça... J'ai regardé!
·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
lool
·
Image de Potter
Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
L'avez-vous lu ? Comme vous notez "Bravo" sur tous les textes, je me permets de vous poser la question. ;-) Ceci dit, vous n'êtes pas le seul sur le prix HP (et sur tous les autres prix) à vous distinguer de cette manière.
·
Image de Oriel
Oriel · il y a
généralissime!
Et, surtout, je ne vous invite à rien.

·
Image de Sophie Dolleans
Sophie Dolleans · il y a
Généralissime ? Merci Oriel pour cette lecture. D'ailleurs, j'en profite pour rappeler que le cinquième concours de la nouvelle humoristique francophone est ouvert et fermera son appel à textes le 22 septembre 2018, ce qui laisse toutes les vacances pour composer. J'ai eu la chance et la surprise d'obtenir le 3ème prix, de rencontrer Philippe Jaenada, président du jury cette année-là et bien sûr, Elodie Torrente. Je ne peux que recommander d'y participer ; l'accueil lors de la remise des prix n'a pas d'équivalent (je m'avance, mais j'y crois) dans le monde des concours de nouvelles. :-)
·
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci pour tous ces renseignements. Je note
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pourquoi je ne suis pas étonné de ne pas voir les piliers de ce site vous noter favorablement ? Je parie que vous n'entrez pas dans le moule :)
·
Image de Merlin28
Merlin28 · il y a
Mon précieux!... j'adore le choix de tes prénoms ;)
·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Un vrai plaisir !
·
Image de Sophie Debieu
Sophie Debieu · il y a
Un récit comme un feu d'artifice, les personnages explosent, les actions s'enchaînent dans l'humour, bravo :-)
Si vous le coeur vous en dit je vous invite à découvrir "choc" en lice pour l'été, catégorie poème https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

·