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L’erreur

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Aurélie Beutin

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Tout avait été planifié pour que Cécile n’en sache jamais rien. Tout avait été fait pour qu’il emporte ce secret avec lui dans la tombe, bien des années plus tard.
Assis dans sa voiture, Éric tente de maîtriser le tremblement de ses mains sur le volant. Nerveux, il jette un regard anxieux sur l’extérieur. Ses yeux s’attardent sur les ouvriers qui, suspendus à leur échafaudage, ravalent la façade du vieil immeuble devant lequel il vient de se garer. Pendant quelques instants, il scrute les silhouettes et les visages, mais ne reconnaît personne. D’abord, il semble se détendre. Mais la nervosité revient à la charge. Éric regarde sa montre. Son angoisse est telle qu’il pense à remettre le contact et à reprendre la route.
C’est à ce moment qu’Ingrid apparaît. Éric la voit traverser la rue à quelques mètres de sa voiture, passer sous l’échafaudage, et s’introduire dans l’hôtel. Il sort de son véhicule. À l’extérieur, les sifflets des ouvriers rebondissent encore sur les façades dans un écho interminable. Éric s’engouffre à son tour dans l’établissement.
Là, une violente crampe lui vrille l’estomac. Il manque de rebrousser chemin. Mais une voix l’interpelle, interrompant le fil confus de ses pensées :
- J’ai cru que tu n’allais pas venir.
C’est Ingrid. Assise dans un des fauteuils de l’accueil, elle lui adresse un sourire à la fois boudeur, précieux et élégant. Avec une lenteur toute choisie, elle décroise les jambes, se lève et ramasse ses affaires. Elle agit comme si le Temps lui-même pouvait interrompre son cours pour elle. Après avoir lissé sa jupe, elle s’approche d’Éric, passe un bras rassurant autour de sa taille et le pousse fermement vers l’ascenseur.
- On peut y aller, dit-elle. J’ai déjà récupéré les clefs.
Alors que les portes automatiques se referment dans un tintement définitif, Éric repense à sa femme, Cécile, avec culpabilité.
Pendant leur lente ascension, Ingrid se contente de jouer avec les boucles de sa chevelure brune, soignée, délicieusement fournie. Éric la voit se passer une main sur la nuque, se mordre les lèvres. De temps à autre, elle lui adresse de furtifs regards par le biais des miroirs qui tapissent les parois de l’ascenseur. Envoûté, il se fait violence pour ne pas se jeter sur elle et la saisir à bras-le-corps.
Éric aime son épouse. Mais Ingrid a ce que Cécile n’a pas ou n’a plus. Et alors qu’il suit la jeune femme dans les couloirs exigus de l’hôtel, il n’arrive pas à détacher le regard du balancement félin de ses hanches. Éric se souvient de leur rencontre à peine vieille d’une semaine.
Ingrid était entrée dans sa vie, dans un cadre professionnel, en tant que formatrice. Éric, commercial dans une entreprise de fabrication de roulements, s’était vu accordé, avec certains de ses collègues, une semaine de training. Nombre des collègues d’Éric avaient vu cela comme une contrainte, une perte de temps, pas comme une faveur. Cinq jours complets, coincés dans une salle, condamnés à lire des diapositives. Une période très longue dans ce secteur d’activité concurrentiel. Un nombre incalculable d’opportunités manquées, d’urgences non traitées. Certains ne cachèrent pas leur mécontentement, criant haut et fort leurs « j’espère que ça en vaut la peine ».
Quand Ingrid était apparue, seulement armée de son attaché-case, ils s’étaient tout-à-coup radoucis. Pendant les pauses, les commentaires allaient bon train :
- Ils auraient dû nous prévenir qu’ils nous envoyaient un canon.
- Tu as vu les yeux qu’elle a ?
- Et ses jambes ?
- Elle est parfaite. Rien d’autre à dire !
Tous semblaient s’être lancé un défi : gagner les faveurs d’Ingrid. Un sourire, un regard un peu plus appuyé que les autres. Tous, sauf Éric. Et pourtant, c’est sur lui qu’elle avait jeté son dévolu. Cela avait commencé par une tape sur l’épaule pendant les réunions. Elle lui touchait le bras, lui attrapait le coude devant la machine à café. À chaque fois, Éric s’éloignait, mal à l’aise.
Un soir, elle était venue s’asseoir sur le coin de son bureau et lui avait demandé :
- Tu es encore là ?
- Oui, un devis à terminer. Mais je vais y aller.
- Ah bon ? Ça ne te dirait pas qu’on aille plutôt boire un verre ?
- Non, je dois rentrer.
Elle s’était alors glissée derrière lui. De ses mains douces et soignées, elle s’était mise à jouer avec la frange d’Éric.
- Allez...
Désarçonné, il avait trouvé son insistance et son geste déplacés, mais étrangement agréables. Il avait décalé sa chaise sur le côté pour échapper à son contact.
- Ingrid, je suis désolé, je ne crois pas que tu as compris ! Je ne peux pas, je suis marié...
- Et alors ? Je ne cherche pas à me caser.
- Ça ne change rien !
Sans se défaire de son sourire, elle avait rassemblé ses affaires et était partie en lui souhaitant une bonne soirée.
Le lendemain, elle revenait à la charge.
- Alors ?
- Laisse-moi tranquille !
- Pourquoi être si agressif ? Je ne te veux pas de mal, au contraire...
- Je t’ai dit que j’étais marié !
- Je t’ai dit que ce n’était pas un problème.
- Pourquoi tu ne t’intéresses pas à quelqu’un d’autre ? Certains dans l’équipe seraient plus que flattés par tes avances.
- Tes collègues ne m’attirent pas. Je les trouve vulgaires, sans épaisseur. Toi, tu es différent. Tu es discret, intelligent. Je suis sûre que tu me trouves à ton goût. Je te l’ai dit, ce sera l’affaire d’une seule fois. Personne d’autre que nous ne sera au courant.
C’est à ce moment qu’elle avait bousculé ses principes, touché son point sensible. Même s’il n’avait pas participé aux démonstrations puériles de ses collègues, Éric ne pouvait pas nier qu’il trouvait Ingrid charmante.
Il aimait sa femme. Mais à quarante-cinq ans et depuis plusieurs mois, il n’avait plus l’impression d’être digne d’intérêt. Son mariage semblait connaître une sorte de flottement. Son épouse elle-même était devenue une sorte de fantôme. La Cécile pétillante, à la beauté brute et naturelle s’était transformée en une mère de famille banale, à l’allure fatiguée. Au fil des années, Cécile s’était laissée enfermée dans un cercle pratique et vicieux. Plus de place pour la coquetterie. Elle portait désormais de sempiternelles chaussures à talons plats, les mêmes pantalons confortables, délavés. Chaque matin, elle regardait, dans le miroir, les cernes qui alourdissaient son regard, sans y remédier. Pas le temps. Les semaines défilaient à un rythme infernal, la laissant vidée le week-end. Le travail, les enfants, les tâches domestiques, les activités extrascolaires.
Éric se souvenait, à quel point, les premières années de leur mariage avaient été légères et heureuses. Il n’y avait pas de mauvais moment, pas de mauvais endroits pour se démontrer leur amour. Au fil des années, les choses avaient changé. Ils s’étaient laissés piéger par la routine. Même la chambre conjugale semblait être devenue une prison pour Éric. Il n’y avait plus de place pour l’inattendu, la surprise. Peu à peu, il avait eu l’impression que sa femme fuyait son contact. Pour lui, leur mariage ne tenait que par habitude.
Il se sentait aussi fautif. Il aurait dû dire quelque chose, exprimer le fond de sa pensée. Mais il se sentait transparent. C’était comme s’il avait perdu sa place de mari, d’amoureux.
Et voilà qu’Ingrid débarquait au moment le plus sensible. Éric ne s'était pas senti désiré depuis longtemps. Au fond, cela lui plaisait qu’elle cherche à le séduire. Chaque regard lancé par Ingrid faisait affluer, chez Éric, une virilité nouvelle. Le désir avait commencé à s’insinuer en lui. Une onde de chaleur l’inondait quand elle s’amusait à le frôler. Un besoin irrésistible de la prendre dans ses bras le saisissait quand son nez captait les essences florales du parfum de la jeune femme. Heure après heure, l’obsession le grignotait, faisait souffrir sa raison.
L’attirance soudaine suscitée par Ingrid perturbait tellement Éric qu’il en rêva même la nuit. Il se réveillait, dans le même lit que sa femme, trempé de sueur, prêt à trahir ses vœux.
Son esprit était bombardé de pensées contradictoires. Une seule fois, en vingt ans, ce n’était pas si condamnable. Nombreux étaient ceux qui avaient détruit en une seconde ce qu’ils avaient mis des décennies à bâtir. Mais s’il était prudent ? La vérité ne faisait de mal que lorsqu’elle était connue. Et à vrai dire, il commençait à penser que son couple s’était transformé en un énorme mensonge par omission, une montagne de terribles non-dits.
Ingrid avait eu raison de ses hésitations en quelques mots :
- À la fin de la semaine, je serai repartie à Paris. Je te l’ai dit, je ne cherche pas à nouer des liens. Donc, si tu sais tenir ta langue, ta femme n’en saura rien.
Il s’était donc laissé convaincre.
Maintenant, dans cet hôtel miteux, alors qu’il s’introduit dans la chambre à la suite d’Ingrid, Éric prend conscience de son égoïsme, de sa faiblesse. Mais déjà, la jeune femme se dresse devant lui, le mettant silencieusement au défi. Éric se dit qu’il ne peut plus reculer, que ce serait perdre la face. Il s’aperçoit que la partie la plus malhonnête, la plus irresponsable, la plus stupide de son être a pris le dessus. Il s’approche tout de même d’Ingrid, l’embrasse comme pour lui prouver qu’il mène la danse. En réalité, ce sont plutôt ses bras qui enlacent sa partenaire, ses lèvres qui baisent sa peau. L’esprit d’Éric s’est réfugié dans un coin de sa tête, comme pour échapper à ce spectacle honteux.
Les chemises sont déboutonnées, jupe et pantalon glissent sur la moquette râpée. La suite se déroule sans amour, sans passion. Pour Éric, c’est une déchirure. Il n’en retire aucun plaisir, la culpabilité le fait souffrir physiquement. Il pensait se délester d’un poids. Au contraire, il s’encombre d’un nouveau fardeau. Au malaise déjà présent, viennent s’ajouter le dégoût et la peur.
À la fin, Ingrid se contente de se lever et d’aller prendre une douche. Éric se recroqueville sous les draps. La nausée lui brûle la gorge. Seul dans le lit, il redescend, comme après un très mauvais trip.
Après l’amour, Cécile a l’habitude de se blottir contre lui. L’un contre l’autre, dans une chaleur apaisante, ils parlent de tout et de rien. C’est souvent dans ces moments qu’ils désamorcent les conflits. Parfois, ils chahutent et ils rient. Toujours, ils s’endorment, apaisés. La confiance est un château de cartes, elle se construit avec patience et précaution. Un simple courant d’air peut tout balayer. Pour Éric, la prise de conscience est douloureuse. Il a remis en question vingt ans de mariage à cause de quelques difficultés passagères. Il n’y a pas de mot assez minable pour décrire ce qu’il est.
Dans la salle de bain, Ingrid s'est séchée, a enfilé ses sous-vêtements. Par la porte ouverte, Éric peut voir le reflet de la jeune femme dans le miroir. Elle se maquille. Elle ne lui parle pas, ne le regarde pas. Éric devine qu’une fois consommé, il n’a guère plus de valeur qu’un emballage déchiré, vide. D’une certaine façon, Ingrid n’est pas très loin de la vérité. En retour, il se dit qu’elle ne vaut pas grand-chose non plus. Tout à coup, il ne la trouve plus belle du tout. Le vernis a cloqué, il a littéralement éclaté. Derrière les yeux fardés et les boucles voluptueuses se cache un gouffre de solitude. Sous ses faux airs de lionne, Ingrid dissimule sa nature faible, instable et inconsistante. Elle croit que son tableau de chasse est une preuve de réussite. Mais en réalité, elle ne laisse aucune trace. Personne ne se souviendra d’elle.
Éric ne regarde pas Ingrid lorsqu’elle quitte la chambre et sa vie par la même occasion. Il pense à sa femme. Chaque jour, il fera de son mieux pour l’épauler, pour lui prouver sa foi en elle. Chaque jour, il fera tout son possible pour que le destin lui pardonne cette faute.
Il ne dira rien à Cécile. Il a trop peur de la perdre désormais. Alors qu’il reprend l’ascenseur, il essaie de se convaincre que son erreur n’aura pas plus de répercussions. Tout a été fait pour que sa femme n’en sache rien et pour qu’il emporte ce secret honteux dans sa tombe.
C’était sans compter sur cet automobiliste maladroit, qui perd le contrôle de son véhicule, percute l’échafaudage dressé à l’entrée de l’hôtel, le faisant s'effondrer sur Éric, au moment même où il sort de l’établissement.
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Hervé Mazoyer · il y a
Bonjour. Vous avez lu commenté et voté pour le péril vert l histoire de cette plante venue d'Inde qui dévaste tout un village en Grande Bretagne. J ai eu la joie de voir ce texte en tête du classement et se qualifier pour la finale qui commence Vendredi. Si ce texte a été pour vous un coup de coeur vous pourrez le soutenir à nouveau dans une semaine. Juste derrière le péril vert un autre de mes textes train d enfer un interrogatoire policier avec une chute glaçante et tragique et deuxième dans la catégorie très très court se trouve le ridicule ne tue plus l histoire de Nicolas Hurie qui se prenant pour un Dieu de l écriture massacre trois chefs d oeuvre de la poésie. Si là aussi vous les avez lus et qu ils vous ont plu vous pourrez de même les soutenir la semaine prochaine. A vous de voir. En vous remerciant beaucoup pour le temps passé à me lire. Hervé Mazoyer.
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Bruninho · il y a
J'ai bien aimé le côté humain, les réflexions psychologiques et morales. Le côté doublé face d'une même pièce...á la fois simple et compliqué.
Et finalement tout finit par se savoir un jour.

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Jarrié · il y a
Bonne nouvelle ! Toujours du plaisir à découvrir vos rextes.
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Sapho des landes · il y a
Vous m'étonnez. Vous semblez encore bien jeune sur la photo mais vous parlez du psychisme humain comme si vous aviez déjà vécu toute une vie.
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Aurélie Beutin · il y a
Merci. Je ne suis pas certaine de tomber juste à chaque fois... Je viens d'avoir 30 ans.
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Serge Debono · il y a
Punition ou coup du sort ? En tout cas, le récit est fluide et la réflexion intéressante et bien menée. Une bonne chute en prime. Bravo ! Et merci pour votre passage (Woodstock et le Géant vert). ;-)
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Doria Lescure · il y a
récit bien construit, dans une progression fluide, avec un personnage intéressant qui vit un débat intérieur et remet sa vie en question : l'adultère du point de vue de l'homme sans trop de clichés avec une fin un peu punitive . Voilà un personnage qui n'aura pas de deuxième chance ! Un bon moment de lecture !
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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour votre commentaire ...que je viens seulement de voir.
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