377 lectures

8

Qualifié

Il était là devant moi, monumental, monstrueux tout de ferraille bardé, nécrosé de rouille, écorché en son flanc, l’étambot effondré, il était échoué tel un Rorqual blessé gisant sur le sable, agonisant dans son élément pour finalement être achevé par l’immuabilité. Les vagues se fracassaient contre la coque vide et chacun de ces coups de boutoir tirait de ses entrailles creuses un long feulement de douleur. Il apparaissait à l’aurore pour s’évaporer dans une implosion silencieuse dès que la nuit posait son voile sur la dernière lueur du jour. C’était effrayant et fascinant à la fois. Il se trouvait là comme une nature morte qui aurait été peinte par un géant des mers sur une immense toile tendue vibrant entre l’horizon et la plage. Il bougeait, il bougeait imperceptiblement je le voyais, ou était-ce l’effet du mouvement des vagues qui donnaient l’impression que le monstre respirait... qu’il y avait encore de la vie en lui. Je le sentais, je le sentais confusément et je ne savais comment l’approcher. Il y avait entre cette carcasse abandonnée aux jeux des vagues et moi, l’étendue d’un banc de sable parsemé d’écueils balayés depuis mon arrivée par les flots furieux d’un océan qui ne décolérait pas. Je ne connaissais rien aux marées et ne savais quand je pourrais l’aborder, en aurais-je seulement le courage, la force ou simplement la possibilité ?

Je m’étais installée depuis quelques temps à l’abri du vent derrière une dune, en retrait de la plage.

J’étais arrivée jusqu’ici en marchant depuis des jours sans croiser âme qui vive. Ma dernière rencontre remontait à bien longtemps et c’était encore à l’intérieur des terres. Je n’avais plus guère de repères de temps, je ne comptais plus les nuits depuis des lustres et je dévorai les jours en marchant. C’était, je m’en souviens, un couple sans âge, aussi nus et décharnés que je l’étais, sales comme je l’étais, hagards comme je devais l’être et eux-même m’avaient dit n’avoir croisé aucun de nos semblables, pas même un animal depuis de nombreux jours. Ils m’avaient paru craintifs comme je l’étais aussi et ne m’avaient pas enjoint de les accompagner comme je l’espérais en secret. J’avais donc continué ma route seule et déçue de n’avoir pas su offrir suffisamment de moi pour gagner la confiance de ceux qui me ressemblaient.

La peur de faire des rencontres hostiles s’amenuisait avec le temps, je commençais même à souhaiter voir un visage quel qu’il soit, quelque chose qui me ressemble mais en mieux et avec qui je puisse échanger des paroles afin de savoir si je vivais encore ou si je n’étais plus que le souvenir errant d’une énergie désincarnée. La solitude, les longues journées de marche sans but où seul le vent fendait du son de ses bourrasques le silence imposé, quand ce n’était pas moi qui ânonnais juste pour m’entendre, la recherche incessante de baies ou de fruits, d’eau non salée, parfois stagnante, souvent saumâtre, toujours plus rare, faisait que je m’affaiblissais à force de vomir ma bile faute de nourriture solide, et lorsque j’ai aperçu, le matin de mon premier réveil sur cette plage sans fin, le gigantesque paquebot moribond, j’ai été ébahie par cette vision inattendue.

D’abord effrayée, je suis restée éloignée quelques jours afin de voir s’il y avait des êtres vivants à proximité, puis ma frayeur s’étant diluée dans ce qui me restait de patience, je me suis calmée car étonnement, il émanait malgré tout de ce décor incroyable une sorte de sérénité. Un charme s’était installé entre lui et moi. Je le regardais de loin comme un enfant regarderait évoluer des poissons merveilleux et multicolores dans un aquarium géant, je l’admirais malgré sa peinture écaillée sur laquelle avait poussé la rouille pour mieux la remplacer. C’était un bateau de titan, imposant, superbe, et comme la plupart de ce qui avait existé, malgré sa taille il n’avait pas résisté.

Pas grand chose d’ailleurs n’avait résisté, parce que depuis ce jour fatidique, je n’avais plus rencontré que ruines et désolation, mais peut-être qu’ailleurs les éléments n’avaient pas subi le même sort. C’était le seul espoir que je gardais : découvrir une contrée épargnée, avec des humains qui m’aideraient, me soigneraient, me nourriraient, me consoleraient, parce que jusqu’à présent je m’étais débrouillée seule et j’étais si épuisée et désespérée des lendemains qui étaient la copie conforme de leurs veilles, que je ne ressentais plus ni la douleur, ni la réalité de mon état. Mais ce géant devant moi, cet amas de fer fantomatique qui avait transporté pour leur plaisir tant de vies insouciantes et qui avait chu avec elles depuis longtemps, et moi pauvre morceau de chair fragile mais épargné sans raison, j’étais là minuscule mais vivante face à lui, sans savoir comment, et la seule force qui me restait était de l’admirer dans ce décor irréel de fin de monde, alors que je n’avais jamais eu le temps d’en atteindre ne serait-ce que le bord.

Dans le ciel tourmenté les nuages se mouvaient plus vite encore que les courants d’air ne les bousculaient. Ils étaient gris, anthracites, noirs, bruns et se déplaçaient en tournoyant, s’étirant, se réfractant, s’engloutissant les uns les autres, laissant par moment entrevoir un fond statique aux tons étranges. Le vent soufflait le chaud en soulevant du sable ses plus fines particules de poussière dorée qui voletaient dans l’air comme des milliers de papillons scintillants, faisant couler des larmes quand l’un d’eux terminait sa course dans mes yeux. C’était le plus beau tableau vivant de la nature qu’il me fut donné de voir et je m’en voulais de me laisser hypnotiser sans réagir, de n’être obnubilée que par la beauté cruelle de ce paysage dépourvu d’espoir, alors que quelque chose au fond de moi, comme un cri au secours, me rappelait à la vie par bribes, à ses besoins, aux miens. Mais j’étais trop engourdie par la fatigue pour réfléchir et la priorité qui s’imposait à moi à cet instant précis, était de m’abandonner au sommeil qui m’envahissait me paralysant déjà le cerveau...

Demain quand il apparaîtra, et si l’océan se calme... Demain peut-être, je m’approcherai. Demain je pénètrerai dans ses entrailles... Si demain... Si...

PRIX

Image de Printemps 2014
8

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Yves Brard
Yves Brard · il y a
C'est peu dire pour les amateurs de SF que ce thème est rebattu, mais j'ai retrouvé avec plaisir cet atmosphère ici très bien décrite et très bien écrite, je vote mais la fin (ou l'absence de fin) est décevante, comme si vous ne nous aviez livré qu'un morceau d'un tout qu'on attend avec impatience !
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Belle écriture . J'ai été séduite par le 1er § , et j'ai continué la lecture, tjs séduite . Bravo !
Image de Gil Nathan
Gil Nathan · il y a
Beau texte et belle absence de fin ... J'ai été pris par cette atmosphère d'errance et de fin du monde.
Image de Marie Lacroix-Pesce
Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une vie si fragile, face à l'océan, qui cherche dans un naufrage, des raisons d'espérer.
J'ai voté.
Peut-être aimerez-vous découvrir ma poésie...

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

— Papi, raconte-moi l’histoire des baleines célestes, gardiennes des océans. Dis-moi comment elles sont arrivées et dis-moi pourquoi elles ont disparu. — Encore ? Mais tu la connais ...

Du même thème