L'enterrement

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A 64 ans je ne me connais toujours pas. Mais je sais que j'aime la vie, les ballades que ce soit en forêt ou celles de Villon. Boire un coup. Lire et jeter des mots sur le papier.Discute  [+]

Il y avait foule pour l'enterrement de Jules Machaud. Ce n'est pas tous les jours que l'on met en terre un homme qui fut maire pendant dix-huit ans. Le premier magistrat, ses adjoints, écharpe tricolore en bandoulière, et le reste du conseil municipal formaient les premiers rangs derrière la famille. D'autres élus du canton et le représentant du conseil départemental suivaient. Sur les cinq cents habitants de Brenod seuls manquaient quelques nourrissons et malades.

« Il est mort bêtement...
- Un accident c'est toujours bête.
- Quand même, tomber dans son escalier...
- Certains disent qu'il aurait marché sur son chat, ce qui expliquerait sa chute.
- Son chat s'appelle Belzébuth, non ?
- Si.
- Édith n'est pas là...
- Ils étaient fâchés depuis vingt-cinq ans.
- Quand même, pour l'enterrement...
- Qu'elle soit là ou pas cela ne lui fait ni chaud, ni froid. C'est vivant qu'il aurait voulu la revoir.
- Il regrettait ?
- Bien sûr, c'était un sanguin, il réagissait avant de réfléchir.
- Mettre à la rue sa fille parce qu'elle sort avec une nana, tu ne le fais pas sur un coup de tête.
A l'époque les gens étaient moins tolérants, et il était maire, tu n'as pas connu cette période, mais les grenouilles de bénitier et les bien-pensants le brocardaient. Marie, la mère d’Édith, était décédée d'un cancer depuis cinq ans, certains et surtout certaines ne se sont pas privés de dire que si sa fille avait « mal tourné », c'était dû à son éducation, qu'il ne s'occupait pas assez d'elle. Il avait la Mairie plus son boulot, largement de quoi meubler ses journées et ses week-ends.
Personne ne sait ce qu'elle est devenue ?
Si, Gérald Caron le pharmacien, tu vois qui c'est ?
Oui, le snobinard.
Exact, il y a deux mois environ il est allé à New-York. Un ami lui conseille un restaurant français très classe, trois cent dollars par personne le menu, mais excellent. Il s'y rend et lorsqu'il consulte le menu, il voit comme plat poularde de Bresse façon Brenod. Évidemment il demande au serveur la raison de l'intitulé du plat. Celui-ci lui répond que c'est une recette de la propriétaire. Il demande à lui parler mais elle est au Canada pour affaires. Il laisse un mot avec son adresse mail pour une éventuelle réponse, disant qu'il habite Brenod et que l'intitulé du plat, qu'il a trouvé excellent, l'a interpellé. Inutile de te dire que la propriétaire c'est Édith et que le plat c'est la recette sa grand-mère et de sa mère. Gérald a montré le mail à Jules et celui-ci avait l'intention de se rendre à New-York cet été.
Tu as vu, le notaire est au premier rang à côté de la veuve.
La veuve, si on veut, ils n'étaient pas mariés .
Qu'est-ce que ça change ?
Pour l'héritage tout, surtout que la rumeur courait que Sylvie, la veuve, n'est pas précisément un modèle de vertu. Elle aurait plusieurs amants, dont le notaire.
Remarque elle est encore jeune, elle a quinze ans de moins que le défunt.
Il aura laissé un testament, le Jules. Grippe-sous comme il était, ce n'est pas le genre à tout laisser à l’État.
A part Édith il n'avait plus de famille ?
Non . »

Le cortège avance lentement, le trajet entre la maison du défunt et l'église est court. Celle-ci s'avère trop petite pour accueillir tout le monde. De petits groupes se forment sur la place, les conversations vont bon train.

« Toi qui travaillais pour lui, sais-tu ce que tu vas devenir ?
- Non, cela dépendra qui héritera , ce qu'il ou elle voudra faire.
- Elle ! Tu crois que Sylvie va hériter ? Cela fera un beau parti, elle est encore jeune et aura un sacré paquet de fric. Le Jules il aura amassé tout ça pour rien.
- Sylvie ? Tu rigoles, elle aura rien, elle lui faisait porter des cornes longues comme le bras.
- Des racontars, tu n'en sais rien.
- Si j'en sais quelque chose.
- Avec toi ?
- Ne sois pas con... Pas avec un mec du village. Jules le savait, alors pour l'héritage elle peut toujours courir.
- Des ragots de jaloux tout ça...
- Jaloux moi ? ça me fait bien rire et toi pourquoi tu la défends ?
- Je la défends parce qu'on l'accuse sans preuve voilà tout.
- Elle est bien longue cette messe...
- Le curé en profite, c'est la première fois et certainement la dernière fois qu'il y a autant de monde
- Le Jules il avait été enfant de chœur, ses parents pratiquaient, mais pas lui. »

La messe est finie. Le cortège se reforme. Le cimetière est excentré, certains s'y rendent en voiture, d'autres à pieds. Une partie de la foule est rentrée chez elle. Le prêtre attend les derniers arrivants. En cette fin d'après midi d'avril, l'air est doux et parfumé, il se souvient du temps où le cimetière était un terrain nu entouré de quatre murs. C'est Jules qui avait fait planter des arbres et fleurir les allées lors de son premier mandat . C'était avant que l'on parle qualité de la vie, il avait compris qu'avec un petit budget il ne pouvait rivaliser avec les équipements de la ville, quoi qu'on pense de lui, il aimait son village.
« Tiens tu es là !
- Bien sur, pourquoi ?
- Tu n'étais pas franchement ami avec lui.
- Je n'étais pas d'accord avec sa politique, mais l'homme c'est différent.
- C'est pourtant toi qui disais que c'était un hypocrite, qu'il faisait de beaux discours mais n'en croyait pas un mot, qu'il avait une pierre à la place du cœur et que son âme était aussi aride que le désert . Qu'il n'avait jamais cherché à retrouver sa fille, qu'il avait préféré la mairie à Édith. Qu 'il était cupide et ne pensait qu'aux honneurs,ça te suffit ou je continue ?
- N'importe quoi, plutôt que d'entendre tes conneries, je m'en vais. »

Après la prière et avant que l'on recouvre de terre le cercueil, le maire prend la parole.
« En accord avec la famille, commence t-il, en portant son regard sur Sylvie, au nom du conseil municipal et de la commune, je tiens à exprimer mes sincères condoléances à ses proches et à ses amis. Nous savons tous combien Brenod lui doit, c'était un visionnaire, il a engagé le village dans cette voie originale faite de modernité sans renier la tradition dans ce qu'elle a de meilleur. Il a œuvré même après ses mandats de maire pour la prospérité et l'harmonie de notre communauté. C'était un homme intègre, se dévouant pour le service public, prenant à cœur les problèmes petits ou grands de tous les administrés. C'est une grande perte pour nous tous, la meilleure façon d'honorer sa mémoire, c'est de poursuivre son œuvre. »

Le caveau est refermé, Sylvie et quelques habitants se recueillent, les autres personnes sont rentrées chez elles.
Le lendemain, le notaire lit le testament. 
« Moi Jules Machaud, sain d'esprit et de corps, je lègue, une fois retirés les frais de succession et la part légale qui revient à ma fille Édith, qui je le sais n'est pas dans le besoin, tous mes biens et argent à Belzébuth mon chat. Maître Martin, pour ce faire, embauchera une personne qui habitera au 4 rue des Tilleuls et qui s'occupera du bien être de mon animal. Maître Martin veillera, moyennant une somme annuelle de vingt mille euros, au respect de ces dispositions. A la mort de mon chat, le reste sera versé sous forme de don, à la société protectrice des animaux.
Ce sont mes dernières volontés.

Fait à Brenod le premier avril deux mil quinze.

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