L'entretien d'embauche

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J'aime écrire. La vie fait que je ne peux pas le faire autant que je le souhaiterais. J'aime aligner les mots et mettre en forme une histoire en laissant libre cours à mon imagination  [+]

Image de Printemps 2015
Une poignée de main ferme et franche. Mon sourire est travaillé au millimètre, ma voix placée sciemment une octave plus bas qu’à l’accoutumée. Mon allure, mon maintien, ma démarche, chacun de mes gestes, le moindre battement de mes cils, rien n’est laissé au hasard. Je mets en pratique le fruit de mon travail. J’applique à la lettre, en situation réelle, ce que j’ai maintes fois reproduit lors d’exercices répétés de simulation face au miroir de ma salle de bain. La première impression. C’est la première impression qui doit être travaillée et réussie dans ce genre d’exercices. Le CV, la lettre de motivation, le déroulement de l’entretien, tout cela n’est certes pas à négliger mais faute d’une bonne première impression, autant pisser dans un violon en attendant qu’il en sorte des notes de musique. Seuls quelques légers symptômes incontrôlables peuvent offrir à mon interlocuteur des signes quant à mon trouble intérieur. Des gouttes de sueurs dégringolent en cascade de mon front, je tremble comme un parkinsonien à la sortie d’un bain d’eau glacée et j’ai les mains moites d’un touriste allemand en visite dans un pays tropical. Mais à l’exception de ces quelques indices, rien ne vient entacher la physionomie d’homme dynamique et sûr de lui que j’arbore à cet instant. Une apparence durement travaillée en compagnie de mon coach en recherche d’emploi. Un coach qui m’aura certes coûté un bras, la peau des fesses et la coupure de l’électricité de mon appartement par EDF suite à quelques factures non payées, mais un coach dont j’attends également le retour sur investissement dès aujourd’hui, lors de cet entretien préparé dans ces moindres détails.

Un léger imprévu vient cependant corser la difficulté du jour. En effet, lors de mes multiples simulations d’entretiens d’embauche c’était toujours mon coach Robert qui interprétait le rôle du recruteur. Je donnais donc régulièrement la réplique à cet homme dégarni et bedonnant au charme légèrement anachronique si l’on considère les canons de beauté en vogue à notre époque. Mais voilà qu’aujourd’hui le physique beaucoup plus avenant de mon interlocutrice vient ajouter une difficulté supplémentaire à l’exercice. Le visage d’un ange. Le corps d’un démon. 90-60-90 et ce quel que soit le sens de lecture. Deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles et un seul nez, détail venant à point nommé rompre la symétrie quasi parfaite de ce physique qui aurait pu se contenter d’incarner la perfection, mais qui a préféré la surpasser en se singularisant par cet ornement nasal à la disposition incongrue. Autant vous dire qu’à cet instant la difficulté de l’exercice qui m’attend s’en trouve décuplée. Mais je ne suis pas non plus totalement dépourvu d’arguments face à ce genre de situation. En effet, en ma qualité de célibataire plus qu’endurci, je n’ai pas non plus pu me permettre de faire l’économie de l’investissement dans un coach en séduction. Cela m’a certes coûté mon deuxième bras, me privant ainsi, comme le dit le dicton, d’une consommation frénétique de chocolat durant les fêtes, mais aussi de tout autre aliment au prix devenu inabordable pour mes désormais plus que maigres économies. Mon coach en séduction n’a certes pas le prénom et le physique que l’on pourrait attendre d’une personne occupant un tel poste. Elle répond en effet au désuet prénom de Gisèle et arbore un 90-60-90 mais que l’on aurait mélangé et combiné différemment pour en faire un 60-90-90 à l’élégance tout aussi anachronique que le charme de mon coach Robert. Bref, je n’aurais jamais pensé que toutes ces leçons de séduction me serviraient dans un tel contexte mais il semblerait que cet entretien soit l’occasion rêvée de faire comme le dit l’expression « d’une pierre deux coup ».

Durant nos présentations, j’apprends que mon interlocutrice se nomme madame Lefranc, directrice des ressources humaines de la société depuis trois ans, mariée, trois enfants, bref installée, heureuse, bien dans ses baskets et pas du tout le genre à espérer se faire draguer durant un entretien d’embauche par un chômeur bedonnant postulant au poste tant convoité de trieur-répartiteur de courriers pour la durée d’un mois, payé au SMIC, en remplacement d’un congés maladie. Bref, les cinq premières minutes de notre entretien me redirigent, fautes d’arguments valables, vers le but premier de ma venue en ce bureau, à savoir obtenir le job. Je me concentre donc sur la tâche et égraine mon parcours scolaire et professionnel. Un parcours somme toute respectable puisque je suis détenteur d’une maîtrise en économie, que je parle couramment quatre langues en plus de notre bon vieux français (allemand, anglais, espagnol et italien, excusez du peu) et que j’ai suivi par la suite bon nombre de formations en tous genres et dans tous domaines, de la diététique à l’aéronautique en passant par la botanique, orienté, voire désorienté, par mon conseiller Pôle emploi après étude de mon profil psychologique. Bref je suis pourvu en diplômes et compétences mais mon expérience de demandeur d’emploi m’a très clairement appris que de nos jours la concurrence est rude et qu’il va falloir que je démontre que je peux être le meilleur à ce poste de trieur. Que personne ne trie le courrier comme moi et que comme je l’ai déjà mentionné dans ma lettre de motivation, je rêve depuis tout petit d’exercer ce métier qui dans mon imaginaire d’enfant venait se placer en première position juste devant pompier et super-héros. Oui le marché de l’emploi étant ce qu’il est, la simple obtention d’un entretien pour ce type de poste est devenu chose peu aisée.
Mon CV en l’état ne m’aurait d’ailleurs aucunement permis d’envisager d’obtenir le saint Graal de l’entretien. Quelques modifications et adjonctions d’éléments soigneusement arrangés sur mon curriculum ont donc été nécessaires. Et je prie donc fortement le Dieu des chômeurs à cet instant pour que madame Lefranc ne s’attarde pas sur la rubrique « langues » de mon CV qu’il m’a fallu quelque peu charger pour que celui-ci se distingue du tout-venant. Outre les quatre langues sus-mentionnées y figurent donc le chinois, la langue des signes et l’elfique. Dans la rubrique « loisirs » figure en bonne place le terme « guitariste ». Là aussi j’espère ne pas avoir à faire démonstration de mes talents. Les quelques cours que je prends depuis quatre semaines sur les conseils de Gisèle ne me permettraient pas de jouer trois accords. Oui, Gisèle a insisté pour que je prenne des cours de guitare. Le petit côté artiste, musicien qui plus est, est un atout non négligeable pour un célibataire qui aspire à sortir de son statut. Les cours m’auraient coûté un troisième bras si j’en avais eu un à ma disposition, mais en l’occurrence j’en avais fait don à mon coach sportif dans le but de me façonner un physique destiné lui aussi à faire bonne figure sur le marché fortement concurrentiel de la rencontre amoureuse.

Les présentations étant faites et mon parcours professionnel balayé jusqu’à son terme, nous en arrivons au moment tant attendu des trois qualités et trois défauts à énumérer sans tomber dans le piège de la prétention ou celui tout aussi fatal de l’auto-destruction. Ce dernier consisterait par exemple en l’énumération de la triplette suivante : fainéant, souvent malade, jamais à l’heure. L’entraînement intensif et coûteux suivi avec mon coach ainsi qu’un brin de jugeote m’évite de tomber dans ce piège grossier. Enfin déboule sur le tapis la fameuse question sur ma mobilité. Habitant le sud de la France, serai-je contre le fait d’aller trier le courrier au sein de la succursale de la société établie à Lille et ce pour une période d’un mois supplémentaire ? « Bien sûr » est la seule réponse attendue par mon interlocutrice. Un simple « oui » à la consonance hésitante ne la satisfera pas et je le sais. Mon « bien sûr » fuse donc accompagné d’un sourire de gratitude feinte à l’attention de mon potentiel futur employeur auquel je suis reconnaissant par avance de m’octroyer la chance d’aller me geler les arpions huit heures par jour à trier le courrier dans un hangar à mille kilomètres de chez moi.

L’entretien arrive à son terme et je suis pleinement satisfait de ma prestation. Cette fois-ci le poste ne peut pas m’échapper. Tout a été impeccablement ficelé. De ma lettre de motivation à cet entretien en passant par mon CV rien n’a été laissé au hasard. Je fixe donc intensément du regard mon interlocutrice dans l’attente fébrile du verdict car je ne vois pas ce qui pourrait la faire hésiter et reporter sa décision à plus tard. C’est alors qu’elle m’annonce avec la plus grande désinvolture que ma candidature sera étudiée et comparée à celles des vingt-huit autres candidats. Une première sélection sera ainsi faites pour ne retenir que cinq candidats en vue d’un deuxième entretien préalable à un troisième si ce deuxième venait à être concluant. L’heureux élu sera alors embauché au SMIC pour deux mois dont un mois à Lille à trier le courrier. Ma seule consolation est d’apprendre que mon CV a été retenu parmi les cent quatre-vingt-douze candidatures reçues pour le poste.

Hagard, abasourdi par cette dernière tirade je reste assis là, sans bouger, à intégrer lentement les informations qui viennent de m’être rapportées. Le coup porté au moral est rude. Je reste sans voix, inerte, tel un boxeur ayant subi un K.O. Mon entraîneur s’approche de moi, m’asperge d’eau, me met deux ou trois gifles en me criant au visage de me relever mais je n’ai aucune volonté de retourner au combat. J’entends au loin une voix à peine distincte qui me demande si tout va bien. Je reconnais alors la voix de madame Lefranc qui s’enquiert de mon état de santé. Et c’est à ce moment précis qu’une boule de rage explose en moi. Ma vie défile maintenant devant mes yeux tel un vieux film muet des années trente. Le personnage de Charlie Chaplin dans « Les temps modernes » sort alors de l’écran et devient l’interprète de mon propre rôle dans le film de ma vie. Toutes ces études, toutes ces formations, tous ces sacrifices pour en arriver finalement à quémander un CDD de deux mois payé au SMIC à mille kilomètres de chez moi tel un chien errant suppliant qu’on lui donne un os à ronger pour tenir une journée de plus. Un sentiment de colère mêlé d’exaspération m’envahit et mes yeux se fixent à nouveau sur mon interlocutrice. Belle, un poste à responsabilité, une situation respectable, un gros salaire, une villa avec piscine, un 4x4, un coupé Mercedes, une berline familiale et une petite citadine, trois enfants, un mari, une vie familiale, amoureuse et sexuelle épanouie et moi qui suis là à la supplier de me jeter quelques miettes si ce n’est pas trop demander. Juste un boulot merdique me permettant de voir venir les deux prochains mois. Madame Lefranc se transforme sous mes yeux en une entité immatérielle, une boule d’énergie symbole de toutes mes frustrations. Frustrations sociale, professionnelle, familiale, amoureuse et sexuelle. Je me mets à la haïr. Je m’imagine en « sans culotte » révolutionnaire décapitant cette représentante de la noblesse. Des images de violence envahissent mon esprit. Je dégaine un pistolet, un revolver ou je ne sais quelle arme à feu et vise la tête de mon adversaire du jour symbole de mon ennemi de toujours. La balle se loge au milieu du front tel un troisième œil d’où perle maintenant une larme rouge sang. Je me lève et elle me fixe de ses trois yeux dans une expression d’incompréhension mêlée de terreur. Je lui crie alors qu’elle peut se carrer son boulot bien profond où je pense et qu’il n’est pas né celui qui me verra un jour demander l’aumône à en perdre toute dignité. L’image déformée du visage tout aussi déformé de mon coach Robert m’apparaît alors. Tu parles d’un coach. Simplement un gars futé qui a su profiter de l’aubaine fournie par la société actuelle. Un marché de plusieurs millions de chômeurs à qui faire cracher les dernières économies. Regarder bien au fond de la poche s’il ne reste pas quelques centimes à grappiller. Et Gisèle qui en fait de même, profitant de l’occasion apporté par le marché juteux composé de plusieurs millions de célibataires prêts à se défaire de leur dernières économies pour enfin trouver l’âme sœur tant recherchée. Je laisse tomber mon arme à terre et opte désormais pour un pistolet mitrailleur. Et voilà que je canarde. Robert, Gisèle, madame Lefranc mais aussi mon prof de guitare qui passait par là avec dans la poche mon ultime billet de cinquante euros récupéré durant le dernier cours. Mon coach sportif plonge derrière une table dans l’intention vaine de se soustraire à l’état de victime expiatoire de mon courroux. A la manière d’un protagoniste de jeu vidéo, je rengaine mon pistolet et je change d’arme. Je m’adapte à la situation et opte pour un fusil à pompe dont je vide le chargeur à destination de la table qui vole en éclats et laisse apparaître le visage médusé à l’expression suppliante de mon coach. La dernière balle fuse hors du canon fumant et emporte avec elle, outre la tête de mon prof de sport, les derniers résidus de ma colère. Je dépose mon arme, me rassois et me délecte de cette nouvelle sensation de soulagement.
« Monsieur, tout va bien ? »
Pardon ? Oui, tout va bien je vous remercie. Je me lève et serre la main de madame Lefranc. Elle me dit que je serai prévenu par téléphone dans les jours qui viennent dans le but éventuel de fixer un prochain entretien. Je la remercie chaleureusement du temps qu’elle m’a consacré, lui souhaite une agréable journée et ressors de ce bureau comme j’y suis entré.

Il est maintenant quatorze heures. Je suis assis à une table dans un café. Le rendez-vous qui m’attend est le fruit de longues heures passées sur un site de rencontre coûteux pour célibataires dits « exigeants ». J’y ai perdu la vue, ma vie sociale et mes dernières économies. Charlotte se présente à moi avec un quart d’heure de retard. Privilège de la gente féminine dans ce genre de circonstances. Elle s’assoit et me sourit.
« Bonjour »
« Bonjour » me rétorque-t-elle. « Alors, CV et lettre de motivation ».
Je m’exécute.

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Tess Benedict · il y a
Une plume caustique et un regard impitoyable sur le monde d'aujourd'hui, où la compétition pourrit les relations humaines, et pas seulement au travail.
Le personnage est très attachant, avec ses faiblesses et sa violence rentrée, qui pourrait l'emporter un jour sur la soumission, qui sait?

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Ombline · il y a
Super texte ! Vraiment rien à dire.
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Claire Dévas · il y a
Lecture exécutée d'une seule traite ! Chute tristement résignée. Texte retenu pour mon vote, même tardif... je suis toujours en retard...
Pour découvrir ma nouvelle en compétition :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Nabelle Martinez · il y a
un bel humour :-) et ne belle plume !
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Stéphane · il y a
Merci beaucoup !
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Alixone · il y a
Trop tard pour mon vote mais j'ai beaucoup aimé votre texte ...
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Stéphane · il y a
Bonjour. Voilà un moment que je n'étais pas venu sur le site. Donc merci ( avec un peu de retard)pour votre retour sur cette nouvelle. Ça fait plaisir.
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Mamol · il y a
Je découvre L'entretien d'embauche... Réaliste (malheureusement), traité avec beaucoup d'empathie et d'humour, un style très agréable à lire, vous avez du talent !
Bravo.

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Stéphane · il y a
Merci beaucoup ( avec du retard ! ) pour votre commentaire et votre lecture.
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Dorothey Moine · il y a
Merci !
Aussi si vous voulez découvrir ma poésie en finale, je vous invite à cliquer ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/assise-sur-le-lac

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Michèle Harmand · il y a
Un nouveau vote de soutien pour la finale :)
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Olivier · il y a
J'ai bien ri à la lecture de l'Entretien d'embauche! Excellent! Merci Docteur!

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